Notre Voie (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Pr. Ouraga Obou (Conseillère du premier ministre chargé des affaires juridiques) : "Il faut aller au désarmement"

Interview réalisée par Allan Aliali

1 Décembre 2003


interview

Membre du Réseau des intellectuels africains dont M. Albert Tévoédjré est le président, votre structure a longuement insisté auprès du président de la République, Laurent Gbagbo, afin de réviser l'article 35 de la Constitution. Pourquoi ?

On n'a jamais demandé au président de la République de réviser l'article 35 de la constitution. Ni le colloque de Cotonou ni le Réseau des intellectuels. Concernant le colloque de Cotonou, il s'est agi de lui exposer des réflexions et un certain nombre de problèmes qu'il fallait explorer pour contribuer à la résolution de la crise ivoirienne.

Quant au réseau des intellectuels, il prend acte des accords de Linas-Marcoussis où il n'était pas partie. C'est aux accords de Linas-Marcoussis qu'il a été demandé de réviser l'article 35 de la Constitution. Le colloque a simplement exploré les voies et moyens quant à l'application de l'accord de Linas-Marcoussis en ce qui touche l'article 35.

Pour être possible, cette révision ne doit-elle pas passer par l'unification du pays ?

Tout le monde le voit. Il faut que le pays soit unifié tout naturellement. Même du point de vue constitutionnel, si le pays n'est pas unifié, on ne peut pas recourir au référendum qui conduirait à la modification de l'article 35. Mais cela n'empêche pas qu'on puisse émettre des réflexions, explorer des voies pour contribuer à la résolution de la crise. Le président de la République est le décideur. Il revient à chaque citoyen, non pas de le forcer à prendre une décision mais, en tant que citoyen, de lui faire des propositions.

Le désarmement est-il pour vous une priorité ?

Oui. Mais vous savez, dans le problème actuel, il ne faut pas détacher un élément et en faire une priorité. C'est tous. Et c'est l'erreur du point de vue de la pédagogie. Pourquoi ? Vous avez des gens qui ont pris des armes pour des raisons qui leur sont propres. On négocie avec eux parce qu'ils ont des armes. Le désarmement est une donnée incontournable. Le président de la République le dit.

Encore une fois, il faut aller au désarmement, à la pacification de notre pays pour que celui-ci retrouve son intégrité territoriale. Il faut ramener les forces nouvelles au gouvernement et les amener à déposer les armes. Cela est important. Car dans le DDR, les forces nouvelles sont une partie prenante et incontournables. Dès l'instant où les forces nouvelles se sont retirées du gouvernement et que vous voulez une solution pacifique à la crise, mais, tout naturellement, on est bloqué. Parce qu'il y a un ensemble de textes qui doit être pris. Par exemple, concernant le problème de la nationalité, le texte de projet de loi doit être présenté par le ministre de la Justice. ça fait partie des points de revendications de forces nouvelles. La loi sur l'indemnisation sur la presse ; l'identification, un élément fondamental des élections de 2005, doivent être présentées par les ministres des forces nouvelles. Si ces personnes-là ne sont pas là où on choisit de faire ces textes, mais est-ce que cela ne va pas conduire à un perpétuel recommencement ?

Qu'est-ce que vous proposez ?

De mon point de vue, je crois qu'il faut encourager les bonnes volontés qui nous aident à résoudre nos problèmes. Parce qu'au-delà des solutions internationales, il faut s'appuyer davantage sur les solutions internes.

Où en est la Primature avec le problème du désarmement des rebelles ?

Je ne suis pas chargé de la question du désarmement. Je ne peux pas vous en dire plus. Mais d'après ce que j'entends dire sur cette question, les démarches sont suffisamment avancées dans le processus de désarmement. Il semble que si les forces nouvelles revenaient au gouvernement, et ça il faut le souhaiter, ça devrait aller plus vite qu'on le croit.

La principale condition des rebelles pour leur retour au gouvernement est la délégation de tous les pouvoirs à Seydou Diarra par le chef de l'Etat. De quel pouvoir s'agit-il ?

Il est bien écrit que pour l'application des accords de Linas-Marcoussis, il faut que le gouvernement exerce les pouvoirs qui sont en principe dévolus à l'exécutif. Or, là où il y a contradiction c'est que nous sommes dans un système de type présidentiel et l'article 34 de la Constitution confère tous les pouvoirs au Président de la République. Et lorsque vous prenez la Constitution dans son article 53, le Premier ministre n'a les pouvoirs que le chef de l'Etat lui donne. A partie de ce moment-là, la délégation dont il s'agit, c'est de permettre au gouvernement, pas d'exercer toutes les prérogatives du président de la république- parce que ça dénature complètement la Constitution - mais que le gouvernement ait les moyens de travailler sous la responsabilité du président de la république.

Ce n'est donc pas le cas actuellement ?

Ah ! je ne peux pas le dire.

On a l'impression que c'est le Premier ministre qui pousse Soro Guillaume à réclamer pour lui ces pouvoirs ?

Le Premier ministre est assez grand. S'il veut le dire, il le dira. Pourquoi vous voulez que quelqu'un d'autre le dise à sa place.

Pourquoi Soro Guillaume mène-t-il ce combat ?

(Il hausse le ton). Mais Soro Guillaume a demandé la permission à qui pour créer son mouvement et faire la rébellion. Quelqu'un prend la responsabilité de poser un acte, pourquoi vous ne lui imputez pas l'acte et vous voulez que ce soit un tel ou tel autre. C'est de la méprise parfois !

Il y a des gens qui ont pris des armes dans ce pays, ils sont allés à la télé pour dire que ce sont eux qui ont pris les armes. Pourquoi ils les ont prises, vous les laissez et prenez des honnêtes citoyens pour dire qu'ils sont leurs partisans. Dans ce pays, lorsque vous émettez une idée contraire aux autres, on vous accuse d'être assaillants, rebelles ou d'être corrompus etc.

Pourquoi l'on vous accuse tant d'être rebelle ?

Il faut le demander à ceux qui le disent, pas à moi.

Vous ne vous reprochez donc rien ?

Rien ! Celui qui pense qu'il me reproche quelque chose, qu'il le mette sur la place publique. Je tiens à le dire. Il y a beaucoup qui disent que j'ai reçu l'argent d'un tel ou tel autre. Allez demander à celui-là, si un jour il m'a donné de l'argent. Je mets au défi quiconque.

Il y a des gens qui disent : "Ouraga quoi qu'il dise ou fasse est militant d'un autre parti". D'abord, on ma traité d'être PDCI-RDA, puis de la Renaissance, aujourd'hui de RDR. Ils prennent leur propre défaut pour le coller aux autres. Certains seraient heureux que je quitte le FPI. C'est tout à fait de leur droit. Le jour où je partirais, je le dirai à tout le monde. Pour l'instant, j'y suis et j'y reste.

Vous vous sentez frustré ou incompris ?

Frustré, non. Incompris, oui. Je me sens tranquille et serein.

Quelle analyse faites-vous de la crise ?

L'éclatement même de la guerre, j'ai du mal à le concevoir. Quand il y a eu le coup d'état de 1999, j'étais un des rares juristes à dire qu'il n'y a pas de bon coup d'état pendant que d'autres disaient que ce coup n'est pas légal. Pour un juriste, la voie pour accéder au pouvoir, c'est la voie des élections libres et transparentes. Quant à ce coup d'état qui a conduit à la guerre, je suis libre de le condamner. Moi, je puis vous dire de façon claire et nette que dans une République, la guerre ne peut pas être la solution pour la résolution d'un problème.

Je voudrais dire que beaucoup imputent au président de la République, la survenance de cette crise. De mon point de vue, il y a deux niveaux d'analyse. Le premier niveau, c'est que ceux qui font ces critiques peuvent être de mauvaise foi dans le but de ternir certainement son image. Mais au second niveau, ceux qui le font peuvent être de bonne foi. Le Président de la République est comme le chef de famille. Dès lors que quelque chose survient, ce n'est pas forcement que sa personnalité personnelle est engagée. Mais étant le chef de famille, c'est lui qu'on accuse. A partir de ce moment là, le président de la République, en dépit du caractère récurrent de la crise, ne doit pas être agacé. S'il l'est, c'est normal. C'est un humain. Mais il faudrait qu'il se rendre compte qu'il n'y a que lui seul pour prendre les devants pour la résolution de la crise.

Je crois que c'est ce qu'il est en train d'entreprendre. D'abord, améliorer l'environnement avec les pays voisins. Au plan interne, les contacts avec les différents partis politiques, la société civile.

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