Par Hervé D'AFRICK
1 Décembre 2003
La projection officielle du film "Borry Bana" a eu lieu le 29 novembre au Centre de presse Norbert Zongo. 57mn30s de "témoignages et d'extraits de discours" en hommage à Norbert Zongo et aux autres victimes du drame de Sapouy.
Ce film réalisé par Luc Damiba et Abdoulaye Diallo commence par un extrait de l'Indépendant du 2 juin 1994. Augustine Zongo, la mère de Norbert, plante le décor : "Mon fils, je suis venue te dire une chose : de nombreuses personnes sont venues me dire que tu écris encore des choses sur le président. Elles m'ont dit que ta vie est en danger parce que le président qui est au pouvoir ne se contentera pas de t'emprisonner comme l'autre avant, mais celui-là va te tuer. Si ce qu'on dit est vrai, je viens te supplier de ne plus écrire. Si tu meurs..." On peut imaginer la suite.
Mais Norbert Zongo, lui-même, se garde de franchir le rubicon.
"La suite de cette conversation que j'ai eue avec ma mère, je ne l'écrirai jamais dans un journal", peut-on entendre dès les premiers instants du film. Au rythme d'une musique exprimant à la fois le deuil et la détermination, la voix de Zongo (interprétée par le journaliste Yanou Yaya Tamani) pénètre les tympans, à la conquête des esprits : "Je n'ai fait qu'écouter, écouter et écouter.
Des nuits blanches, des nuits agitées, balloté entre deux idées : suspendre la parution de l'Indépendant ou continuer". Un vrai dilemme. En définitive, "je n'ai pas répondu ouvertement à cette interrogation. J'ai fini par oublier d'instinct la question. J'ai pris la décision de poursuivre sans réellement me dire, m'avouer (qu') il faut continuer". Du coup, le documentaire bascule dans le drame. Et les témoignages commencent, aussi pathétiques les uns que les autres. Douleurs, colère, indignation se succèdent.
Une véritable onde de choc. Le film raconte de façon rythmée "comment l'assassinat du journaliste d'investigation, Norbert Zongo, est devenu une affaire d'Etat au Burkina". Les mouvements de protestations du Collectif contre l'impunité, les mises en garde du pouvoir, la création de la Commission d'enquête indépendante, bref, tout le scénario est campé.
Conclusion : Norbert Zongo a été tué parce qu'il écrivait sur le meurtre de David Ouédraogo, chauffeur du petit frère du Président du Faso.
Et puis, entre temps, les réalisateurs évoquent le discours de Blaise Compaoré, prononcé le 21 mai 1999 : "Concitoyens, concitoyennes, je vous ai compris", avait-il lâché, après six mois de silence. S'ensuit un scénario à trois épisodes. Acte 1 : la création d'un Collège de sages dont le rapport se résume en une analyse des crimes économiques et de sang. "Le pouvoir de Blaise Compaoré est (alors) dans l'embarras", note le commentateur du film.
"Tribunal terrestre, tribunal divin"
L'acte 2 du scénario porte sur le procès de l'Affaire David Ouédraogo. Certes, des éléments de la garde présidentielle ont été condamnés mais il y a tout de même "un goût d'inachevé".
Cet acte s'achève par une musique qui semble interpeller qui de droit. Et voici l'acte 3 qui parachute dans le film : la Journée nationale de pardon, célébrée en grande pompe le 30 mars 2001, au Stade du 4 août à Ouagadougou. La famille de Norbert Zongo est absente. Sa mère, affectueusement appelée "Maman Zongo", dénonce, le coeur meurtri, les différentes tentatives de corruption et d'intimidation dont elle a été l'objet. L'un des enfants du journaliste, Guy Zongo, affirme qu'"on ne peut pas admettre qu'on demande pardon dans un stade"...
Et voici la caméra de Gidéon Vink et de Jaap Van Heusden qui s'oriente vers Sapouy. Retour sur les lieux du meurtre. Pris dans le champ des projecteurs, Shérif Sy, journaliste et membre de la Commission d'enquête indépendante, tente d'expliquer le drame. Il ne s'agit pas d'un accident. Ce meurtre n'est pas non plus l'oeuvre de braconniers, explique-t-il en substance. Le documentaire évoque une fois de plus les "sérieux suspects" épinglés par la Commission d'enquête.
Cinq ans après, le ciel de Sapouy est toujours obscur. Justice où es-tu ? Réponse du Pr Joseph Ki-Zerbo : "En plus du tribunal terrestre, il y a le tribunal divin. Quoi qu'on fasse, on ne peut pas échapper aux tribunaux". Et Me Bénéwendé Sankara de souligner de vive voix que la réaction du peuple face à cette affaire est légitime : "L'objectif n'était pas de prendre le pouvoir mais plutôt de dire que ce pouvoir-là est criminel, qu'il a tué et qu'il ne doit plus tuer".
Entre temps, Alpha Blondy, le reggaeman ivoirien a lui aussi crié sa colère dans le film. Le président de Reporters sans frontière (RSF), Robert Ménard a également "craché" ses vérités.
A ce tableau s'ajoutent le président du Collectif, Halidou Ouédraogo, Mgr Anselme Sanon, François Xavier Vershaves, Liermé Somé, Newton Ahmed Barry, Germain Nama, Frédéric Bakuez et bien d'autres. En somme, ceux qui ont accepté d'être interviewés et ceux qui ont simplement fourni des informations aux auteurs du film. Mais les réalisateurs avouent avoir eu du mal à recueillir les témoignages de certains acteurs du pouvoir.
"Les recettes du documentaire serviront à rééditer "Le parachutage", l'un des romans de Norbert Zongo, dont la demande "est actuellement forte" sur le marché, confie Abdoulaye Diallo. "Ce cinéma militant", comme le qualifie Halidou Ouédraogo, contribue à "fixer dans l'Histoire, un moment important de notre histoire", déclarent les réalisateurs.
Le pire, disait Norbert Zongo, "n'est pas la méchanceté des gens mauvais mais le silence des gens biens". Le film "Borry Bana" répond, selon ses auteurs, à un devoir de mémoire...
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2003 Le Pays. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.