Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Libération du pays : des officiers mettent la pression

FERRO M. BALLY

2 Décembre 2003


Abidjan — La colère gronde au sein des Forces armées nationales de Côte d'Ivoire (FANCI). Sur le front des combats, des éléments des Forces de défense et de sécurité, sous la conduite du capitaine de gendarmerie Abéhi, responsable du Groupe d'escadrons blindés (GEB), ont tenté, à la suite des jeunes patriotes, de forcer la ligne de non franchissement.

Ils ont essuyé des tirs des soldats français et leur mouvement a été stoppé «à la demande expresse des autorités ivoiriennes». Mais les militaires ivoiriens ont progressé, prenant désormais position à Allangouassou, village situé à 36km de M'Bahiakro (axe M'Bahiakro-Bouaké), en zone de confiance. A Abidjan, des militaires, à l'instar des "Jeunes gens" le 24 décembre 1999, ont fait irruption sur les antennes de la radio et de la télévision nationales, ce dimanche pour exprimer leur ras-le-bol.

Ces actions concertées et rondement menées se sont déroulées en dehors de la hiérarchie. Le 20 novembre dernier, celle-ci a tenté de tuer dans l'œuf ces velléités en procédant à des arrestations, mais elle a fait chou blanc. Car, le général de division Doué Mathias, chef d'état-major des FANCI, a été pris au mot de son discours "inapproprié et incendiaire" du 15 novembre dernier, à la cérémonie d'adieu aux 186 soldats loyalistes tombés au champ d'honneur. "Au bilan, il se pose aujourd'hui une question de survie pour tout un peuple. Pour notre survie dans un environnement dont l'hostilité ne fait plus de doute, nous devrions nous battre", a déclaré le chef d'état-major parce que, à ses yeux, "aucune nation digne de ce nom ne peut, dans le monde, accepter de se faire humilier comme l'est en ce moment la Côte d'Ivoire". "Dans la perspective d'un combat qui trouverait toute sa légitimation dans les humiliations qu'on nous inflige injustement, au nom des nôtres, nous devrions nous préparer sérieusement à nous engager résolument sur le chemin de l'honneur que nous indiquent ces cercueils", a-t-il conclu, à la grande joie des soldats.

Ce message a été entendu cinq sur cinq par tous les jeunes officiers qui sont "fatigués" de la situation insoutenable de ni paix ni guerre qui dure depuis des mois. Réunissant uniquement des gendarmes au départ, le mouvement a rassemblé presque toutes les forces de défense (Gendarmerie, Armées de terre et Marine nationale notamment). Car, après avoir fêté en 2002, les fêtes de fin d'année au front, loin de leur famille, les militaires ivoiriens ne veulent plus revivre cette même scène en 2003. Ils se sentent d'autant fondés à manifester leur mauvaise humeur que, malgré la déclaration commune de fin des hostilités, les rebelles ne font aucun quartier.

Le Parlement a voté, en août et en leur faveur, la loi d'amnistie que le Chef de l'Etat a promulguée. Le ministère de la Défense a pris un arrêté réintégrant ceux d'entre eux qui sont des militaires déserteurs, révoqués ou en voie de l'être. Dans cette logique, tous les rebelles, arrêtés et détenus à la Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan (Maca) en particulier, ont bénéficié de la célérité de Mme Henriette Diabaté, ministre d'Etat, ministre de la Justice, pour recouvrer la liberté. Pendant ce temps, les rebelles maintiennent toujours en détention les 34 soldats loyalistes qu'ils ont en leur possession.

En outre, les atermoiements observés dans l'exécution du programme de démobilisation, de désarmement et de réinsertion (DDR) exacerbent les impatiences. Tout le chronogramme fixé au départ, aujourd'hui faux, nul ne peut dire avec certitude quand il commencera et quand il s'achèvera. Les rebelles ont suspendu leur participation au gouvernement et à l'opération DDR depuis le 23 septembre. Et il a fallu, en octobre dernier, la sommation du colonel Mangou Philippe, commandant du théâtre des opérations des FANCI, pour les décider à reprendre, seulement jeudi dernier, les consultations quadripartites (interrompues depuis le 29 juillet dernier) en vue du retour de la normalité.

Trop, c'est trop, s'énervent des jeunes officiers de notre armée. Aussi ont-ils voulu prendre leurs responsabilités pour mettre fin aux souffrances des populations. La Côte d'Ivoire s'est dotée d'un arsenal militaire à la hauteur de ses prétentions économiques au point d'inquiéter tous les pays de la sous-région. S'étant préparés, depuis plusieurs semaines, ils estiment alors que ce pays ne peut pas continuer de se faire humilier comme il l'est en ce moment. D'où leur insoumission et leur insubordination pour mettre la pression.

Que reproche-t-on au chef d'état-major ?

Situation paradoxale que celle que vit le général de division Doué Mathias. Encore très populaire dans l'opinion publique ivoirienne, il est de plus en plus impopulaire parmi ceux dont il est le chef : les militaires. A M'Bahiakro, ce dimanche, il aurait été conspué par les éléments et sur tous les fronts, les soldats l'attendent de pied ferme au point qu'il rechignerait à s'y rendre, pour raison de sécurité.

En vérité, la cote de popularité du chef d'état-major n'a cessé de baisser depuis que notre armée n'a pu relever le défi de bouter hors du territoire les assaillants. "Si j'avais gagné la guerre, il n'y aurait pas eu Marcoussis", a soutenu Laurent Gbagbo, au soir du sommet de Paris-Kléber. L'échec de la prise de Bouaké est la face visible de l'iceberg des déboires militaires de notre armée qui a alterné le bon et le moins bon.

Le premier reproche qui est fait au général de division Doué relève de sa "distance" avec le front des combats. Selon ses détracteurs, il n'est jamais auprès de ses troupes et n'a jamais pris la direction des opérations. Aucun ordre d'opération formel n'aurait été à un moment quelconque signé de lui. C'est pour pallier ces insuffisances que des "structures hybrides" auraient été créées au nombre desquelles le Centre opérationnel interarmées (COIA), le Centre opérationnel des forces aériennes (COFA) et le commandement du théâtre des opérations entre autres.

Le deuxième reproche provient de la situation qui a prévalu à l'Ouest. Cette région dont le général Doué est originaire a été détruit sans que les Forces de défense et de sécurité aient pu faire quelque chose. Non seulement en raison des difficultés de communication, mais des corbeaux qui ont manœuvré, comme à Bouaké, pour empêcher l'arrivée à temps des munitions dont avaient besoin les soldats pour sécuriser la région. Pour les soldats donc, ces généraux qui n'ont pu sauver leur région sont disqualifiés.

Le nœud gordien de la crise de confiance reste la prime alimentaire. Selon des indiscrétions, voilà deux mois que les soldats au front ne l'ont pas encore perçue. Certains soupçonnent, à tort ou à raison, la hiérarchie militaire de favoriser le pourrissement de la situation pour mettre en difficulté le Chef de l'Etat à l'effet de se présenter comme "l'alternative démocratique".

L'intervention des soldats français de l'opération Licorne n'a été que la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Les militaires ivoiriens sont convaincus que c'est le général Doué qui a donné l'ordre aux Français d'ouvrir le feu sur eux, pour provoquer l'incident. Ils ont gardé leur calme à M'Bahiakro, mais ceux qui sont restés à Abidjan ont rompu les amarres pour lire leur déclaration sur les antennes de la télévision et de la radio.

Le signe indien

Laurent Gbagbo a encore du pain sur la planche. Tout se passe comme si ses succès diplomatiques et politiques devaient, chaque fois, être contrariés par des incidents qui le mettent à mal. Il faut se rappeler les assassinats de Téhé Emile, du Dr Dacoury-Tabley Benoît et du comédien Camara Yêrêfê dit H pour s'en convaincre.

Tous ces douloureux événements sont survenus chaque fois que le régime était en situation ascendante : le leader de parti Téhé et le comédien H ont été assassinés au moment des manifestations des jeunes patriotes du 2 octobre et du 2 novembre 2002. Le médecin Dacoury-Tabley, lui, a trouvé la mort alors que les négociations de Lomé étaient sur le point d'aboutir.

Le meurtre du journaliste Jean Hélène a été un véritable coup de massue à telle enseigne qu'en recevant la presse internationale, le Chef de l'Etat a exprimé son exaspération. "Quand le Premier ministre, puis l'ambassadeur de France et le ministre de la Sécurité m'ont donné la nouvelle, je me suis dit que ça ne pouvait pas tomber au plus mauvais moment. J'ai dit que celui qui a fait cela ne m'aimait pas. Au moment où je commençais à maîtriser certains repères, c'était déplorable", a confessé Laurent Gbagbo.

Cette affaire est-elle en train de s'estomper que le Président de la République est face à une crise qui peut être grave s'il lui manque le tact et le doigté. Les soldats ne demandent rien d'autre que la démission des généraux Doué et Touvoly Bi et, au moment où il est annoncé en France à la mi-décembre, le retrait des troupes françaises de l'opération Licorne.

La difficulté du Chef de l'Etat réside dans le fait que, même si "l'armée ivoirienne a véritablement besoin d'être restructurée", comme nous l'a confié un de ses conseillers sous le couvert de l'anonymat, cela ne signifie pas de destituer maintenant, sous la menace, les généraux, au risque de créer le "précédent FESCI". Car non seulement cela à l'inconvénient de faire tache d'huile, mais "il ne faut pas ouvrir plusieurs fronts à la fois et livrer plusieurs guerres en même temps".

Quant à la demande faite "aux Blancs (les soldats français)" de "dégager les lieux dans les 72 heures qui suivent", elle met Laurent Gbagbo dans un réel embarras. Résultat, la rencontre quadripartite, annoncée pour aujourd'hui, a été reportée à jeudi, le temps de prendre tous les contacts pour réaliser le modus vivendi; ce d'autant que la manifestation des jeunes, hier, devant le 43ème Bima n'est pas venue pour arranger les choses.

La raison coule de source. "Une guerre se gagne toujours avec les alliés. Nous avons donc besoin de tous nos amis pour faire les derniers pas qui nous séparent encore de la paix", a déclaré, jeudi dernier, Laurent Gbagbo, chef suprême des Armées. Les "alliés" et les "amis" dont parle le Président de la République sont les Français. La Côte d'Ivoire a besoin d'eux pour réussir le désarmement et la réunification du pays. La Côte d'Ivoire a besoin de la France pour sa reconstruction.

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