Jean Pires
2 Décembre 2003
Quel est donc le sortilège qui pousse une archéologue comme Marie Amy Mbow Diop à se lancer, avec beaucoup de succès d'ailleurs, dans l'art difficile de la broderie ?
C'est une question que l'on peut se poser en visitant l'exposition que cette dame organise aux Ateliers du Sahel (33, Cité Air AFrique, Ouest Foire), en duo avec l'artiste plasticien Kalidou Kassé sur le thème « Passerelle 2A ». Ils exposent, du 22 novembre au 15 décembre, dans ce lieu original que le ministre de la culture Safiétou Ndiaye Diop a découvert, à l'occasion du vernissage de jeudi dernier.
Les différentes pièces de peinture, de sculptures supportant les étoffes brodées, ainsi que les mobiliers en fer forgé réalisés par Kassé se sont harmonieusement approprié l'espace sur trois niveaux, le rez-de-chaussée, le premier et le deuxième étage où l'artiste Kalidou tient habituellement son atelier de travail baigné par une lumière tamisée. Marie Amy Mbow, qui pratique toujours l'archéologie, n'a pas résisté à une vieille passion pour la broderie que sa mère avait fait naître en elle. Il a suffi, à un moment, de se souvenir de cette occupation familiale et de s'y remettre naturellement. « C'est ainsi que tout ce que j'avais appris avec ma mère m'est revenu, je me suis documenté et j'ai appris, avec des livres pour compléter, les autres aspects nécessaires à l'art de la broderie », nous confiait Marie Amy. L'exposition montre l'exploration de l'art de la broderie du « point de croix », au « point de tige », en passant par le « point de poste », le « point de chausson » sans oublier les techniques traditionnelles des femmes sénégalaises comme le « notchie », cette technique qui permet de créer des « jours » »(des vides sur la trame) ou encore le « tak pousso », c'est le « passé plat », alors qu'avec la technique du passé empiétant la brodeuse peut donner du relief à sa pièce brodée.
Marie Amy Mbow exécute toutes ces techniques à la main parce que, dit-elle, « j'éprouve du plaisir de travailler à la main ». La broderie faite à la main a, par ailleurs, ses inconditionnels qui considèrent la valeur ajoutée que constituent l'expertise et la qualité du travail méticuleux. Avec l'aide de son designer, Adolphe Alitonou, Amy Mbow réussit des motifs exquis et des créations inspirées de l'Afrique de l'ouest « Bogolan », entrelacs haoussa et autres points de chaînette utilisés par les Peul et les Haoussa du Niger et du Nigeria. Cela fait six ans maintenant qu'elle s'est lancée dans la broderie, et elle pense que la redécouverte de cet art a été facilitée par la recherche archéologique qui exige patience, précision, persévérance. Depuis lors, cette dame a développé son idée, elle a créé un atelier de production dénommé « MAM » (ce sont ses initiales). La grande satisfaction de Marie Amy Mbow est qu'elle a créé une filière de formation pour une dizaine de jeunes filles envoyées vers elle par l'intermédiaire de Mme Codja, responsable d'un centre social de jeunes filles en banlieue.
« Passerelle 2A » «Passerelle 2A », voilà un autre concept que l'on accepte du premier abord en visitant cette exposition. Cette rencontre entre la peinture, la sculpture et la broderie est une façon de symboliser justement la jonction entre deux artistes. Mais aussi, au-delà de leur personne, leur sentiment commun d'évoluer dans un univers où la créativité demeure un lien fondamental qui rapproche l'art moderne de ce que l'on appelle l'artisanat d'art. Le peintre Kalidou Kassé aime les couleurs vives, ainsi que les couleurs de terre dans leurs dégradés subtils, comme on en voit dans le Sahel. Il use davantage du collage et fait appel à la technique du marouflage pour avoir la plasticité recherchée. Certaines toiles, comme « La Danse du lutteur », font appel avec insistance aux signes et autres pictogrammes. « Baba galé », « Tiémédo » ou le danseur de « Wango » nous ramènent bien dans ce giron culturel « Al pulaar ».
Et le décor paisible du village, que l'on retrouve avec le tableau « Hospitalité », ou encore « Retour du cultivateur », n'est troublé que par le charivari des « Jours de fête ». Sans se départir de son image du village aux toits de chaume, le peintre Kalidou cherche parcimonieusement des pistes d'expression sur la toile « La Fracture numérique », un collage de quelques circuits électroniques qui semblent emportés dans le courant des grands débits de l'Internet. Ailleurs, la « Famille Massaï » cherche une expression plus incisive. Bref, on trouve dans cette exposition un Kalidou Kassé qui avance avec obstination. Sa nouvelle série sur Gorée est une illustration de la volonté de visiter de nouveaux thèmes et de nouveaux rivages. Mary Amy Mbow s'est simplement penchée pour prendre dans la même palette de couleurs. Elle a constaté qu'elle aimait les mêmes couleurs.
Quand on ajoute le même intérêt pour le textile, comme matière d'inspiration et de concrétisation d'une idée plastique, chez Kalidou, et comme matériau de base pour la confection et la décoration de la lingerie de maison et les vêtements, chez Marie Amy MBow, alors on comprend mieux le concept de « Passerelle 2A ». Cette main tendue entre le peintre et la passionnée de broderie, plus qu'une association passagère, dans le cadre d'une exposition éphémère, ouvre des perspectives multiples. À court terme, ce sera une exposition commune pendant la Biennale des arts de 2004, puis au rende-vous de Ouagadougou du Salon de l'artisanat de l'Afrique de l'Ouest. À moyen terme (5 ans) l'idée est lancée d'une entreprise de formation et de production en matière de broderie et de design textile avec l'ambition de conquérir un marché national et international.
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