Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Philosophie et média : la philosophie, voie du salut du journaliste?

Sébastien Comparet

2 Décembre 2003


Entre les deux disciplines, deux "frères ennemis", les contradictions sont fortes. Pourtant, leur alliance peut s'avérer des plus profitables.

Peut-on être journaliste et philosophe? La question semble ardue, tant les rapports entre ces professions semblent incompatibles. D'un côté, on note l'instantanéité, la tyrannie du direct et du "scoop", la logique commerciale. De l'autre, on met en avant une position de recul sur les événements, pour mieux rechercher la vérité. Le journaliste préconise l'emploi de termes simples, de phrases courtes, d'expressions percutantes, le tout dans une évidente contrainte de place et de temps. Le philosophe, par nature, rechigne à s'exprimer avec un langage accessible, et ne peut s'épanouir lorsqu'on lui donne deux minutes ou une demi-page pour avancer ses idées sur un thème qu'il travaille depuis des mois.

A l'occasion de la journée mondiale de la philosophie à l'université, le 20 novembre de chaque année, l'Ucad a tenu à marquer le coup. Lors d'un débat parrainé par l'Unesco, deux journalistes, philosophes de formation, ont confronté leurs idées sur le thème. Mademba Ndiaye, ancien journaliste à l'Aps, à Sud et à Wal Fadjri, travaille aujourd'hui au Pnud. El Hadj Hamidou Kassé, également ancien de Sud, est désormais directeur du Soleil. Deux intervenants qui maîtrisent leur sujet, donc. Pour Mademba Ndiaye, de nombreux liens existent entre journalisme et philosophie, mais ceux-ci restent plus contradictoires que complémentaires. En effet, "l'apprenti philosophe se construit l'image d'un journaliste idéal, agissant sans barrières ni contraintes, indépendant et à même de trouver la vérité". Ne comprenant pas le véritable travail du journaliste, le philosophe pense pouvoir "prendre sa place afin de propager sa science à travers le monde". Mais il doit pour cela se plier impérativement aux règles de rédaction décrites plus haut. "C'est l'apprentissage de l'efficacité et de l'humilité", en conclura Mademba Ndiaye. Hamidou Kassé rejoint ce dernier, arguant le fait que "le philosophe veut des débats de fond et non des débats allusifs". La "Une" des journaux s'ouvre effectivement davantage sur des scandales que sur de profondes réflexions. De plus, "la stratégie commerciale empêche la quête de vérité des faits". Enfin, pour l'ancien de Wal Fadjri, le philosophe a du mal avec cette "impudeur" qui rend difficile le travail du journaliste : se mettre à la portée de tous, devenir la facile cible de toutes les critiques déontologiques et professionnelles.

Peut-on de même imaginer que le journaliste remplace le philosophe dans l'observation des débats contemporains et le déploiement de la pensée ? De fait, le directeur du Soleil explique que celui-ci n'est jamais extérieur aux faits, et par conséquent ne peut "s'absenter de son papier". Les média, au préalable définis comme un relais, un prolongement, deviennent alors peu à peu des espaces d'opinion, l'objectivité n'étant pas possible. De même, dans son travail quotidien, le journaliste sollicite fréquemment des chercheurs, des intellectuels, afin de faire décrypter un événement par le prisme des yeux du savant. Si les historiens ou les sociologues se prêtent bien au jeu, il n'en va pas de même pour les philosophes, qui demeurent encore et toujours la voix la moins audible.

Et pourtant, il s'avère tout de même que la philosophie peut apporter beaucoup aux média. Ainsi, celle-ci se base sur le "refus de croire d'une situation ce qu'elle dit d'elle même". La recherche de la vérité pousse l'ouverture d'autres horizons, multipliant donc les grilles de lecture des faits. Le philosophe apporte, le soupçon, selon l'expression de Mademba Ndiaye, le "cynisme positif". Enfin, le journaliste-philosophe réfléchit sur le sens de sa pratique, et n'a pas d'autre d'objectif que celui de progresser, en vue de se rapprocher de la vérité. La difficile alliance des deux antagonismes peut alors s'avérer possible, si l'un rompt avec sa posture difficilement abordable par le commun des mortels, et si l'autre sort de sa logique fortement commerciale. Car, au fond, ces disciplines se rejoignent dans un combat commun : la condamnation du mal constitue le fondement du travail de tout philosophe, et fait par ailleurs la "Une" des journaux, le "scoop" tant recherché. Encore un mot que le philosophe abhorre

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