Par : Maître Wagane FAYE Député à l'Assemblée nationale
2 Décembre 2003
opinion
Un événement majeur récent, l'agression contre Talla Sylla et ses répercussions, la détérioration des rapports entre les médias privés et le chef de l'Etat, tout comme ses relations avec la société civile et certains partis membres de la mouvance présidentielle, me poussent à vous adresser cette correspondance aux fins qu'il appartiendra.
Vous vous demanderez peut être pourquoi je vous mêle à ces questions, qui sont d'essence politique, alors que vous ne seriez pas un acteur politique. Soit. Mais je tente tout de même par votre biais, de me faire entendre par M. le président de la République dont vous êtes, outre un des conseillers, le fils, donc avec lequel vous avez, sans doute, une proximité naturelle. Comme à la prunelle de mes yeux, je tiens à faire partie de ceux qui «l'auraient dit», pas seulement de ceux qui «l'auraient su». C'est pourquoi je ne me lasserai jamais de dire ce que je pense sur la situation de mon pays chaque fois que de besoin, au risque de déplaire, d'agacer, peut être. Et puisque le président de la République, cheville ouvrière des règlements des affaires du pays, est la première personne à laquelle je pense pour espérer qu'il prenne des dispositions, j'ai choisi d'essayer de le sensibiliser.
L'agression sur la personne de Talla Sylla, on ne le dira jamais assez, a été un événement très regrettable, qu'à tort ou à raison, on qualifie d'acte à soubassement politique, qui tendrait à infliger une punition à celui-ci, pour avoir publié une cassette musicale, par endroits critique à l'égard de M. le président de la République. Les critiques à caractère politique d'un leader politique, à l'endroit du président de la République, justifieraient-elles une agression sauvage dans notre pays, où pourtant il y a moins de dix ans, des imputations très graves, sans caractère politique, avaient été publiquement proférées contre son prédécesseur, puis relayées par des enregistrements sonores qui s'arrachaient dans la rue, sans que cela eût entraîné un boucan.
Les propos tenus n'avaient entraîné aucune suite, aucune réaction, ni de la part de l'autorité manifestement diffamée ni de la part de ses multiples groupes de soutien, qui auraient pu trouver là une aubaine pour manifester, à l'intéressé, leur «attachement indéfectible», par des actes violents. La comparaison de ces deux événements est gênante pour nous, acteurs à des degrés divers, du changement de régime opéré le 19 mars 2000. Si nous n'y prenons garde, par nos comportements et certaines de nos déclarations, nous pourrions donner raison à l'opposition, qui soutient que la liberté d'opinion et la tolérance dans notre pays, sont en train de reculer sous l'alternance. Il faut que chacun fasse de son mieux pour la réputation de notre régime, pour le plus grand bien de notre pays, dans une Afrique où l'argument de la violence l'emporte, généralement, sur l'argument purement politique, où l'institution judiciaire peinant à se débarrasser du joug du pouvoir exécutif, n'arrive pas encore à réguler, de façon impartiale, les conflits d'origine politique. Dans le même ordre d'idée, il y a des initiatives à prendre pour essayer de rasséréner les rapports entre le Président et la presse privée. Nul doute que ces rapports sont de moins en moins au beau fixe. Il n'est pas nécessaire de vous citer des exemples pour le corroborer. Vous en avez certainement notés vous-mêmes.
Maître Wade et d'autres leaders à la tête de leurs organisations politiques respectives, à force de lutter sans merci, avaient obligé l'ancien régime à opérer des réformes successives sur le code électoral et sur la constitution. Mais sans la contribution citoyenne de la presse privée, il n'est pas évident que l'ancien président, qui briguait le mandat de trop, ne serait pas réélu «dès le premier tour» le 27 février 2000. La contribution de cette «certaine presse» n'était évidemment pas du goût du président Diouf, mais bien qu'étant «de taille à mettre tout le monde au pas», il n'avait jamais réussi à la dompter. Qui s'y frotte d'ailleurs, malheureusement peut s'y piquer. Quant à l'autre presse qui n'était là que pour faire ses éloges et ceux de son gouvernement, en réalité elle ne lui était finalement d'aucun rendement car, comme tout organe de presse aux ordres d'un pouvoir ou d'une puissance financière, cette presse avait perdu toute crédibilité, et les informations et reportages, toute fiabilité, aux yeux de l'opinion, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. A-t-elle réussi sa mue après le 19 mars 2000? Rien n'est moins sûr. Les rapports de M. le Président Abdoulaye Wade avec la presse indépendante sont à l'image de ses rapports avec la société civile, dont également tout le monde reconnaît le rôle équilibré, sans être équilibriste, qu'elle joue dans l'intérêt exclusif de la Nation, de l'Etat. Jalouse de son équidistance entre l'opposition et le pouvoir, sans laquelle d'ailleurs elle ne mériterait pas les attributs de société civile et la considération que lui vouent, l'opposition d'aujourd'hui, et celle d'hier. Méditer le passé de la vie politique du Sénégal indépendant me semble être une nécessité de l'heure, pour notre régime, et un bénéfice pour notre pays. Nous ne devons pas décevoir. Je considère comme vraiment malheureux et irresponsable que de nos jours, des gens issus de nos propres rangs, à l'occasion d'une marche de soutien qui n'a rapporté en fait aucun bénéfice politique, ni à notre coalition ni au chef de l'Etat, aient pu soupçonner les membres de la société civile d'être des opposants encagoulés. Plus préoccupant encore, certains partis de la mouvance présidentielle, qui n'ont que le tort d'avoir la culture du soutien critique, donc libre mais constructif, sont aussi considérés comme étant assis sur deux chaises. Et pourtant l'ami le plus fidèle n'est pas forcément celui qui opine toujours dans le sens qu'on souhaite, mais celui qui ose s'opposer aux dérives, pour éviter des déconvenues. A ce propos, il y a à revoir, de fond en comble, la Cap 21, si l'on veut qu'elle serve utilement la cause de la coalition Sopi, dont la mission principale doit être de réfléchir pour assister le chef de l'Etat afin de lui éviter de prêter le flanc trop souvent.
Qui peut croire que les leaders qui ont longtemps partagé les souffrances avec Maître Wade, qui ont été avec lui des artisans de sa candidature, soutenue dès le premier tour par l'écrasante majorité de l'opposition de l'époque, qui ont toujours oeuvré pour le dédiaboliser et qui ont de manière décisive contribué avec d'autres à son élection, au second tour, puissent sans raison, entretenir maintenant avec lui et son parti des rapports de moins en moins huilés? Il n'y a jamais d'effet sans cause. Sans complexe, ni complaisance, il faut trouver cette cause et rectifier. Cher compatriote, je vous exhorte à faire de votre mieux pour amener, votre père de président à regarder souvent dans le rétroviseur, pour mieux appréhender le présent et l'avenir.
A mon sens, de cela peut dépendre le compagnonnage de la Ld/Mpt et de Aj/Pads avec Maître Wade et son parti. Ces deux partis et leurs leaders, appréciant à sa juste valeur leur contribution à l'avènement de l'alternance, ne peuvent pas accepter que certains responsables du Pds les considèrent maintenant comme de simples invités à la gestion des affaires publiques, dépouillés du droit d'exprimer leurs point de vue sur certaines décisions majeures, prises à leur insu, qu'ils estiment mal élaborées, inopportunes. Clamer à tout bout de champ: «c'est Abdoulaye Wade que les sénégalais ont élu le 19 mars 2000», «nous n'acceptons pas l'idée d'unegestion collégiale du pays», «on ne peut pas être dans le gouvernement et en dehors, il faut choisir, etc.» dénote l'absence du sens d'une coalition politique et d'un manque de loyauté, de la part de certains responsables Pds qui s'expriment ainsi, parce que peut être ils ont déjà oublié un certain passé récent, qu'un simple coup d'oeil dans le rétroviseur leur rappellerait. Personne ne peut me convaincre, que dans un attelage gouvernemental, où un ministre par ailleurs porte-parole du Pds tient de tels propos, à la limite irrespectueux à l'endroit de ses collègues, membre de Aj/Pads et de la Ld/Mpt, est une équipe soudée, ayant comme objectif prioritaire, gouverner le pays mieux qu'il ne l'aurait jamais été. Les opposants ne battent pas le record de la violence verbale.
Dire que c'est un tel que les sénégalais ont élu président de la République pour en déduire qu'il peut en solo décider de tout, n'est peut-être vrai que par rapport à la loi fondamentale mais n'a aucun sens par rapport à la direction politique des affaires publiques, si l'on garde à l'esprit les différentes forces qui ont concouru à son élection, dont il ne serait pas indiqué qu'il ne tienne pas compte des points de vue avant de prendre certaines décisions. Les décisions, selon le cas, peuvent être à l'origine de désapprobations massives et bruyantes, aux conséquences imprévisibles. Il faut donc s'assurer une base sociale réelle et de taille à y faire face, par la persuasion, dans une confrontation saine des idées, sans violence. C'est pourquoi tous les leaders ont eu, au moins une fois à reconnaître que de nos jours aucun parti tout seul ne peut gouverner le pays dans la sérénité. Et les foules immenses qu'un parti au pouvoir, disposant de certains moyens peut facilement rassembler chaque fois qu'il le veut, pour une manifestation de soutien de sa politique ou simplement pour une démonstration de force, ne suffit pas pour croire qu'on peut se passer des autres, dans tous les cas de figure. En effet, n'importe qu'elle parti politique, n'importe qu'elle association, qui tiendrait même dans une cage d'ascenseur, mais qui aurait les moyens de financer la location de centaines de cars de transport, de milliers de chaises, de bâches, de mettre à contribution les médias d'Etat, de préparer des repas de masse, de distribuer des «per diem» peut rassembler des foules immenses. Mais, nulle part en Afrique, de telles foules ne se sont jamais manifestées pour soutenir un régime renversé par un coup d'Etat.
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