Guinéenews (Toronto)
Touré Fodé Saliou
2 Décembre 2003
interview
Le 1er décembre est la journée mondiale du Sida. Un rendez-vous important pour parler des traitements contre cette pandémie mais aussi et surtout de rappeler qu'elle est toujours mortelle. Cependant à regarder les actes quotidiens des citoyens du pays, on pourrait se demander s'ils ont conscience des conséquences du Sida. Un constat qui nous a amené à approcher Dr. Hadja Mariama Djélo Barry, Secrétaire exécutive du Comité National de Lutte contre le Sida en Guinée pour une mise au point sur l'évolution de cette maladie qui fait aujourd'hui des ravages en république de Guinée.
Le 1er décembre est la journée mondiale du Sida. Sous quel signe est célébrée cette journée en Guinée?
Hadja Mariama Djélo Barry : La république de Guinée à l'instar des autres pays du monde célèbre cette journée sous le thème: "Vivez et laissez Vivre" c'est à dire non à la stigmatisation et à la discrimination des séropositifs.
Où en êtes-vous aujourd'hui dans la lutte contre le VIH/Sida en Guinée?
En Guinée, nous avons opté pour la lutte multisectorielle contre le sida. C'est à dire qu'il y a un comité national qui est crée avec un secrétariat exécutif et le secrétariat exécutif est la cheville ouvrière du Comité National de Lutte contre le Sida (CNLS). Le CNLS est décentralisé jusqu'au niveau des CRD (Communautés Rurales de Développement). La politique élaborée au niveau national, la mise en exécution et la mobilisation des ressources pour cette politique sont réalisées par le secrétariat exécutif du CNLS. Une vision multisectorielle veut dire donc que tous les secteurs de l'Etat guinéen, privés ou publics, urbains ou villageois doivent participer à la lutte contre le Sida dans la partie prévention et prise en charge psychosociale. La prise en charge biomédicale est gérée par le secteur de la santé.
Chez nous, la majorité des personnes ne croît pas encore à cette maladie et nos leaders religieux sont trop réticents à s'engager dans la lutte contre le Sida. Avez-vous des projets allant dans ce sens?
Oui. En fait, ce que nous faisons c'est une large campagne d'information, d'éducation et de sensibilisation sur cette maladie. Nous faisons comprendre à la population que le Sida n'est plus seulement chez les voisins mais qu'il existe bel et bien en Guinée. Le problème que nous avons par rapport à cela est qu'il y a un taux d'analphabétisme très élevé, la réticence malheureusement de quelques intellectuels sur l'existence réelle du VIH/Sida. Il y aussi le fait que dans la culture et le quotidien du guinéen, il est très difficile de dire à quelqu'un qui est actif, dynamique ou apparemment sain qu'il est malade et c'est le cas des séropositifs. Le séropositif, c'est une personne active participant à la vie de la société qui parfois ne se connaît pas séropositive. Il faut donc le test pour connaître son statut sérologique. Et il se trouve que très peu ont le courage de faire le dépistage volontaire. C'est pour cela que l'option de l'Etat vu une population à grande majorité illettrée, une pauvreté galopante (42% de la population), des moeurs et coutumes, est de passer à l'offensive nationale.
Chez nous le malade c'est quand vraiment le sida s'est installé. Et beaucoup pensent en Guinée qu'on annonce pas la séropositivité aux gens. Ce n'est pas vrai. Nous l'annonçons toujours. Mais à l'annonce au malade, il nous dit automatiquement de n'en parler à personne. Il y a certains malades qui ne veulent même pas que leurs partenaires soient mis au courant. Vu cela, nous avons formé des gens pour le pré et le post test pour amener ces malades à accepter leur séropositivité et à en parler mais ce n'est pas toujours facile. Nous sommes allés jusqu'à inviter les Ambassadeurs de l'Espoir pour parler de leur séropositivité à la Radio, à la Télévision et dans les établissements scolaires pour donner un visage au Sida. Et grâce à l'action de la première dame de la république Mme Henriette Conté, 3 de nos séropositifs ont accepté de témoigner à visage découvert. Donc la meilleure politique pour le moment reste l'information d'une manière soutenue, constante et inlassable.
L'Etat a aussi mobilisé des ressources pour l'implication de tous les secteurs dans la lutte contre le Sida. Avec la Banque Mondiale, on a mobilisé des fonds qui sont déjà disponibles. L'IDA a contribué à hauteur de 20 millions de dollars américains pour 5 ans et en fonds de contrepartie l'Etat guinéen a donné 2 millions 30 mille dollars. Par rapport aux religieux, ce n'est pas toujours facile surtout avec les musulmans qui ne prennent que le côté délinquance parce qu'ils pensent que le virus n'est transmis que par voie sexuelle. Actuellement, ils sont entrains d'élaborer un guide "L'Islam et Sida". L'Eglise quant à elle l'a déjà élaboré. Ces guides seront distribués à la longue et la campagne va réellement commencer.
Je tiens à préciser que la république de Guinée ne célèbre pas qu'une journée mondiale du sida mais le mois du Sida et cela du 1er au 31 décembre. Une occasion pour chacun et tous de parler du sida.
La pandémie va crescendo dans notre pays et les moyens de lutte sont quasi inexistants et même s'ils existaient, peu de malades auraient pu se les procurer donc le seul remède reste la sensibilisation mais le constat est que votre institution ne commandite presque pas les ONG évoluant sur le terrain. Qu'en dites-vous?
Je ne suis pas d'accord. Nous travaillons en étroite collaboration avec les ONG. Nous avons commencé d'abord par faire une cartographie de toutes les ONG évoluant sur l'ensemble du territoire national et par cette carte, nous connaissons qui fait quoi et où.
Ensuite, celle de nos partenaires au développement. Parmi ceux-ci, nous connaissons également qui a un projet de Sida et qu'est ce qu'il fait. En quelque sorte nous harmonisons et le CNLS à travers son secrétariat exécutif coordonne l'ensemble des actions au niveau du territoire national pour éviter le double emploi afin d'utiliser rationnellement les ressources que nous recevons. Nous avons donc un cadre stratégique national qui trace la conduite à suivre et c'est dommage que le sida continu à faire des ravages. Moi je gère les documents, j'étudie les dossiers et j'approuve les plans d'action et les activités. Il ne faut pas que les ONG pensent que toute activité soumise est forcément acceptée. Il y a des critères d'adhésion ainsi que des critères à remplir pour bénéficier des fonds. L'ancienneté et l'efficacité sont primordiales.
Les jeunes connaissent assez maintenant cette maladie mortelle, mais ils ont de la peine à en saisir l'ampleur. 10% de MST/Sida parmi les étudiants donneurs de sang à l'université de Conakry. Vu l'impact de l'épidémie sur l'éducation ne pensez-vous pas qu'il est encore temps de soutenir les associations universitaires?
Les associations universitaires sont soutenues mieux. Les ministères de l'éducation ont leurs plans d'action et sont financés par le secrétariat exécutif du CNLS. Il a été conçu un matériel didactique approprié pour parler du Sida. L'on a commencé la formation des enseignants qui doivent être à même de passer le message sur le Sida. On a également mis le VIH/Sida dans le cursus. Toute ONG universitaire qui a l'expérience et remplie les critères élaborés peut bénéficier des fonds. Mais le problème est que ces ONG attendent la veille pour proposer une activité. On ne pourra financer une telle activité puis que nous faisons face aux bailleurs de fonds qui dès le mois de novembre bouclent leurs budgets.
En ma connaissance, il n'y a pas une seule association remplissant les conditions et qui a présenté un projet à temps et qui n'a pas bénéficié de l'appui du CNLS. La Banque Mondiale veut qu'il y ait un répertoire des ONG évoluant sur le Sida. Elle veut que ce répertoire reste ouvert. Pour ce faire, elle a négocié avec ROSIGUI qui est un réseau d'ONG.
Justement vous avez commandé la mise à jour du répertoire de ROSIGUI. Dans quel cadre se situe ce travail?
Ce n'est pas le répertoire de Rosigui mais plutôt le répertoire des Ong évoluant en république de Guinée par rapport au Sida. Rosigui est un réseau panafricain. La Banque Mondiale les avait identifiés à travers leur dynamisme sur le terrain avec une autre Ong SongeS. Ils ont travaillé sur le premier répertoire mais comme la Banque Mondiale a décidé à ce que le répertoire reste ouvert, ils ont demandé à ce que les deux continuent le travail mais SongeS a cédé le travail à Rosigui. Rosigui a donc un contrat avec la Banque Mondiale pour réactualiser le répertoire avec évidemment des critères définis. Je précise que quand on dit que c'est Rosigui qui fait le répertoire des Ong, cela ne veut pas dire qu'on doit être forcément membre de Rosigui. On peut ne pas l'être et être simplement du répertoire national des Ong évoluant sur le terrain.
Quelle est l'état actuel de la pandémie en Guinée?
En Guinée, la séroprévalence nationale est de 2,8% ce qui fait 114 mille séropositifs et d'ici à l'an 2007, il y aura près de 224 mille séropositifs. Ce qui rend aujourd'hui la situation préoccupante, c'est la disparité au niveau des couches. Les professionnelles du sexe sont à 42% de séropositivité c'est à dire à peu près 1 prostituée sur 2 est séropositive. Les camionneurs et les militaires sont à 7% de séropositivité. Les patients de tuberculose 16,7%. Les miniers avec 6,6% de séroprévalence c'est à dire que sur 100 miniers, 6,6 sont séropositifs.
Plusieurs facteurs comme l'illettrisme de la majorité de la population, la polygamie, l'excision, le foudoukoudounin (mariage à court terme dans les mines d'or en Haute Guinée), occasionnent la propagation de la maladie. Les donneurs de sang quant à eux sont à 1,8% de séroprévalence.
Ce qui est préoccupant c'est que les infections sexuellement transmissibles ne sont pas toujours maîtrisées et constituent le lit idéal pour la transmission de VIH/Sida. Les guerres à nos frontières ne sont pas en reste.
Quel est le programme des activités du mois de Sida en Guinée?
Cette année, il y aura comme d'habitude l'intervention du représentant de l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé ), le Président du groupe thématique ONU/Sida et du 1er Ministre qui est le président du CNLS. Pour la première fois, il y aura l'inauguration d'un Centre d'écoute et de prévention du Sida à Taouya (NDLR, Taouya est considéré comme le fief des péripatéticiennes). Un Centre négocié par les volontaires des Nations-Unies en collaboration avec Coca Cola et Bonagui (Boissons Non Alcoolisées de Guinée). Il sera ouvert de 19 heures à 7 heures du matin pour permettre aux noctambules, aux prostituées et aux curieux de s'informer et de discuter par rapport au VIH/Sida. Il y aura l'action de la première dame qui sera axée principalement cette année sur les sites miniers du pays et donnera comme d'habitude un important lot de préservatifs à l'Armée Nationale.
Le Ministère de la Santé va lancé avec la Fondation Maman Henriette Conté la PTME (Prévention de la transmission du Sida de la Mère à l'Enfant). Il y aura aussi un matche de football qui opposera le célèbre Hafia Football Club à l'ASEC d'Abidjan pour faire passer le message de non-discrimination et de non-stigmatisation des personnes vivant avec le VIH/Sida. Il y aura également un concert gala avec le Bembéya Jazz National, Fodé Kouyaté, . et d'autres artistes pour faire passer le message et ce sera le 6 décembre de 15 heures à X heures. Le Ministère de la Santé fera un dépistage volontaire sur le VIH/Sida.
Nous proposerons la projection du nouveau film "Le Sida est dans la Cité «3» ". Une porte ouverte sur le Sida est également prévue dans certaines entreprises et dans certains établissements scolaires privés et beaucoup d'autres activités par les communes et les préfectures.
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