La Presse (Tunis)

Tunisie: 6es Journées tunisiennes des sciences de la mer : tout a commencé dans les mers

Mounira Aouadi

2 Décembre 2003


La vie est apparue sur terre il y a quelque 3,5 milliards d'années et tout laisse à penser que ce phénomène s'est produit dans les mers: les plus anciens fossiles connus sont ceux d'organismes marins. Aurait-il été plus juste de baptiser notre globe «mer» ou «océan»? Toujours est-il que la Terre est la seule planète du système solaire où l'eau tient une aussi large place.

C'est sans doute pour cette raison que nous sommes si attachés au milieu aquatique. Pas seulement. Les ressources terrestres se faisant de plus en plus rares, recourir davantage à l'exploitation du monde marin devient une nécessité absolue. Encore faut-il respecter les accords internationaux assurant la préservation sélective des espèces marines qui disposent donc d'une superficie trois fois supérieure à celle impartie aux organismes terrestres. Au sein de cet espace, le peuplement animal est toutefois inégal et dépend de plusieurs conditions : distance de l'habitat aquatique par rapport au rivage, température de l'eau, profondeur et nature du fond, salinité du milieu.

C'est en rapport avec toutes ces données que l'Association tunisienne des sciences de la mer (AtsMer), dont le siège se trouve à l'Institut national des sciences et technologies de la mer (Instm) de Salammbô, a organisé ses 6es Journées tunisiennes des sciences de la mer les 28, 29 et 30 novembre, réunissant des chercheurs et scientifiques tunisiens et maghrébins appartenant à différentes associations maghrébines des sciences de la mer (Maroc, Algérie, Libye), venus débattre de leurs recherches, partager et confronter leurs expériences dans les différents domaines des sciences aquatiques, marines et continentales : ressources aquatiques vivantes, environnement aquatique et pollution, pêche, aquaculture et biotechnologie.

Au fil de l'eau : le plancton

Le plancton forme le premier maillon de la chaîne alimentaire dans les mers. C'est dans les eaux de surface que l'on trouve le plus d'organismes végétaux. Les grandes algues et les plantes à fleurs marines ne représentent qu'une faible proportion de la flore océanique. Elles peuvent faire mal. La caractéristique du plancton est sa passivité à l'égard de l'élément liquide. Les animaux vivent à la dérive. Ils parviennent à flotter grâce, entre autres, à la possession d'appendices très allongés qui font, en quelque sorte, office de «parachute». Or «plusieurs études de par le monde ont montré que les eaux de ballast des navires sont responsables du transfert et de l'introduction d'organismes marins exotiques, y compris le phytoplancton qui recèle des espèces potentiellement nuisibles», assurent Hela Dammak, Abdessatar Bouaïn de la faculté des Sciences de Sfax et Asma Hamza de l'Institut des sciences et de technologie de la mer dans leur note sur «La diversité phytoplanctonique des eaux de ballast du terminal pétrolier de la Trapsa (Golfe de Gabès)»: «La dispersion de ces espèces peuvent avoir des répercussions imprévisibles, néfastes, sur l'écologie du milieu récepteur et entraîner des problèmes socioéconomiques». Au cours de leur étude, nos chercheurs ont remarqué que «les eaux du ballast développent davantage une eau colorée à cryptohycée et une dominance des dinoflagellés, ainsi que des kystes de résistance dans le cortège phytoplanctonique. L'introduction d'espèces nouvelles dans le golfe a été également détectée tels le gymnodinium breve et l'alexandrium tamarense».

«Halophila stipulacea»

Hechmi Missaoui est venu nous signaler la prolifération de la phanérogame marine «Halophila stipulacea (Forsskal) dans les eaux du golfe de Gabès et dans le port de Sfax et apparue en Méditerranée depuis l'ouverture du Canal de Suez. Cette espèce colonise les fonds vaseux et influe sur la pêche et l'environnement. Des études plus poussées devront être menées urgemment.

L'intervention de Wafa Allaya Ben Ammar de la faculté des Sciences de Bizerte porte sur «la contribution à l'étude hydrobiologique des cours d'eau du bassin versant du barrage de Béni Mtir» qui ont été régulièrement étudiés pour «déterminer leur faune trichoptérologique et de leurs paramètres morphodynamiques et physicochimiques». Résultat : «Ces cours d'eau sont caractérisés par des courants moyens à rapides, leur eau est de bonne qualité, relativement fraîche, faiblement minéralisée, bien oxygénée et à couvert végétal bordant dense dont les arbres sont à feuilles caduques et donnant une nourriture abondante».

«Tolérance à quelques paramètres écologiques chez atyaephyra desmaresti (crustacés, décapodes) de trois barrages tunisiens (Sidi Salem, Lobna, Sidi Saâd)» tel est l'intitulé de la communication de Sonia Dhaouadi-Hassen de la faculté des Sciences de Bizerte : «L'étude démontre que cette crevette, largement eurytherme et euryhaline est capable de proliférer dans toutes les masses d'eau continentales jusqu'à des limites thermiques et halines très importantes. Cette différence est liée probablement à l'action combinée de la salinité et de la température sur la sensibilité de la crevette». A l'issue de cette intervention, des interrogations ont fusé de toutes parts, concernant salinité et température, degré de la sensibilité des jeunes et des adultes, quels sont les plus résistants, pour quelle taille et quel matériel utiliser dans cette étude, l'acclimatation des échantillons pour déterminer le seuil de tolérance

Les tortues marines menacées

Imed Jribi, Abderrahamen Bouaïn de la faculté des Sciences de Sfax et Mohamed Nejmeddine Bradaï (Instm, Sfax) ont étudié, quant à eux, la «sex-ration des nouveaux-nés des tortues marines Caretta caretta aux îles Kuriat : «Les tortues marines, menacées de disparition, sont des espèces animales dont le sexe est déterminé par la température d'incubation des oeufs et la durée d'incubation. A leur naissance, les nouveaux-n»s ne montrent pas de dimorphisme sexuel».

L'aquaculture pour la conservation de l'espèce

Par ailleurs, en raison des besoins alimentaires actuels, il est indispensable que l'on se soucie de plus en plus de l'élevage d'animaux marins en vue de la consommation alimentaire. C'est ce que l'on appelle l'aquaculture, c'est-à-dire la reproduction et l'élevage intensifs, dans des réserves contrôlées en permanence. Le poisson, aliment riche en protéines, sera ainsi plus compétitif que les produits de la terre. Limiter la pêche classique et l'adapter aux réserves de poissons contenues dans la mer et à leur capacité de reproduction est sans aucun doute nécessaire. «L'homme a continué de prélever dans le milieu marin comme s'il chassait dans la préhistoire», nous confie M. Mohamed Hédi Ktari, membre de l'AtsMer, organisatrice de ces journées. «Le stock marin s'épuise déjà et si l'on ne permet pas à chaque individu de se reproduire au moins une fois dans sa vie, l'espèce est menacée de disparition. Il faut donc développer l'aquaculture pour la conservation de l'espèce. Cette prise de conscience constitue déjà un acquis considérable».

Ainsi il sera mis fin au gaspillage actuel. L'exploitation rationnelle des produits de la mer contribuera à atténuer la faim dans le monde.

Venant fort à propos, et dans le cadre du programme national de recherche intitulé «Technologies d'élevage de nouvelles espèces marines à intérêt aquacole», «un élevage larvaire de mulet lippu (chelon labrosus) a été réalisé en conditions semi-extensives en mésocosme. Ce travail présente les croissances linéaires et pondérales des larves âgées de 1 à 30 jours, ainsi que leurs caractéristiques et décrit les principales étapes observées au cours du développement larvaire». A. Abdennadher, D. Zouiten, R. Besbes, A. El Abed, I. Ben Khemis de l'Instm et H. Missaoui nous ont présenté cette étude.

C'est ainsi que durant trois jours non-stop, des chercheurs et scientifiques tunisiens et maghrébins, spécialistes du grand silence, nous ont permis de plonger dans les abysses et de découvrir les merveilles de ce monde fascinant. En leur compagnie, nous avons pu constater «l'influence des facteurs du milieu sur la répartition et la valeur nutritive de l'espèce, fait connaissance avec "l'artemia du Chott Marouane", «les parasites des poissons exotiques», pour finir par nous familiariser avec la biologie et dynamique du barracuda, ou cette «évaluation de la pollution industrielle et urbaine dans la région de Skikda» et autre caractéristique biochimique de la microalgue "dunaliella salina"

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