2 Décembre 2003
Avec son premier roman, traduit en 25 langues, le Britannique Hari Kunzru nous livre une vaste épopée picaresque où se mêlent quête identitaire, interrogations sur le métissage et satire de l'empire britannique.
Peu de premiers romans sont autant fêtés que ne l'a été L'illusionniste, un premier roman sous la plume d'un écrivain britannique d'origine indienne. Fort de sa virtuosité narrative spectaculaire, ce gros roman de 456 pages qui raconte la quête identitaire d'un métis anglo-indien dans le contexte de l'empire britannique finissant, a fait l'événement lorsqu'il est paru il y a deux ans en Angleterre. Hari Kunzru, son auteur a été célébré par les critiques littéraires. Il a été même sélectionné parmi les meilleurs romanciers de langue anglaise de moins de quarante ans par la prestigieuse revue Granta qui publie tous les dix ans sa liste très attendue des jeunes espoirs littéraires. Ses précédentes nominations avaient révélé quelques-uns des écrivains phares de la littérature anglophone contemporaine: Martin Amis, Ben Okri, Caryl Phillips, Ian McEwan, Hanif Kureishi...
L'illusionniste vient de paraître cet automne en traduction française. C'est le récit picaresque d'une quête identitaire intercontinentale. L'histoire commence en Inde et se poursuit à Londres et à Oxford. Elle se termine quelque part en Afrique occidentale où au contact d'une tribu profondément ancrée dans son ici et maintenant et récalcitrante aux valeurs de la civilisation moderne auxquelles l'administration britannique veut à tout prix les initier, le héros de Hari Kunzru qui a vécu plusieurs métamorphoses, certaines imposées, d'autres choisies de plein gré, tente de se réinventer pour une énième fois, en se libérant de ses dernières illusions concernant «Dieu, l'Angleterre, l'Empire, la Civilisation, le Progrès, l'Elévation des esprits, l'Honneur». C'est en Afrique où il a vu les colonisateurs à l'oeuvre, motivés seulement par les instincts de gain et de domination, qu'il a compris combien ces mots qu'il avait si bien assimilés étaient vides de sens. «Il découvre qu'aucun de ces mots ne lui parle. il ne les sent pas vivre en lui, et cette absence de sentiment constitue le fond carrelé de la piscine.»
Le fruit d'une rencontre fortuite
Pran Nath est le fruit de la rencontre fortuite d'un fonctionnaire britannique des eaux et des forêts et d'une jeune Indienne, fille d'un prêteur sur gages cachemiri. Enfant à la peau très claire comme le sont souvent les Cachemiris, celui-ci grandit dans la maison du mari de sa mère qui le croit être son fils. Mais la vérité finit par éclater et à seize ans, le jeune bâtard sang-mêlé se retrouve à la rue. Il est réduit à vivre d'expédients qui le conduisent d'abord à la cour d'un roitelet fantoche où on l'oblige à s'habiller en femme et à satisfaire les penchants pédophiles d'un major dépravé, puis à Bombay où il est recueilli par un couple de missionnaires. Londres sera la prochaine étape de ce parcours initiatique où Pran débarque, usurpant l'identité d'un jeune Anglais, rencontré au hasard de ses errances. Aventurier dans l'âme, Pran qui s'appelle désormais Jonathan Bridgeman, n'a aucun mal à se glisser dans sa nouvelle identité anglaise, son teint blanc lui permettant de se faire passer pour un Anglais sans susciter la moindre suspicion. Aux yeux des autres, il apparaît même plus anglais que les Anglais et, paradoxalement, c'est à cause de son «anglicité» qu'il va perdre sa fiancée qui lui préférera un chanteur de jazz noir. «Tu es le plus anglais des gens que je connaisse», lui dit-elle en guise d'adieu. Dénouement loufoque d'une vie entièrement dédiée à réprimer son identité profonde pour mieux se glisser dans celle d'en face, celle que le code moral et social apprend à valoriser. Il serait tragique si le récit se terminait sur cette répudiation. Mais heureusement il y a l'Afrique où échoue le protagoniste au terme de son long parcours et que Hari Kunzru, imagine comme un lieu de restauration de soi, s'écartant ainsi de la tradition fâcheuse de la fiction anglaise de voir le Continent noir comme le «coeur des ténèbres».
Novateur et ironique, L'illusionniste est un premier roman superbe dont les péripéties souvent inattendues, mais jamais invraisemblables, tiennent le lecteur en haleine jusqu'au bout. (MFI)
(*) Traduit de l'anglais par Claude et Jean Demanuelli. Ed. Plon, 456 p.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2003 La Presse. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.