Fraternité Matin (Abidjan)
Par Youssouf Sylla
3 Décembre 2003
Abidjan — Pour la rentrée scolaire 2002-2003, le ministère de l'Education nationale prévoyait une population scolaire (primaire et secondaire) de 700.000 élèves pour les directions régionales (DREN) qui constituent presque exactement la configuration territoriale des actuelles zones sous contrôle des Forces nouvelles.
Une prévision optimiste qui, comme l'on pourrait en douter, n'aura connu qu'une réalisation à moitié du fait de la crise politico-militaire survenue le 19 septembre 2002. Soit précisément 365.122 élèves qui ont eu la chance et le bonheur de fréquenter. Donc d'aller à l'école. Quand 339.084 autres sont restés sur le carreau.
Un exposé des motifs qui donne froid dans le dos et qui, dans un premier temps, va libérer quelques initiatives privées (des religieux et associations) qui organiseront ici et là et avec des moyens du bord ce qu'elles ont convenu d'appeler des cours de maintien de niveau. A l'effet de soustraire les enfants des affres de la guerre et leur donner dans le même temps une chance de reprendre le chemin de l'école dès la fin des hostilités avec un plus intellectuel que confèrent généralement des cours de vacances classiques habituels. Bien entendu que nul ne prévoyait une telle prolongation du conflit armée.
L'opportunité, le réalisme et la noblesse de cette démarche ont fait tache d'huile car déjà, le désoeuvrement aidant, des centaines d'enfants (donc des élèves) avaient été tentés par le volontariat. C'est-à-dire qu'ils avaient pris les armes pour combattre aux côtés des rebelles. Certains avec une kalachnikov de même taille qu'ils traînaient laborieusement et dont le mode d'emploi faisait suite à un apprentissage aussi sommaire que rudimentaire.
C'était au plus fort de la guerre et l'apport de combattants ne s'embarrassait point de scrupules. La guerre comme à la guerre. Ce qui, à l'époque, avait ameuté les organisations humanitaires internationales qui parlaient alors " d'enfants soldats ". La rébellion a d'ailleurs vite fait de refermer cette parenthèse en élaguant leurs rangs de la légion infantile aussi spontanément qu'elle s'est constituée. Généralement, avec la complicité et la bénédiction de certains parents qui ne cachent pas leur fierté.
Avec l'appui de l'UNICEF, entre autres, les autorités de la rébellion rebaptisée Forces nouvelles, iront même plus loin en encourageant la mise sur pied d'un comité de pilotage des activités scolaires devant l'intérêt croissant d'individus ou groupes d'individus militant pour la réouverture des classes. Ce comité de pilotage deviendra quelque temps après la Direction de l'Education, sous la houlette de M. Soumano Dramane, histoire d'assurer une meilleure coordination des activités éducatives en zones Forces nouvelles. C'est vrai que cette prise en main obéissait également à un calcul suggéré aussi bien par le souci de " protection " des enfants que par l'inquiétude et donc la pression, certes sourde mais grandissante de bien des parents soucieux de l'avenir de leurs rejetons. Ce calcul aux couleurs de défi faisait état de ce que dans les zones gouvernementales, l'Ecole fonctionne. Il eut donc été politiquement suicidaire qu'il n'en soit pas de même dans les Zones Forces nouvelles. L'Ecole devenue ainsi un enjeu stratégique ? Point n'est besoin de s'en étonner , cela coule de source.
La crise s'inscrivant dans la durée et les incertitudes des élèves et leurs parents quant à une réouverture des écoles allant crescendo, la perspective de s'organiser pour dépasser le stade de cours de maintien de niveau pour des cours réguliers s'imposait donc. Des cours réguliers appliquant les programmes et les horaires officiels en vigueur. Une perspective dont la paternité revient indiscutablement à l'ONG " Ecole pour Tous " que dirige M. Sékou Touré, mais qui doit son dynamisme et sa vitalité également à l'implication des associations d'enseignants et d'étudiants ainsi que la Direction de l'Education.
Sur le terrain, l'harmonisation souhaitée de la démarche pédagogique va nécessiter le découpage du territoire sous contrôle Forces nouvelles en trois directions régionales. A savoir Bouaké qui ajoute Séguela, Vavoua et Mankono à sa configuration connue après la libération de Daloa, leur direction d'attache; Korhogo qui ajoute également Bouna et Man qui elle aussi englobe désormais Odienné. En nombre d'écoles et de classes, cela donne pour Bouaké (DR) 223 écoles pour 1.296 classes au niveau du primaire et 21 écoles pour 266 classes au niveau du secondaire. Korhogo : avec 209 écoles pour 1025 classes pour le primaire et 18 écoles pour 320 classes pour le secondaire.
Man : avec 367 écoles pour 2. 073 classes pour le primaire et 22 écoles pour 319 classes pour le secondaire. Sur l'ensemble des trois directions régionales, cela fait donc 799 écoles pour 4.394 classes au niveau du primaire et 61 écoles pour 905 classes au niveau du secondaire.
Ainsi, pour revenir à la prévision de 700.000 élèves et une fréquentation effective pour 365.122 élèves, les statistiques de la Direction de l'Education nationale des zones Forces nouvelles donnent 231.296 élèves pour les dites zones. Contre 133.826 élèves que les zones gouvernementales ont pu recaser. Il s'agit là d'élèves qui, sous la pression sécuritaire des premières heures du conflit, dit-on, ont dû sacrifier à l'exode.
Vigilance des bailleurs de fonds
L'UNESCO, l'UNICEF et le PAM auraient-ils témoigné la même attention et accordé le même soutien et intérêt à l'Ecole dans les zones Forces nouvelles si l'initiative et le management de celle-ci avait été le fait direct de la rébellion?
Que non! Car, en règle générale, nous explique un responsable de l'une de ces structures onusiennes, nous traitons avec des ONG dans les zones de conflit armé. Pour sûr, cela se savait à Bouaké, quartier général des Forces nouvelles.
Mais ces institutions, elles non plus, ne sont pas dupes. Pour ne pas savoir qu'aucune ONG locale ou extérieure n'aurait jamais pris l'initiative de faire fonctionner les établissements scolaires sans que les Forces nouvelles ne le lui aient "suggéré" ou "recommandé". Ainsi donc, tant que les principes sont saufs, chacun jouera le jeu. Tout a commencé par la mise en place du comité de pilotage à l'instigation des ... .Forces nouvelles.
Juste pour occuper les enfants et les soustraire ainsi de certaines formes de délinquance. Mais dès que la chose scolaire a commencé son œuvre de contagion avec l'afflux de partenaires, ce sont les mêmes Forces nouvelles qui vont faire se muer le comité de pilotage en Direction de l'Education. Avec pour mission de coordonner les activités éducatives sur toute l'étendue des zones sous contrôle. C'est un cadre de l'Education nationale, M. Soumano Dramane, qui en assure la direction.
Ainsi donc, à la direction de l'Education la conduite... politique (management) et à l'ONG "Ecole Pour Tous", le volet technique et pédagogique, en tant qu'organe de convergence de toutes les ONG du secteur éducatif. Et ce, à travers quatre commissions techniques. A savoir: Education-Formation, Etude de projets, Contrôle et Evaluation des projets et Politique marketing. En tout état de cause, l'ONG "Ecole Pour Tous" qui soutient avoir les hommes qu'il faut pour tous les défis du système éducatif, se fixe trois objectifs majeurs: mobiliser les moyens pour appuyer la communauté scolaire et universitaire, appuyer les secteurs extra-scolaires et informels et oeuvrer pour une école performante.
L'UNESCO ne s'est donc pas trompée qui a passé un bail de partenariat avec les promoteurs de l'Ecole en zones Forces nouvelles. Les parents d'élèves eux non plus n'ont pas lésiné sur les moyens malgré la situation de guerre qui précarise les budgets. Ils ont payé 200 F CFA à l'inscription et 400 F CFA par mois pour le primaire, 500 F CFA à l'inscription et un maximum de 1000 F CFA par mois pour le secondaire. Pour l'intéressement des enseignants bénévoles entre autres charges.
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