Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Dr Adama Ndir (Service des maladies infectieuses) : "Plus de mille malades du sida font l'objet d'un suivi régulier à Fann"

Ndakhté M. Gaye

3 Décembre 2003


interview

Plus de mille individus affectés par le virus du sida sont suivis régulièrement au Service des maladies infectieuses du centre hospitalier universitaire de Fann à Dakar où la tendance est à la hausse, en raison de l'augmentation de la population. D'où la nécessité, selon le docteur Adama Ndir, en poste dans ce service, d'insister, dans l'entretien qu'il nous a accordé, dans le cadre de la Journée mondiale de lutte contre le sida, sur la sensibilisation des populations et la prise en charge des malades, pour éviter à ces derniers la stigmatisation dont ils font l'objet.

Qu'est-ce que la Journée mondiale de lutte contre le sida représente pour vous ?

Bien des choses. Pour nous qui sommes des acteurs, cette journée permet d'impliquer beaucoup de monde parce que nous agissons dans le cadre de la prise en charge des malades tous les jours. Si on peut avoir une journée pour impliquer tout le monde, c'est important pour nous. Cela nous permet de montrer aux autres ce qui se passe. Parce que la prise en charge ne se fait pas seulement au niveau des structures hospitalières. Elle se fait déjà au niveau des maisons et des communautés. En général, les malades viennent nous voir tardivement. Et quand ils viennent, ils sont fatigués. Il y a donc des problèmes de prise en charge qui se posent. Les médicaments sont chers, l'accès aux traitements est difficile. En plus, ce sont des malades stigmatisés, rejetés par la population du fait d'un manque d'information sur la maladie, sur le traitement et d'un manque aussi de considération.

Qu'est-ce qu'il faut entendre par prise en charge ?

La prise en charge du sujet malade du sida a plusieurs volets. Il y a un volet médical qui est le traitement du patient. C'est-à-dire que le sujet infecté passe plusieurs étapes. Il y a un moment où il est infecté par la maladie, mais il ne sent rien, c'est-à-dire qu'il ne développe aucun signe de la maladie. On dit qu'il est séropositif. Ensuite, la maladie évolue et demande à être traitée. C'est là où nous intervenons, dans cette partie qui consiste à diagnostiquer la maladie. Une fois qu'on a fait ces analyses, on commence à traiter, parce que le sida agit en diminuant la protection des organismes de sorte qu'il développe des maladies opportunistes, parmi lesquelles la tuberculose, la diarrhée, etc. Nous intervenons dans ce domaine. Mais il n'y a pas que le volet médical. Il y a aussi le volet social. Quand les accompagnants du malade ne sont pas au courant de la maladie, il nous est difficile de le prendre en charge correctement, parce qu'il n'y a personne pour lui payer ses médicaments. Et même si le malade travaille, il y a un épuisement financier qui fait qu'à la longue, le malade ne peut plus payer parce qu'il ne peut plus travailler, il est démuni, il est affaibli. Il y a aussi un appui psychologique qui est important, parce que même si le malade reçoit les médicaments et se fait traiter, quand il n'est pas soutenu psychologiquement et moralement, la prise en charge demeure difficile. On a même vu des familles éclater du fait de l'infection à Vih parce qu'il n'y a pas eu justement ce soutien. La prise en charge psychosociale, à commencer par le noyau familial, fait donc cruellement défaut. Il faut que la population sache que le sida est une maladie comme toutes les autres. C'est vrai qu'on n'a pas de médicaments pour éradiquer le virus, mais on a des médicaments pour bloquer la multiplication de celui-ci et l'évolution de la maladie. On a des patients qui vivent depuis 5, 10, 15 ou même 20 ans avec la maladie et qui sont comme vous et moi, vaquent à leurs occupations parce qu'ils se font suivre correctement. Mais il faut qu'il y ait ce soutien psychologique et social derrière.

Vivre vingt ans avec la maladie du sida, c'est quand même trop. Est-ce à dire que les médicaments ne guérissent pas la maladie ? En d'autres termes, les médicaments se révèlent-ils inefficaces pour le traitement de la maladie ?

Guérir, c'est trop dire parce que le virus ne disparaît pas. Mais il est neutralisé. Il vit, mais ne développe plus de maladie parce qu'on a traité toutes les infections qui sont survenues. On a des malades qui sont dans toutes les sphères de la société et qui sont hyperactifs. Ce sont des fonctionnaires, des paysans, des cultivateurs. Le sida n'attaque pas seulement les pauvres. Tout le monde est atteint par la maladie. Qu'il soit des jeunes ou des sujets qui sont âgés. Ce sont des malades qui vivent normalement.

Ils sont combien, ces malades que vous suivez régulièrement ?

Nous avons plus de mille patients qui sont suivis au niveau du service des maladies infectieuses. Et il y a de plus en plus de patients qui viennent. On dit que la prévalence, c'est-à-dire le pourcentage de patients au niveau de la population générale, est faible parce qu'elle n'a jamais atteint les 2 % au niveau du Sénégal. C'est le témoin d'une lutte de toutes les initiatives qui ont été prises, mais la population du Sénégal augmente. Par conséquent, chaque jour, le nombre de malades augmente. Il faut donc renforcer la prévention par les préservatifs, la fidélité ou l'abstinence. Mais il y a des facteurs qui font que les comportements n'ont pas foncièrement changés.

Et ils sont combien, ces malades, à être hospitalisés dans votre structure hospitalière ?

Une bonne partie des lits est occupée par les malades du sida. Quand ils viennent, ils sont dans un état fort avancé de la maladie et développent beaucoup d'infections. Le traitement de ces infections prend quand même un certain temps. Quand un malade vient pour occuper un lit, il ne va pas sortir beaucoup plus vite qu'un autre malade qui a, par exemple, le tétanos. Et la tendance est en train de se confirmer dans les autres centres hospitaliers parce que ce sont des infections chroniques.

Avez-vous une idée du niveau de la maladie dans les entreprises ?

J'ai fait ma thèse de doctorat dans les milieux ouvriers. On s'était, avec une Ong, rendu compte qu'effectivement, le sida existait dans ces milieux. Dans certaines entreprises, il y a des personnes affectées. Le problème demeure complexe du fait de la stigmatisation. Parce qu'un chef d'entreprise, quand il aura l'information comme quoi un de ses employés est infecté par le virus, sa première réaction est de se débarrasser de lui, parce que c'est un problème de productivité qui va peut-être se poser. Il y a une nécessité de sensibilisation au niveau des employeurs et la mise en place des outils de prise en charge dans ces structures pour qu'ils sachent que le patient, même s'il a le virus, peut continuer à travailler et améliorer son rendement. On a eu des malades chefs d'entreprise qui ont été infectés et qui, s'ils n'avaient pas bénéficié du traitement, peut-être qu'ils auraient hypothéqué tout l'avenir de leurs employés et de leurs entreprises. Je vous raconte une anecdote d'un collègue qui voulait agrandir son entreprise et voulait faire un emprunt pour cela. Dans les garanties d'assurance, il voulait faire le test du Vih/sida, je ne sais pas pour quelle raison et l'on a dépisté qu'il était positif. Au début, il était très découragé, mais quand on l'a pris en charge, son état s'est amélioré et l'entreprise a bien marché.

On parle beaucoup de centres de dépistage. Est-ce qu'ils marchent bien ?

Pas comme on le voudrait. Il n'y en a pas beaucoup. A Dakar, on ne peut pas trouver dix centres de dépistage. Il n'y a que quelques-uns alors qu'il y a nécessité d'en implanter si possible dans chaque quartier. On aurait intérêt à dépister les gens très tôt, parce que ça facilite la prise en charge de ces patients. Il y aura beaucoup moins de risques de stigmatisation et plus d'efficacité dans la prise en charge. Maintenant, cette donnée est prise en compte dans le cadre de la politique nationale. Par exemple, dans la région de Ziguinchor où je m'occupe de la coordination concernant l'accès au traitement, un centre été nouvellement mis en place par une Ong américaine. Le centre travaille en étroite collaboration avec l'hôpital régional. Quand les malades sont dépistés, ils viennent se faire suivre à l'hôpital.

Quelle est la situation de la maladie dans cette région Sud ?

La région de Ziguinchor est une zone où la prévalence est déjà bien plus importante que Dakar. C'est une localité assez particulière parce qu'elle est située entre deux zones où la prévalence est assez élevée : la Gambie et la Guinée-Bissau. Et il y a un flux migratoire intense entre ces zones. Beaucoup de gens traversent la frontière pour aller travailler ou rendre visite à leurs parents. Il y a un grand challenge concernant la sensibilisation dans ces zones du fait des facteurs qui encouragent la propagation de la maladie. Il y a donc une nécessité urgente d'assurer la sensibilisation et la prise en charge. Le programme d'accès aux médicaments d'antirétroviraux (Arv) a démarré dans cette localité et l'on va bientôt finir les formations pour que les médecins, les assistants sociaux et les acteurs le fassent bien.

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