Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: L'enseignement privé malade des "modou-modou"

3 Décembre 2003


Si l'un des maillons essentiels de la réussite d'un peuple passe par l'éducation et la formation, il faudrait aussi que ce secteur bénéficie d'une attention particulière de la part aussi bien des autorités que des simples citoyens que nous sommes.

Au Sénégal, l'enseignement fait partie des secteurs les plus budgétivores qui, chaque année, enregistrent une augmentation, si légère soit-elle. Comment, dans un pays comme le nôtre peut-on, de la part surtout de l'autorité de tutelle (Men) laisser un secteur aussi sensible connaître une dégradation aussi avancée ? Depuis un certain temps, la stupéfaction ne cesse d'accroître face à cette prolifération incontrôlée d'écoles et d'institutions privées avec des panneaux et affiches remplis de superlatifs qui ne sont en fait qu'un refuge, un trompe-l'oeil ne servant qu'à attirer la clientèle scolaire.

De nos jours, ces dites écoles et institutions sont gérées n'importe comment et par n'importe qui. Des gens peu soucieux de perfection, qui n'ont aucune option pour un enseignement de qualité se ruent vers ce secteur avec comme unique préoccupation : rentabiliser leurs profits.

Ainsi, l'enseignement privé passe-t-il pour devenir l'apanage de commerçants et autres modou-modou ? Le secteur frise aujourd'hui l'informel. Un quidam qui ne connaît rien de l'enseignement, qui n'a parfois même pas fait les bancs, passe par tous les subterfuges pour remplir les conditions peu rigoureuses pour ouvrir une école privée.

Il suffit de faire un tour dans Dakar pour se rendre nettement compte que les «hautes écoles...», «instituts d'excellence...» et autres centres «internationaux» pullulent et rivalisent de noms. En plus de ce cortège d'insuffisances, il faudrait ajouter les lancinantes questions du recrutement des «enseignants», de leur paiement et de la situation d'embauche.

- La question du recrutement : qui recrute qui ? Un bon enseignement doit toujours se baser sur un recrutement relatif. Dans nombre d'écoles privées, ceux qui recrutent n'ont souvent aucune compétence avérée pour ériger les qualités requises. «L'autorisation d'enseigner» est octroyée à tous ceux qui la demandent. Il suffit tout simplement de constituer un dossier normal, peu importe les aptitudes du demandeur. Ceci expliquant cela, il n'est pas rare de voir un seul «professeur» prendre la lourde et impossible tâche d'enseigner trois ou quatre matières (des professeurs de collège, dirait-on). C'est abracadabrant !!! Dans l'élémentaire, c'est souvent pire. N'importe qui enseigne. Dans les classes, le maniement de la langue française est torpillé, altéré... Sos pour l'éducation de nos enfants !

- Quant au paiement, c'est le noeud gordien du problème. Il est aujourd'hui décevant de constater que dans bon nombre d'écoles, les textes régissant l'enseignement privé y sont foulés du pied. Comment peut-on prétendre à un enseignement de qualité, si tenez-vous bien, un professeur de collège est payé 400 F l'heure ? Pire, la convention collective est même méconnue par nombre de propriétaires d'écoles et d'enseignants d'où la nécessité de leur affiliation aux syndicats pour une formation qu'ils ne sont pas sensés ignorer. C'est souvent au nom de cette même question financière que certaines écoles osent anticiper sur les vacances scolaires établies par le Men.

Je lance un appel pressant au Men, à travers la Dep, d'être beaucoup plus regardant sur ces questions afin que ce secteur stratégique soit sauvé de ces pratiques malsaines. Pourquoi ne pas créer un département d'inspecteurs spécialisés dans chaque Iden, pouvant à tout moment descendre sur le terrain et faire des visites inopinées ?

La question des subventions annuelles, allouées à certaines écoles privées pour les aider est parfois aussi une aberration car les propriétaires empochent cet argent n'en faisant bénéficier ni à l'école, ni à l'équipe pédagogique. D'ailleurs, les voies pour bénéficier de cette subvention doivent être revues car certains chefs d'établissements font souvent de fausses déclarations en faisant croire qu'ils ont embauché des enseignants avec tous les droits y afférents alors que souvent ils les outrepassent quelques temps après. Ils créent des salaires fictifs en ne versant à l'Ipres que le temps qu'il faut pour décrocher cette fameuse subvention. Une fois leur forfait accompli, ces enseignants courent derrière des mois de salaires. Sauver l'enseignement privé est aujourd'hui un devoir presque sacerdotal. Le Men, le directeur de l'Enseignement privé et l'ensemble des acteurs de l'éducation doivent juguler au plus vite cet état de déliquescence avancée qui à la longue atteindra des proportions inquiétantes si ça ne l'est déjà.

«Ouvrir une école, c'est fermer une prison», soit, mais toute la symbolique de ce dicton est aujourd'hui galvaudée par ces «chasseurs de primes» qui se moquent de la qualité de l'enseignement et de la formation avec comme seul objectif : gagner de l'argent à tout prix.

Par : Elimane SALL Cité Shs - Golf Nord, Guédiawaye - Dakar

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