Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Afrique: Joseph Ki-Zerbo : L'Afrique est victime du "darwinisme économique"

Propos recueillis par Didier Planche, correspondant à Genève

3 Décembre 2003


Pour l'historien et homme politique burkinabé de notoriété, la mondialisation est un échec en Afrique, n'engendrant que misère et paupérisation. Elle exprime la volonté d'abolir la civilisation et la culture africaines.

Pour l'historien et homme politique burkinabé de notoriété, la mondialisation est un échec en Afrique, n'engendrant que misère et paupérisation. Elle exprime la volonté d'abolir la civilisation et la culture africaines. Elle est un "hara-kiri" programmé dont le logiciel se trouve dans l'ordinateur du marché. D'où la nécessité de construire un monde différent, un monde de justice, de solidarité et de respect mutuel entre les hommes et les femmes. Entretien à Genève avec l'auteur du passionnant et décapant ouvrage "A quand l'Afrique?" (*)

Professeur, vous avez un jugement sans appel sur la mondialisation et le capitalisme, qualifié de mercantile, qui engendreraient par leur "darwinisme économique" la pauvreté et la paupérisation du peuple africain. Qu'entendez-vous par cette expression et quelle thèse fonde votre assertion?

Le "darwinisme" n'est rien d'autre que l'élimination des plus faibles par les plus forts, dans la théorie de l'évolution de l'espèce telle que définie par le naturaliste Darwin. Ce concept a ensuite été appliqué à l'économie de marché, dont la vocation vise à réguler la société pour la rendre plus efficace. C'est ainsi que cette main invisible du capitalisme a creusé le fossé entre les riches et les pauvres dans les pays occidentaux, puis dans ceux en développement; l'accumulation des biens s'est faite sur le dos des travailleurs au profit d'autres catégories sociales; la logique du système commande d'accroître le capital au prix de certains facteurs de production, dont les coûts humains. Dans la foulée, la main invisible a aussi favorisé le pillage et l'exploitation du continent africain pour le réduire à sa paupérisation actuelle. Autrement dit, les concepts de compétitivité et de rentabilité aboutissent à ce "darwinisme économique" et seuls les plus adaptés à la mondialisation survivent. Les progrès et l'enrichissement, ceux d'une minorité, existent ainsi grâce à la domination des autres. Dans la pièce de théâtre de la mondialisation, les Africains sont relégués au rang de figurants comme ustensiles et faire-valoir des acteurs occidentaux.

Vous dites que d'un côté se trouvent les mondialisateurs que sont les Etats-Unis et les pays occidentaux avec le Fmi, la Banque mondiale, etc. Et de l'autre figurent les mondialisés, soit les Africains exploités et infériorisés. Quels sont les buts poursuivis par les mondialisateurs?

Ils veulent appliquer à l'Afrique leur modèle de développement basé sur le profit et l'exploitation. Ainsi, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, tous deux au service des Etats-Unis, poussent les pays africains à des productions de rente, car elles rapportent des dollars pour rembourser la dette. De même, ces institutions les incitent à privatiser leurs entreprises, car la privatisation répond à la logique implacable du profit chez les repreneurs, la plupart du temps des multinationales occidentales qui dominent le marché avec des monopoles et exploitent honteusement les ressources naturelles. Les mondialisateurs mènent la course aux taux de croissance et non pas celle à la promotion humaine. Le système génère dès lors la pauvreté qui débouche sur la paupérisation. Elle n'est pas la cause du sous-développement, mais seulement le produit du système économique mis en place. Proposer ce modèle de développement aux pays du Sud est une supercherie et même une escroquerie, car ils ne pourront jamais rattraper les nations industrialisées. Entraîner l'Afrique dans la mondialisation consiste à vouloir l'abolition de la civilisation et de la culture africaines. C'est un "hara-kiri" programmé, dont le logiciel se trouve dans l'ordinateur du marché!

Selon vous, le libéralisme n'a aucune chance de réussite en Afrique. Dès lors, que proposez-vous comme système économique alternatif qui permettrait un réel développement, tout en respectant la dignité des populations?

Le libéralisme social, celui de Keynes, est un modèle susceptible d'aider l'Afrique. L'économie doit répondre à la demande des pauvres, du Sud comme du Nord, mais en aucun cas les laisser devenir encore plus indigents, avec toutes les conséquences humaines et sociales bien connues.

Une économie solidaire, prise sous l'angle de la dignité humaine, prendrait en compte les réalités, les valeurs et les intérêts des Africains. Une forme de socialisme axé sur le partage augmenterait le pouvoir d'achat de la masse de la population et assurerait le minimum aux plus démunis; il préparerait également l'intégration africaine des systèmes de production, qui sont la base de l'accumulation financière nécessaire pour lancer l'appareil productif et ménager les possibilités de profit. En outre, le rôle de l'Etat serait redéfini et défendu, de même que la notion de propriété. En fait, il convient de mettre en place un système économique défendant le bien public et respectant la culture africaine. Un vrai développement en Afrique implique notamment la formation permanente de tout le peuple, y compris l'éducation civique, à partir des acquis accumulés par l'évolution antérieure des peuples africains; il demande aussi l'instauration d'une démocratie à la base, tant au niveau des communes et des collectivités locales que des associations et des groupes socio-économiques. Il s'agit également d'assurer le développement endogène qui implique non pas de développer, mais de se développer. Je rappelle encore que la défense des intérêts de l'Afrique sert ceux du monde entier; la préservation de l'environnement en Afrique, impérative à la survie de toute l'humanité, est un exemple concret. Aider l'Afrique, c'est s'aider soi-même.

En Afrique, la plupart des gouvernants ne sont guère préoccupés par le bien de leur peuple, mais plutôt par leur enrichissement personnel. Est-il possible de remédier à cette attitude et de redonner de l'espoir aux autochtones?

C'est le noeud de la question, car les dirigeants africains sont directement responsables de l'état de leur pays. Mais la majorité sont justement des irresponsables! Au lieu de s'attacher aux priorités des couches majoritaires de leur population et de montrer la voie, ils font le contraire en ne pensant qu'à s'enrichir. La mauvaise monnaie chassent La bonne, comme l'on dit en Afrique. Les gouvernants se servent du pouvoir pour accumuler des biens par une mainmise sur les terrains et terroirs, par des opérations frauduleuses à l'occasion de l'attribution de marchés publics, par la récupération de commissions importantes, etc. Une complicité plus ou moins mafieuse s'établit ainsi entre les dirigeants politiques et les opérateurs économiques. La situation est affligeante! Les Africains doivent en prendre conscience, dans un premier temps. Puis ils doivent formuler un projet de société axé sur le bien commun et se donner les moyens politiques de le mettre en place. Ils doivent encore retrouver leur être originel et authentique, leurs racines et leur culture pour se développer. Dans ce contexte, l'Afrique doit lutter pour un échange culturel équitable et la sauvegarde de ses langues.

Quelle est votre analyse des conflits interethniques?

Après l'esclavage, la colonisation a monté les ethnies les unes contre les autres, renforçant leurs différences, pour mieux tirer les ficelles et exploiter leurs richesses. Actuellement, des organisations et des firmes multinationales attisent toujours des conflits et des rébellions interethniques pour mieux affaiblir les populations. Au nom d'une cynique logique économique, elles cherchent à créer des divisions entre les Africains permettant de mieux préserver les puissants intérêts financiers des pays industrialisés. Les conflits prétendument ethniques sont, en réalité, sociaux.

Comment voyez-vous l'homme nouveau africain du XXIème siècle?

Liens Pertinents

Il s'agit d'un homme ouvert à l'altérité qui, sur la base d'un minimum économique et social, est ouvert aux relations, aux liens humains, à une éthique universelle et aux valeurs morales, psychologiques, idéologiques, religieuses, etc. Dans cette optique, je propose un projet humain comprenant les biens économiques, les liens sociaux et les valeurs. Il se construirait sur la base des valeurs de la solidarité, de la convivialité, de l'altérité, de la compassion, du contrôle de soi, de la pitié et de l'équilibre. Nous pouvons intellectuellement construire une nouvelle Afrique, car nous avons des créneaux porteurs, surtout concernant les industries culturelles.

Pourquoi avez-vous intitulé votre ouvrage "A quand l'Afrique"?

C'est une provocation impertinente. Il faut connaître l'Afrique et reconnaître toutes ses particularités pour la respecter. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Pourtant, elle est le berceau de la civilisation...

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