Pascal E. Dang
3 Décembre 2003
Debout devant quelques dizaines de boites de sardines et presque autant de paquets de spaghettis classés sur un bout de plastique posé à même le sol, Robert Fouapong pousse des petits cris étouffés qui attirent les regards de tous les passants.
" 250 F le paquet de spaghetti, et 250 la boite de sardine ", lance-t-il entre deux cris. Près de lui, un autre jeune expose des "gommes" blanches, rouges et jaunes, ces nouvelles paires de babouches qui chaussent nombre de jeunes dans la ville de Douala. Il est presque 20h, et ici au carrefour Ndokoti, la nuit ne semble pas être tombée pour ces populations qui vont et viennent dans tous les sens, rappelant les activités qui s'y déroulent souvent en plein jour. Dans cet espace commercial spontané mal éclairé qui a résisté à tous les efforts déployés par les pouvoirs publics pour le déloger, de nombreux commerçants ont déjà envahi les trottoirs et les autres espaces laissés par les vendeurs qui opèrent ici le jour.
Dès 16h, le vieil abri abandonné par la défunte Sotuc est pris d'assaut par les vendeuses de viande de brousse. Biches, singes, pangolins, varans, tortues, et bien d'autres animaux sauvages sont exposés et vendus à des amoureux de ce type de chair, et surtout aux tenantes des gargotes et des restaurants pour qui la viande de brousse offre souvent l'opportunité de servir aux clients, des " plats de luxe ". Tout près de là, le poisson d'eau douce occupe une bonne place et attire aussi des foules. Mais de ce côté, ce sont ces étagères savamment ornées de toiles en plastique, tantôt bleues, tantôt vertes, et que la faible lueur d'une ampoule électrique rend presque exotiques, qui font l'objet d'une grande attraction de la plupart des jeunes. C'est dans ce décor qui n'a rien à envier à celui des supermarchés, que sont exposées de nombreuses paires de baskets, les unes aussi fantaisistes que les autres. De nombreux vendeurs de friperie occupent aussi une surface assez importante et ont leurs clients qui se bousculent, tandis que certains jeunes s'activent à exhiber des paires de chaussures et des vêtements de toutes sortes, qu'ils ont pris soin de froisser, sans doute pour les rendre encore plus attrayants.
" La plupart des gens qui vendent ici le soir viennent de petits marchés des environs qui ferment assez tôt. D'autres d'ailleurs font autre chose en journée et c'est seulement le soir qu'ils viennent avec leurs marchandises ". Françoise Mouguen qui tient ici un comptoir de pommes de terre, explique que d'ordinaire, le jour, c'est au marché de Nkololoun qu'elle mène ses activités. " Là bas, vers 16h, le marché est déjà mort et comme j'habite de ce côté, j'en profite pour vendre encore un peu avant d'aller chez moi ", souligne-t-elle. D'autres femmes, ménagères le jour, se retrouvent ici, qui avec une cuvette d'avocats, qui avec des ignames cuites ou du maïs cuit également. Philippe Ngam quant à lui, vendeur de polos du côté du tunnel, évoque d'autres raisons pour justifier le fait qu'il ne se retrouve là que le soir. "Je dois me rendre très tôt le matin au marché central pour trier les ballots. Je traite mes produits, et ce n'est que le soir que je reviens les vendre, parce que c'est le moment où j'ai le plus de chances d'avoir des clients au marché ". Mais la diversité des origines de ces vendeurs et vendeuses du soir ne semble en rien entamer la cohésion ou l'ambiance qui anime tous ces commerçants, rendant le lieu plutôt plaisant.
C'est aussi pour des raisons diverses que nombre de personnes sont attirées par ce commerce nocturne. " Je me rends assez tôt à mon lieu de service et je n'ai pas beaucoup de temps en journée pour effectuer certains achats. Ce n'est que le soir quand je rentre que je peux le faire ". Yvette Bassien, employée dans une entreprise de transit à Bonanjo et qui habite le quartier Pk14, avoue ainsi profiter du fait que ce marché se trouve sur son chemin pour faire ses courses. Et si elle ne trouve rien à redire sur les produits qui sont vendus ici, ce n'est pas le cas pour Angèle Gomoko. " Ces gens profitent souvent du mauvais éclairage de cette zone pour vous vendre n'importe quoi". Elle explique qu'il y a quelques jours, " et ce n'était pas la première fois ", elle a acheté du poisson d'eau douce frais pour des invités qu'elle allait recevoir, mais à la maison, elle s'est rendue compte que tout le poisson était pourri à l'intérieur. "J'ai dû recourir à autre chose pour nourrir mes invités, et ça c'est déjà arrivé à plusieurs autres personnes ", assure-t-elle.
Eric aussi en a déjà fait les frais, et s'en souvient avec beaucoup d'amertume. " Il était un peu plus de 23h et je rentrais un peu exténué d'un voyage. Un jeune homme m'a proposé une très belle paire de chaussure, et il acceptait de me la céder à 7.000 F Cfa. Je croyais vraiment faire une bonne affaire ". Seulement, à peine avait-t-il défait son paquet à la maison que sa joie est retombée, faisant place à la rage due à une profonde déception. Il venait de découvrir avec stupeur, à la place de "sa belle chaussure", une vieille paire de basket crasseuse et déchirée, totalement hors d'usage. Un coup pourtant vieux comme le monde, mais qui fait encore recette ici. Une autre fois et toujours à Ndokoti, il dit avoir été dupé avec une paire de mocassin dont le vendeur avait pris soin de recouvrir la semelle avec de la peinture blanche, pour lui redonner une apparence neuve. Et pourtant, bien qu'ayant été victime par deux fois de ces supercheries qui font aussi la célébrité de ce marché, il n'a pas cessé de le fréquenter. " On peut avoir la chance d'y avoir de très bonnes choses et à vil prix. Il suffit d'être vigilant ".
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