La Tribune (Algiers)

Algérie: Le contrôle de la qualité reste le parent pauvre de la santé : les intoxications alimentaires ont augmenté durant ces cinq dernières années

Faouzia Ababsa

4 Décembre 2003


«Nous ne connaissons pas la nature des produits que nous mettons dans nos assiettes.» «Si l'on procédait réellement au contrôle de l'hygiène, ce seraient la quasi-totalité des usines de l'agroalimentaire qui seraient fermées.»

C'est en ces termes que l'ex-ministre du Commerce a tiré la sonnette d'alarme à la suite d'une série d'intoxications alimentaires dont ont été victimes des centaines des citoyens, avec des décès pour certains. Ce n'est un secret pour personne qu'il y a des carences criantes en matière de contrôle de la qualité. Les cas d'intoxication alimentaire, sous différentes formes, ont augmenté de manière effroyable. Notamment à partir des années 1990. Plus précisément au milieu de ces années et ils se poursuivent encore. Depuis l'ouverture du marché algérien au commerce extérieur et la multiplication des intervenants, étrangers ou nationaux, dans le secteur de l'agroalimentaire. Les Algériens se tiennent à chaque repas pris soit à domicile ou dehors, pour la plupart d'entre eux, le ventre. Ne sachant pas si les aliments qu'ils viennent d'avaler ne vont pas pas leur causer des poussées de fièvre ou encore des vomissements et, pourquoi pas, le passage dans l'autre monde. Les exemples et les faits ne manquent pas. Ainsi, il faut rappeler que l'été de l'année 1998 a été brûlant, non seulement sur le plan politique mais aussi et surtout sur le plan de la santé.

A Sétif, plus d'une quarantaine de personnes ont péri après avoir consommé du casher fabriqué localement par un opérateur privé algérien. Les citoyens découvraient peut-être pour la première fois le terme de botulisme. Qui demeure la principale cause de mortalité par empoisonnement alimentaire. Assimilé pendant longtemps à la saucisse non cuite, la maladie de botulisme surgit notamment lorsqu'il s'agit de conserves mal stérilisées. Cela, en plus du non-respect de la chaîne du froid et des mesures de conservation et d'acheminement du produit de l'usine vers les commerces de gros ou de détail. Sétif avait vécu, tout comme l'ensemble du pays, au rythme de la psychose. Les produits à base de viande et les aliments en conserve ont commencé à être boycottés par les consommateurs. Du coup, ce sont des centaines de milliers de tonnes de produits alimentaires qui se sont périmés et, par conséquent, ont été détruits. Les professionnels de la viande qui n'avaient absolument rien à se reprocher, heureusement qu'il y en a, ont décidé de se défendre et de ne pas permettre à quelques «brebis galeuses» de porter préjudice à l'ensemble de la profession.

Ils se sont organisés en association, ont invité la presse à visiter leurs usines pour qu'elle constate de visu les conditions de fabrication et de conditionnement de produits carnés. Le scandale, c'en était un, avait fait tant de bruit que les pouvoirs publics ont pris la résolution de taper fort. Le producteur de Sétif incriminé ainsi que l'ensemble de ses complices (quelques éléments de la gendarmerie, des éléments de la direction de contrôle et certains responsables locaux) ont eu à répondre de leur crime devant la justice. Le châtiment devait être exemplaire. Et il l'a été. Ce d'autant que le propriétaire de cette usine en question s'était déjà vu fermer sa société pour les mêmes raisons avant même que le drame n'arrive. Celui-ci aurait d'ailleurs pu être évité si le suivi de la mesure coercitive avait été appliqué. L'intersectorialité n'a pas fonctionné. Elle ne fonctionne d'ailleurs toujours pas, les responsables renvoyant chacun la balle dans le camp d'un autre département, même à l'échelle locale. Pourvu que tout le monde s'en lave les mains. Quid de la santé du citoyen, de sa vie ?

Certes, le propriétaire de l'usine a d'ailleurs écopé de 20 ans de prison. Ses complices ont, pour leur part, eu de lourdes peines de prison ferme. Pourtant, cela n'a pas été suffisant. Le botulisme a encore sévi en Algérie trois ans plus tard. Cette fois-ci, c'est une fromagerie à Oran et une usine de transformation de viande aux Eucalyptus, à Alger, qui sont incriminés. Résultat : 4 décès. L'usine a été fermée. Est-ce suffisant ? Pourquoi y a-t-il eu récidive quand on sait que si le contrôle de la qualité, aussi bien par le producteur lui-même que par le centre public de contrôle de la qualité, avait été assuré, des vies humaines auraient pu être épargnées ? Il n'y a pas que les produits carnés mal conditionnés qui ont fait des victimes. En 1998, des centaines de citoyens de Bordj El Kiffan ont été victimes d'intoxication alimentaire après avoir consommé de la pâtisserie chez le même fabricant. L'origine en a été les oeufs pourris que le pâtissier achetait chez un petit éleveur de poules qui les lui fournissait à moindre coût. Les huiles végétales ont également été incriminées, car mal stockées ou exposées à la lumière et au soleil.

Les boissons ne font pas exception à la règle. Outre les conditions de fabrication sur lesquelles presque aucun contrôle n'est opéré, les commerçants (détaillants ou grossistes) ne se gênent pas, faute d'espace à l'intérieur des magasins, d'accaparer une bonne partie des trottoirs pour exposer les bouteilles, en verre ou en plastique, à même le sol, en pleine lumière et sous le soleil. La conséquence, c'est que le liquide s'oxyde au contact notamment du soleil. Point de contrôle cependant. Et comme un malheur ne vient jamais seul, telle une malédiction, la catastrophe majeure est arrivée. Les citoyens de l'Oranie ont été victimes, l'été dernier, d'une épidémie de peste bubonique. Une dizaine de décès ont été enregistrés. La cause, du blé importé par un particulier et non contrôlé. Certes, les pouvoirs publics ne cessent, à coups de communiqués et de placards publicitaires, de rappeler aux producteurs et autres importateurs l'obligation du respect des lois et des règles en matière de conditionnement, d'hygiène, etc.

Histoire, quelque part, de s'en laver les mains et de dire «nous avons averti». Il n'en demeure pas moins qu'il faut appliquer aux grands maux les grands moyens. Car l'objectif est de faire en sorte qu'il n'y ait pas de nouvelles victimes. Or, il se trouve que le relâchement et le laxisme qui sévissent dans des pays où l'Etat n'arrive pas à faire appliquer ses propres lois, parce que préoccupé par d'autres considérations, ont fini par s'installer dans la durée. Ce n'est un secret pour personne que des centaines de produits et de marques d'aliments de toute sorte infestent les marchés -où là aussi les services d'hygiène sont défaillants et/ou absents-, les supérettes et les petites épiceries. Là encore, les marchandises sont exposées sur des étals bricolés quand ce n'est pas en un amoncellement hétéroclite à même le sol. L'Algérie reste l'un des rares pays qui laisse entrer de la viande bovine et diverses conserves et produits fabriqués à base de celle-ci sans contrôle sérieux, ce qui décuple les risques de la vache folle, entre autres. Puisque les contrôles, que ce soit au niveau des frontières terrestres ou maritimes, se font a posteriori.

Car, nous dit-on, l'importateur du produit fini ou de la matière première risquerait d'attendre longtemps avant de prendre possession de sa marchandise dans le cas où le contrôle serait opéré au moment de l'arrivée de la marchandise ou de sa sortie de l'usine. La vie et la santé des citoyens passent après le gain facile et le gain de temps du propriétaire, trop pressé de se remplir les poches en attentant à la vie des gens. Le résultat est bien sûr la perte de vies humaines, les hospitalisations de longue durée et, par ricochet, une facture médicale que les citoyens payent en définitive d'une manière ou d'une autre.

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