La Tribune (Algiers)

Algérie: La viande d'âne de l'écurie à votre assiette : 300 baudets égorgés en moyenne par semaine

Hasna Yacoub

4 Décembre 2003


Avez-vous mangé de la viande d'âne ? Comment a-t-elle fini dans votre assiette ? En seriez-vous malade pour autant ? Qui est responsable de sa vente ? Sera-t-il puni ? Que dit la religion à ce sujet ? Autant de questions auxquelles une esquisse de réponse a été donnée après une enquête auprès des services concernés

Tout a commencé au niveau de l'abattoir d'El Harrach, l'une des communes de la wilaya d'Alger, où, depuis le mois d'août, comme s'accordent à le dire les témoignages, un nombre important d'ânes était conduit pour l'abattage. Situé non loin du commandement de la gendarmerie, l'abattoir assurera durant quatre mois, deux fois par semaine, l'abattage d'au moins 300 baudets par huitaine de jours. C'est grâce au «renseignement d'un citoyen» que les éléments de la brigade de gendarmerie de cette commune ont ouvert leur enquête, affirme le lieutenant Mellouk. Une enquête qui a été soigneusement menée durant plusieurs jours permettant ainsi de débusquer les membres de ce réseau. Mercredi 19 novembre, les gendarmes présentent aux membres de la presse nationale dix citoyens comme étant membres du réseau impliqué dans la vente de la viande d'âne. Il est question, dans une conférence de presse animée par le capitaine Diaf, de la mise en cause de cinq bouchers exerçant dans les marchés de Ali Mellah (1er Mai), Réghaïa, El Mouradia et Bab El Oued, et de la complicité de quatre vétérinaires travaillant au niveau de l'abattoir d'El Harrach et du gestionnaire de l'abattoir.

Selon les éléments de l'enquête de la gendarmerie, au moins 55 122 kilos de viande d'âne ont été écoulés durant les quatre mois d'exercice de ce réseau. Ce qui équivaut à plus de 1 500 baudets égorgés. Lors de leur perquisition, les éléments de la brigade de gendarmerie ont saisi plus de 1 800 kilos de viande d'âne dont une partie dans les locaux des commerçants. Un âne étranglé et 11 autres encore en vie ont été récupérés au niveau de l'abattoir. Toujours selon l'enquête menée par la gendarmerie, les bouchers mis en cause s'approvisionnaient d'au moins 800 kg de viande d'âne par semaine qu'ils conservaient à l'aide de produits antiseptiques, afin de l'empêcher de se putréfier. 800 kg de viande d'âne par semaine sont une quantité importante pour semer le doute quant à sa destination et cela, malgré le fait que ces commerçants possédaient des registres du commerce pour ce genre d'activité. Ces derniers auraient déjoué l'attention en déclarant que les bêtes dont ils se faisaient approvisionner régulièrement étaient destinées à nourrir la ménagerie du parc zoologique de Ben Aknoun.

«Aucun document ou contrat avec cette institution ne prouve leurs dires», affirment les gendarmes. C'est là justement que la responsabilité civile du directeur de l'abattoir et des quatre vétérinaires est engagée. Mais ces derniers semblent sereins. Leur innocence est avérée, selon leurs dires. Pour preuve, sur la convocation du tribunal d'El Harrach qui leur a été destinée, il est clairement mentionné leur qualité de témoin dans cette affaire. Les faux prétextes de l'augmentation de l'abattage Pour El Hadj Mohamed (ainsi appelé au niveau de l'abattoir), gérant de cette structure municipale qui lui a été cédée sous forme d'adjudication pour une durée de 15 ans, «toute cette affaire n'a pas de sens». Ce dernier affirme être le citoyen qui se serait présenté au niveau de la gendarmerie pour attirer l'attention sur la quantité importante d'ânes abattus ces derniers mois. «Les bouchers m'avaient déclaré avoir des commandes de viande d'âne de la part des Chinois. Mon souci se résumait à attirer l'attention des gendarmes pour que les travailleurs algériens dans les chantiers chinois amenés à manger dans les cantines de ces étrangers soient informés de l'origine de la viande distribuée», déclare le gérant de l'abattoir.

Pour ce dernier, toute cette cabale médiatique n'a pas lieu d'être puisqu'il ne pense pas que les bouchers allaient duper les consommateurs en faisant passer la viande d'âne pour de la viande bovine. De toutes les manières, El Hadj déclare avoir exercé sa profession dans les règles puisque les concernés sont des commerçants autorisés pour ce genre d'activité. Sa version des faits se terminera là et il ne donnera pas l'occasion à son interlocuteur de savoir où sont passés les 11 ânes vivants retrouvés par les gendarmes lors de la perquisition et qui ne se trouvent plus au niveau de l'abattoir. Il n'expliquera pas non plus d'ailleurs si son rôle en tant que gérant de l'abattoir lui confère le droit de demander le contrat établi par le parc avec ces bouchers, puisque, précisons-le encore, ces derniers ont déclaré aux gendarmes être des fournisseurs de la ménagerie du zoo. Quant aux vétérinaires, le seul qui était présent se refusera à tout commentaire, préférant renvoyer le journaliste à sa tutelle.

Plus prolixe, un boucher d'El Harrach, présent au niveau de l'abattoir, confirmera que le nombre de baudets abattus ces derniers mois a connu une augmentation vertigineuse. «Au début, quelque 50 ânes étaient égorgés durant une semaine puis le nombre est passé progressivement à plus de 200 ânes. Nous l'avons tous remarqué. C'est ce qui a semé le doute chez El Hadj et il a alors prévenu la gendarmerie.»Pour ce dernier, les bouchers incriminés, qu'il a d'ailleurs l'habitude de rencontrer au niveau de l'abattoir, achetaient quelque fois leur viande chez le fournisseur du parc zoologique et d'autres fois, ils ramenaient eux-mêmes les bêtes. Selon les gendarmes, les ânes étaient achetés dans les wilayas de Mostaganem, Sidi Bel Abbès et Bouira.Pour le parc zoologique, un seul fournisseur Pour en revenir au fournisseur du parc zoologique, il en existe officiellement un seul. Autrement dit, la déclaration des bouchers incriminés selon laquelle ils fourniraient leur marchandise au zoo n'est plus plausible.

Cette confirmation a été donnée par le directeur adjoint de cette institution, M. Menaceur, et appuyée par la première responsable de l'unité zoologie et botanique, le Dr Boussekine. En ce qui concerne les besoins des 60 animaux du parc consommateurs de viande d'âne, la moyenne est de 160 à 200 kg par jour, selon cette responsable. Cette quantité peut être revue à la hausse selon les périodes. De plus, le parc se fait toujours un stock de deux à trois jours de viande. En faisant un petit calcul, les besoins du parc en viande d'âne sont de 1 400 kg par semaine. Avec seulement 200 ânes égorgés par semaine et en considérant que le poids d'une carcasse d'âne est en moyenne de 50 kg de viande, ce sont pas moins de 10 000 kg de viande d'âne par semaine qui quittaient l'abattoir d'El Harrach. En considérant alors que cette quantité de viande a servi à approvisionner le parc zoologique (soit 2 000 kg) et les différents chenils implantés dans l'Algérois (soit 1 000 kg), où est passée la quantité restante ?

La réalité est là, l'approvisionnement du parc a continué à être assuré par le même et unique fournisseur qui a pu récupérer, selon ses déclarations au Dr Boussekine, ses 11 ânes retrouvés vivants lors de la perquisition des éléments de la gendarmerie. La viande d'âne retrouvée dans les locaux des bouchers incriminés n'avait pas pris la destination du parc zoologique ni celle d'autres chenils. Les cinq bouchers mis en cause, selon l'enquête menée par la gendarmerie, présentaient la viande d'âne hachée mélangée à de la viande bovine et la revendait au prix de la viande bovine. D'un prix de moins de 150 DA/kg la viande d'âne, elle a été vendue à 600 DA/kg sous l'étiquette de viande bovine ! Un simple calcul montre le gain réalisé avec cette duperie sur plus de 57 000 kilos. Après la découverte du pot aux roses par les gendarmes, deux bouchers ont été placés sous mandat de dépôt, un autre est en liberté provisoire et les 7 autres incriminés dans cette affaire et présentés par la gendarmerie sont appelés comme témoins.

Selon la première chambre du tribunal d'El Harrach, 3 bouchers sont poursuivis pour «fraude dans la vente des marchandises et des falsifications des substances alimentaires». Une accusation punie par les articles 429, 430 et 431 du code pénal et 3 et 28 du code de la protection du consommateur. La peine d'emprisonnement maximale prévue par la loi n'excède pas les 5 ans. Ainsi, la vente de la viande d'âne dans la capitale a rendu de nouveau cet animal célèbre en Algérie. Rappelons enfin la citation de Victor Hugo : «Dans les temps anciens, il y avait des ânes que la rencontre d'un génie faisait parler. De nos jours, il y a des hommes que la rencontre d'un génie fait braire.»

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