Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Alerte des évêques du Sénégal : des "dangers rampants" menacent le pays

Alioune Badara Diallo

4 Décembre 2003


L'alarme n'est pas de Mahmoud Saleh, mais bien des évêques du Sénégal. L'alerte a été sonnée à l'issue de leur conférence épiscopale tenue du 24 au 30 novembre dernier à Tambacounda. C'était en présence des évêques de la Mauritanie, des Îles du Cap-Vert et de la Guinée-Bissau. Scrutant le ciel qu'ils disent "chargé de gros nuages" et apercevant "des dangers rampants", les évêques du Sénégal en appellent aux gouvernants, à la classe politique sénégalaise, aux membres de la société civile, aux jeunes et à tous les Sénégalais, pour le souci du "bien commun d'abord".

"Nous sommes témoins de violences verbales et physiques, de menaces de mort, de tentatives d'assassinat, d'agressions de toutes sortes, de violations de la loi, voire de la Constitution du pays". Ce ne sont pas des hommes politiques membres de l'opposition qui parlent ainsi ; ce ne sont pas non les organisations de défense des Droits de l'homme qui sonnent l'alerte. Ce tableau sombre est plutôt une description d'hommes d'église, de surcroît les évêques du Sénégal réunis à Tambacounda le 30 novembre dernier. Autre constat déplorable fait par ces évêques instruits sans doute par l'agression de Talla Sylla, le procès de l'incendie criminel de la Bourse du travail, celui de l'affaire Balla Gaye et celui des assassins de Me Babacar Sèye : "Le Sénégal connaît aujourd'hui des crimes sans criminels : crimes économiques, crimes de sang blanchis par des procès favorisant l'impunité, laissant croire que la justice dans ce pays n'est pas totalement indépendante." Et suit une question qui en dit long sur leur inquiétude : "Dans quelle démocratie sommes-nous ?" En quarante-trois ans d'indépendance, jamais les évêques du Sénégal ne s'étaient posés publiquement une telle question. Puisque jamais, sans nul doute, les menaces qui pèsent sur le pays n'avaient pris une telle tournure qui menace les fondements même de la société.

"Le ciel de notre pays est chargé de gros nuages qui ne présagent pas de lendemains de paix, de joie et d'épanouissement pour tous nos concitoyens, ni de consolidation pour notre démocratie", ont alerté les évêques du Sénégal. Il y a, clament-ils, "à s'inquiéter devant les menaces de conflits latents, voire d'implosion et d'embrassement" qui pèsent sur le Sénégal. Et ces hommes de Dieu de s'interroger si notre pays, "terre de teranga et de dialogue", mérite vraiment de sombrer dans de pareilles abîmes.

Les prélats en appellent à la nécessité de "restituer au débat politique sa vraie place, en le recentrant sur le bien commun". Ce bien commun, écrivent les prêtres sénégalais, est constitué de "tout ce qui est nécessaire à la société pour subsister et pour prospérer ( ), par un ensemble de conditions grâce auxquelles les hommes peuvent atteindre dans la société leur épanouissement total". Ils ne manquent pas de marteler au passage qu'en démocratie, "ce ne sont pas les intérêts de parti qui font la règle du jeu, ni les intérêts de terroirs, de clans, de familles religieuses". La démocratie, réaffirment-ils, ne se bâtit pas sur la recherche des intérêts personnels, "mais sur celle du bien commun". Elle reste toujours à parfaire, car "elle peut se dévoyer et même régresser".

Pour que le Sénégal ne bascule pas dans les abîmes de la déraison et, par conséquent, de la régression, les évêques n'ont pu se retenir de lancer un vaste appel. Ainsi, aux gouvernants, il est rappelé que c'est le peuple qui leur a "remis le pouvoir pour conduire les destinées du pays à la paix et au bonheur". Il leur est principalement recommandé de s'employer à servir "le bien de tous, en commençant par les plus faibles et les plus démunis de la société". Apostrophant dans leur communiqué la classe politique sénégalaise, les évêques conseillent "retenue (et) respect de l'adversaire". Vos activités, lui disent-ils, "ne peuvent pas se réduire aux préoccupations et manoeuvres électorales, et surtout à la conquête du pouvoir" ou bien "au maintien au pouvoir à tout prix". Pour la gouverne des politiciens, ils prêchent "la politique au service du pays, et non le pays au service de la politique des intérêts partisans".

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A l'endroit de la société civile et des communicateurs sociaux, les hommes d'église rappellent que la promotion du bien commun et la consolidation de la démocratie ont besoin de "veilleurs et de défenseurs" Cependant, il lui est demandé de se garder de "tout parti-pris". S'adressant aux jeunes, "à qui demain appartient", les évêques leur demandent d'être les artisans de la paix. Par contre, il leur est conseillé de ne jamais tolérer que l'on hypothèque leur avenir "en le vendant au marché des illusions ou de la violence". Et ils exhortent les Sénégalaises et les Sénégalais pour "que nous répugne l'idée de laisser chavirer le navire Sunugaal". A nos mémoires d'hommes défaillantes, les évêques rappellent que "la catastrophe du bateau Le Joola n'est pas loin".

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