Libération (Casablanca)

Maroc: L'économique sonne-t-il le glas du politique?

Aziz Lahlou(*)

4 Décembre 2003


analyse

J'ai toujours été persuadé que la finance mondiale semble aujourd'hui toute puissante.

Aux yeux de certains économistes, elle menace la démocratie. Je considère que les scandales en série, les crises à répétition montrent que des pans entiers du système financier mondial échappent au contrôle. Et, contrairement à ce que claironnent leurs zélateurs, les marchés ne sont pas auto-régulés. Loin de prévoir quoi que ce soit, ils se contentent de découvrir le présent et de se souvenir du passé. Les "grands stratèges" de la bourse des valeurs de Casablanca nous ont fait la démonstration de leur grande compétence ! La faillite de leurs prévisions en est le révélateur.

Pourtant, malgré ces infinités mises ici en évidence de façon vivante et rigoureuse, les marchés financiers sont indispensables au fonctionnement des économies développées. Sans eux, la masse toujours accrue des risques impliqués par la croissance et l'innovation ne pouvait être prise en charge. Que les cours des marchés reflètent des évaluations-grossières et volatiles est une réalité qu'il faut accepter lucidement. D'autant que, contrairement à ce que voudrait faire croire un certain conformisme politique de chez nous, les marchés ne nous imposent leur loi que lorsque nous renonçons à leur imposer la nôtre. Si le progrès social semble aujourd'hui en panne au Maroc, ce n'est pas aux marchés qu'on le doit, mais à l'absence d'une politique d'Etat volontariste et l'imagination collectives des forces vives de la nation. N'est-il pas étonnant que des gouvernements de gauche ou centre-gauche, on ait oublié que, face aux marchés, la politique gouvernementale que ce soit celle de Youssoufi ou de celle de Jettou, peut changer quoi que ce soit. Pour comprendre cette réalité économique et contribuer à corriger ses dangers sur l'économie marocaine, une approche analytique s'impose. Car le phénomène, plus compliqué qu'on ne croit, est indissociable de la dynamique du capitalisme mondial, dont les formes se sont considérablement transformées depuis un siècle et demi: les configurations dominantes-internationale, multinationale, globale-se sont succédé, tout en se combinant.

Alors que nous pensions il y a peu, pouvoir donner à la bourse de Casablanca, une place de choix dans le cadre de l'ouverture des frontières économiques, sous la réforme de sa structure même, les économistes et les financiers les plus éminents prévoient que son existence pourrait connaître un fort déclin dès l'ouverture totale en 2010 de l'économie du pays. La grandeur d'une bourse et son chiffre d'affaires sont d'une très grande importance. Le chiffre des transactions de la bourse de New-York est 3 fois supérieur à toutes les bourses européennes. Le dollar détient en partie sa puissance vis-à-vis de l'euro par l'intermédiaire de la bourse de New-York. Que reste-t-il donc des grandes querelles qui ont accompagné le libéralisme sauvage? Quels nouveaux débats émergent avec l'éclatement de l'autorité politique sur la vie économique du pays? Quelles sont les voies du renouveau d'une stratégie économique? L'indépendance économique du Maroc est-elle reléguée au musée des antiquités? Pourquoi ne parvient-on pas à limiter les ravages de la mondialisation?

Quelle politique économique faut-il souhaiter pour notre pays? Ces questions nous intéressent. Il est cependant souhaitable, pour être complet, de préciser que l'économie est l'affaire de tous. Par-delà les querelles de chapelles et les modes éphémères,il ne peut y avoir croissance économique continue sans une élévation générale du niveau de vie de l'ensemble de la population marocaine. Il y a partout des bouleversements du monde contemporain et faillite des idéologies: maîtriser donc une politique sociale (logement, éducation, santé, lutte contre la corruption) devient affaire de savoir et d'expertise. C'est presque une leçon de maintien ! C'est cet apparent divorce entre nationalisme économique et immédiateté et la mondialisation qu'une politique claire du gouvernement doit trouver son chemin.Le gouvernement Jettou est confronté à une remise en cause. Travaillé par les transformations qui bouleversent le Maroc en son ensemble, il traverse une triple crise: de représentativité, de stratégie, de conception. En phase de renouvellement il lui faut comme a dit Antonio Gramsci dans ses "Cahiers de prison" de 1935 "Conjuguer le pessimisme de l'intelligence et l'optimisme de la volonté". Tels sont les enjeux entre insouciance et révolte. C'est un inventaire difficilement épuisable pour la politique économique de notre pays. Un point c'est tout !

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*Professeur d'analyse économique à l'E.N.A.

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