Fraternité Matin (Abidjan)
Michel Koffi (entretien Réalisé Par)
5 Décembre 2003
Abidjan — Frédéric Grah Mel, un livre sur Houphouët-Boigny qui sort d'abord en France : quelle réponse donneriez-vous à ceux qui vous feraient ce reproche ?
Je ne m'attendais pas du tout à ce que sortir un livre sur Houphouët d'abord en France soit l'objet d'un reproche. Qu'aurait-on dit si je n'avais fait éditer ce travail qu'en France ? Le livre est coédité en France par Maisonneuve et Larose, qui est un vieil éditeur bien connu, connu en tout cas pour son intérêt à l'Afrique. Et en Côte d'Ivoire par les éditions du CERAP, l'ancienne maison d'édition de l'INADES, qui se relance actuellement sous l'impulsion, la dynamique impulsion, du Père Denis Maugenest, arrivé récemment en Côte d'Ivoire.
Permettez-moi de compléter ma réponse à votre question en signalant que j'ai publié en 1991 à Abidjan une biographie de Marcel Treich-Laplène, le jeune Français qui a donné à la France la colonie de la Côte d'Ivoire, et en 1995, toujours à Abidjan, une biographie d'Alioune Diop, un Sénégalais installé en France. Il ne s'était trouvé ni aucun Français ni aucun Sénégalais pour m'objecter d'avoir publié sur des compatriotes des travaux en Côte d'Ivoire. J'espère que les Ivoiriens ne se singulariseront pas par un chauvinisme négatif sur un homme qui n'appartient pas à leur patrimoine exclusif.
Au-delà de ces considérations, sachez qu'il se pose à tout auteur un problème objectif de diffusion, et que sur ce terrain, Paris présente peut-être quelques avantages que je ne pouvais pas continuer d'ignorer pour une biographie qui est quand même ma quatrième après Treich-Laplène, Alioune Diop et le cardinal Bernard Yago.
Vous venez de rappeler que vous en êtes à votre quatrième biographie depuis 1991. J'imagine que les motivations à la base de ces études étaient différentes. L'intérêt que vous portez à la biographie et qui se traduit par une grande constance et une grande fidélité à ce genre, ne fait-il pas de vous, en fin de compte, une sorte de précurseur en Afrique ?
Les petits travaux que j'ai réalisés avant ce livre me projettent peut-être effectivement parmi les amateurs de la biographie. Mais même si le genre n'est pas très pratiqué en Afrique par rapport à la production romanesque, poétique ou théâtrale, je voudrais profiter de votre question pour citer et saluer quelques devanciers qui ont véritablement donné le ton. Je voudrais citer le nom de Joseph Ki-Zerbo qui a publié en 1983 aux éditions du Cerf une biographie de son père sous le titre Alfred Diban, premier chrétien de Haute-Volta. Je voudrais également saluer la collection " Les grandes figures africaines " coéditée dans les années 1970-1980 par les éditions ABC et NEA, sous l'impulsion de feu Ibrahima Baba Kaké. Je suis persuadé que vous y avez apprécié comme moi les biographies palpitantes des Aniaba, Anne Zingha, Djouder, El Hadj Omar, Béhanzin, Kankou Moussa, etc. Sur Houphouët même, vous savez qu'il y a eu avant moi en 1986 le livre de Paul-Henri Siriex Houphouët-Boigny ou la sagesse africaine, et le livre de Siradiou Diallo intitulé Le médecin, le planteur et le ministre (1900 ( ?) - 1960), paru en librairie dans la période de la disparition du Président. C'est dans les pas de ces devanciers que j'essaie modestement de poser les miens, avec la volonté de poursuivre la marche qu'ils ont amorcée dans le but d'une meilleure connaissance de nos grandes figures.
Reposons la question autrement : vous vous affichez désormais comme un biographe affirmé...
(Rires). J'aimerais bien être reconnu un jour comme un biographe de référence. Il me faut pour cela beaucoup travailler. Le travail est la clé de toutes les ambitions... Mais comme vous insistez sur cette question de mon intérêt pour la biographie, je vais vous faire une confidence : mon intérêt pour ce type particulier de production littéraire est, je le dis sans aucune prétention, universitaire. La biographie est une littérature qui n'est pas encore véritablement acceptée à l'université, qui y est même un peu méprisée. Est-ce parce qu'elle se situe au confluent de plusieurs disciplines, ce qui la rend à la fois inclassable et indomptable ? Y a-t-il d'autres raisons ? J'aimerais pouvoir le savoir. J'aimerais consacrer une réflexion à ce type particulier de production littéraire. Mais je ne veux pas avoir cette réflexion à partir de la seule expérience des autres, par la seule lecture des biographies écrites par d'autres. Je voudrais approcher le genre de l'intérieur, par ma propre expérience. Voilà ce qui explique mon intérêt pour la biographie.
Ni disciple d'Houphouët-Boigny, ni militant du PDCI, ni originaire de sa région, jamais serré la main d'Houphouët-Boigny... Qu'est-ce qui vous a amené à écrire ce livre sur l'homme ?
D'abord je suis parti d'un constat, un triste constat. Houphouët-Boigny est mort il y a dix ans, le 7 décembre 1993. Et comme tous les Ivoiriens, je voyais, au fil des ans, son souvenir s'effilocher inexorablement. Rien n'était fait pour nous permettre de mieux connaître son itinéraire, sa préparation au pouvoir, les grands axes de son action, en un mot son histoire. Je ne crois pas trop m'avancer en affirmant que tous nos compatriotes s'attendaient à disposer d'un inventaire de l'action d'un homme qui avait été tout de même le premier président de ce pays, qui était resté aux affaires quelque trente-trois années, qui avait marqué l'histoire de la Côte d'Ivoire d'une empreinte indélébile. Qu'ils fussent adversaires ou disciples d'Houphouët, tous les Ivoiriens, me semble-t-il, attendaient un bilan qui leur eût permis de voir ce qui, dans l'héritage de cet homme, méritait d'être approfondi et ce qui était à rejeter. Au lieu de cela, nous semblions exposés à une déshouphouétisation à tout crin. Sous nos yeux, se projetait une gestion de l'héritage d'Houphouët dont l'orientation était pour le moins oblique. Cela ne m'apparaissait ni convenable ni acceptable. Il m'a semblé qu'on pouvait, au moins pour le dixième anniversaire de sa disparition, s'accorder un temps de méditation, faire un peu plus qu'une messe du souvenir à la basilique de Yamoussoukro.
Il y a une seconde raison qui me rendait nécessaire cette recherche sur Houphouët. C'est, comment dire ?, la collusion entre l'histoire personnelle de l'homme et l'histoire de la Côte d'Ivoire moderne. Je ne pouvais pas l'affirmer aussi clairement en entrant dans la recherche, mais je le sentais nettement. Vous savez, il y a, dans le travail qui s'appelle la recherche, des thèmes à propos desquels on n'a qu'une intuition au départ, qui sera plus tard confirmée ou infirmée. Je sentais donc clairement que l'histoire d'Houphouët et celle de la Côte d'Ivoire moderne étaient étroitement imbriquées, et que comprendre celle-là pouvait peut-être permettre de comprendre un peu les racines des difficultés actuelles de notre pays.
Pour cette raison comme pour la première, il m'apparaît nettement qu'être un disciple d'Houphouët ou un ressortissant de sa région n'étaient pas des critères suffisants, l'essentiel étant que l'on aborde le sujet avec le maximum d'honnêteté possible. Voilà donc, fondamentalement, ce qui m'a jeté sur le chemin, le difficile chemin, d'une biographie de Félix Houphouët-Boigny.
Quelles ont été les réactions des uns et des autres quant à ce projet ? D'abord sa famille politique...
J'ai informé sa famille politique dès le départ. Au début de l'année 1999, avant de m'engager dans cette recherche, j'ai adressé aux plus hautes instances du PDCI-RDA un document d'une trentaine de pages, dans lequel sont exposés les raisons d'une biographie d'Houphouët, les grands axes de la recherche, le calendrier de l'étude, les déplacements à effectuer, le matériel à acquérir, l'estimation financière, les conditions pour réussir le projet, et une petite note sur moi-même. C'est tout !
Et sa famille biologique ?
J'ai sans cesse frappé aux portes de sa famille biologique. On ne peut pas être dans l'ignorance encyclopédique qui était la mienne sur Houphouët au début de cette entreprise, et vouloir se passer de la famille de l'homme. J'ai donc considéré, avec humilité, comme un devoir pour moi d'approcher les siens. L'accueil a été, on va dire, inégal. Dans la page des remerciements au début de mon livre, vous verrez que je suis reconnaissant au neveu Dia Houphouët - Dieu ait son âme ! - pour son hospitalité à Yamoussoukro. C'est lui qui m'a fait visiter les appartements privés du président, le palais, le caveau familial, etc. Son âge et le type de relation qu'il avait eu avec son oncle ne lui permettaient peut-être pas d'étancher toute ma soif sur une personne aussi dense et aussi profonde qu'Houphouët. Mais je retiens la chaleur de son accueil, passé le moment inévitable de la méfiance. Je me souviens avec gratitude de sa disponibilité. Je ne désespère pas, après la parution de ce premier tome, de rencontrer un peu plus de confiance et de coopération de la part des autres membres de la famille. Je ne crois pas que leur intérêt soit de couvrir leur illustre parent du sombre manteau du silence : ce serait contribuer à une seconde mort d'Houphouët. Il ne le mérite pas.
Ses adversaires...
Le livre qui est en librairie aujourd'hui couvre la période allant de la naissance d'Houphouët à l'indépendance de la Côte d'Ivoire. C'est une période sur laquelle il existe très peu de témoins aujourd'hui. Par conséquent les adversaires comme les amis d'Houphouët n'ont pu m'être d'un grand secours, sinon à travers les archives.
Vous venez de le rappeler, cet ouvrage n'est que le premier tome de votre projet. Il part d'une date inconnue, d'un point d'interrogation, jusqu'à 1960. Et il est découpé en thèmes. Pourquoi ce découpage temporel et une perspective thématique dans cette forme qu'est la biographie ?
Oh c'est une approche qui en vaut une autre. La biographie étant fondamentalement le récit d'une vie, il me semble difficile d'ignorer le facteur temps. C'est tout de même à travers le temps que se déroule cette vie, d'un point alpha à un point oméga. Donc la prise en compte du temps était une donnée qui m'était apparue inévitable. Mais pendant le temps qu'il passe sur terre, l'individu se verse dans différentes activités que la recherche d'une cohérence peut amener à regrouper sous des thèmes divers. Dans la biographie très originale qu'il a consacrée à Chateaubriand sous le titre Mon dernier rêve sera pour vous, Jean d'Ormesson réagit à votre préoccupation en écrivant cette réflexion qui me paraît tout à fait pertinente : " Aucune existence n'est vraiment simple. Le génie consiste à donner au hasard une allure de cohérence qui apparaît, après coup, comme une sorte de destin et de nécessité ". Je partage cette opinion sans réserve. Le matériau fourni au biographe est toujours un matériau disparate et hétéroclite, dans lequel il faut introduire une linéarité, construire une cohérence.
En ce qui concerne Houphouët, j'ai dégagé cinq grandes perspectives qui fondent mes regroupements thématiques.
Un premier regroupement s'intitule "Houphouët avant Houphouët ". C'est là que je traite du père d'Houphouët, de la mère d'Houphouët, de sa grand-tante et nourrice Yaa N'so, de son passage à l'école de son village et au Groupe scolaire central de Bingerville, des études supérieures au Sénégal, de ses années de fonctionnaire à l'hôpital central d'Abidjan, à Guiglo, à Abengourou, à Dimbokro, à Toumodi. Vous savez à quel point les ascendances d'Houphouët divisent ceux qui les évoquent : en Côte d'Ivoire, c'est le sujet d'une polémique récurrente et coriace. Vous savez que l'homme a été présenté partout comme le premier de toutes les promotions scolaires qui ont été les siennes. J'ai voulu faire le point sur ces questions peut-être pas d'une façon définitive, mais en allant aussi loin qu'on peut le faire avec la littérature et les archives disponibles et accessibles aujourd'hui.
La deuxième partie du travail est organisée autour d'un thème que j'appelle " La maternelle du pouvoir ". J'expose, dans cette partie, les conditions sociales qui marquent la Côte d'Ivoire des années 40 et qui peuvent inciter un jeune homme comme Houphouët à s'engager sur la scène publique ou amener ceux qui le connaissent à vouloir faire appel à lui. Je présente, toujours dans cette partie, la cantonalisation du territoire pour situer le cadre dans lequel Houphouët accédera, en juillet 1939, aux fonctions de chef de canton. Installé désormais dans son village, l'ancien médecin se verse dans l'agriculture. Je le donne à voir dans cette fonction. Au passage, je traite du travail forcé qui s'associera à la barbarie du colonialisme pour donner un fondement à l'idée de la création d'un syndicat agricole africain, après les perspectives introduites dans les évolutions politiques du territoire par la conférence de Brazzaville.
La troisième partie s'appelle "Le député ". J'y évoque les circonstances dans lesquelles Houphouët fait acte de candidature aux élections à l'Assemblée constituante du 21 octobre 1945. Je présente les adversaires qu'il doit affronter dans le scrutin du second collège, les Alphonse Boni, Kouamé Binzème, Tenga Ouédraogo dit Baloum Naba, etc. Vous savez que, devenu député au Palais-Bourbon en décembre 1945, il parvient à obtenir, dès le 5 avril suivant, la loi sur la suppression du travail forcé. J'évoque toute la détermination et tout le combat qui vont aboutir à ce résultat remarquable. Houphouët n'était pas le seul député africain du Palais-Bourbon. Ils étaient neuf. Neuf députés africains dont vous découvrirez les noms et les pays d'origine dans le livre. Et je ne cite pas les députés antillais comme le doyen Gaston Monnerville, comme Aimé Césaire ou comme Eugénie Éboué, qui se sentaient profondément solidaires des causes défendues par leurs frères de l'Afrique noire. J'évoque, dans cette partie de mon livre, le travail absolument exaltant réalisé ensemble, en dépit des divergences de points de vue.
La quatrième partie du livre porte sur ce que j'appelle " Les années de braise du RDA ". Elle va de 1947 à 1950. Le RDA, créé à Bamako le 18 octobre 1946, est tout de suite taxé de communisme, c'est-à-dire qu'il est considéré comme le mal absolu. Pour cette raison, il est vomi par la presque totalité des autres députés africains, et est honni par l'administration qui multiplie à son égard des difficultés incessantes. C'était l'époque du bouillant gouverneur Laurent-Élisée Péchoux. Que faire devant cette situation ? Houphouët et ses camarades décident de lever le gant, et l'affrontement plonge la Côte d'Ivoire dans une agitation généralisée, dont les principaux théâtres sont Abidjan, Abengourou, Dabou, Agboville, Bouaflé, Sinfra, Dimbokro, Séguéla, etc. Dans ces villes, la chaîne des troubles va se faire sentir d'octobre 1949 à février 1950, culminant sur deux faits inoubliables de l'histoire de notre pays : la mort de Victor Biaka Boda le 28 janvier 1950 et, un mois plus tard, le 2 mars, le procès des militants du RDA interpellés après la conférence d'Étienne Djaument au cinéma Comacico de Treichville le 6 février 1949. Ce sont donc ces événements qui forment l'économie de la quatrième partie du livre.
La cinquième et dernière partie s'appelle " Après le désapparentement ", et elle examine les principaux développements qui marqueront la décennie 1950-1960. C'est une période qui est très riche. La décision de quitter les communistes, prise par Houphouët en octobre 1950, le 18 octobre exactement, expose l'homme à la vindicte de l'aile dure de ses partisans, représentée notamment par Gabriel d'Arboussier. Comment va réagir le président du RDA ? Quels sont désormais ses rapports avec l'administration, en Afrique et à Paris ? Dans quelles conditions sera-t-il appelé par Guy Mollet à entrer au gouvernement de Paris, le 2 février 1956 ? Entre cette date et 1960, il sera ministre dans six gouvernements de la très instable 4ème République. Dans les responsabilités gouvernementales qui sont désormais les siennes, que fera-t-il ? Comment conjuguera-t-il ces responsabilités avec les développements qui permettront à la Côte d'Ivoire de devenir République le 4 décembre 1958, après le référendum du 28 septembre précédent ? Dans quelles conditions Houphouët devient-il tour à tour Premier ministre du territoire puis chef d'État ? Voilà un peu les questions qui font l'objet de réponses dans cette cinquième partie.
Donc ces cinq grands regroupements thématiques devaient être insérés dans le temps qui leur donne une linéarité et une cohérence.
On remarque, au long de votre étude, un grand nombre de qualités chez Houphouët-Boigny : la fidélité en amitié, la reconnaissance envers l'autre, le combat pour la justice il n'est qu'à se référer au Syndicat agricole africain - l'égalité, etc, autant de traits mélioratifs qui divorcent totalement d'avec ce qu'ont écrit beaucoup. Par exemple dans le livre d'Amadou Koné intitulé Houphouët-Boigny et la crise ivoirienne, l'homme est dépeint comme un sanguinaire mégalomane, jaloux des intellectuels, tribaliste, etc...
(Sourire). Est-ce que ça vous dérange qu'on parle de mon livre, s'il vous plaît ? Je ne crois pas que vous m'ayez invité à votre micro pour me faire commenter les livres des autres, surtout pour me pousser sur un livre dans lequel Houphouët est mis en compétition, aux élections à la constituante du 21 octobre 1945, avec le roi Boa Kouassi qui est décédé le 19 novembre 1942.
Vous savez, dans le même livre, on veut nous peindre Houphouët comme un pauvre hère, qui ne serait devenu riche qu'en profitant de la politique. Et pour cela, on nous fait savoir que, lorsqu'il partait en France comme député en décembre 1945, Gabriel Dadié lui a acheté deux costumes et sa valise. Je publie pour ma part, dans mon livre, une liste des plus grosses contributions à l'effort de guerre fourni par les Ivoiriens lors de la deuxième guerre mondiale. Vous pouvez trouver cette liste dans le numéro du 31 décembre 1939 du Journal officiel de la Côte d'Ivoire. Le nom d'Houphouët y est mentionné pour une somme équivalant, en valeur d'aujourd'hui, à 10 643 750 francs cfa. Me fera-t-on croire qu'un homme qui a sorti de sa poche, en 1939, un don de dix millions et demi n'a pas les moyens, en 1945, de s'offrir deux costumes et une valise ? Que diable nos anciens ne nous instruisent-ils pas sur ce qu'ils savent, au lieu de s'appesantir, pour rapetisser leurs adversaires, sur ce qu'ils ne savent pas, et de donner dans la fiction pure et simple là où ils prétendent nous apporter des faits ! L'expérience de la prison vécue en 1963 n'est-elle pas en soi un sujet suffisant ? C'est le témoignage de ce malheur que nous attendons, nous les jeunes, de ceux qui ont été si injustement brisés trois années après l'indépendance de notre pays. Au lieu de cela, chacun s'autoproclame historien de la Côte d'Ivoire et ouvre son sac à balivernes.
En ce qui me concerne, j'ai essayé d'aborder Houphouët de la façon la plus honnête que je pouvais. Je ne suis pas connu pour être un disciple de l'homme. D'ailleurs je ne suis pas davantage connu pour être un de ses opposants. Je suis simplement un Ivoirien qui a été son contemporain, et qui considère que le destin qui a été le sien le désigne à tous les intellectuels comme un excellent objet d'étude. J'ai entrepris celle-ci avec le maximum de rigueur possible, sans parti pris, sans état d'âme et sans illusion. D'ailleurs contrairement au sentiment que vous avez eu, j'expose souvent des faits qui ne sont pas à l'avantage d'Houphouët. Mais, à la différence de beaucoup, je ne le fais peut-être pas à la manière d'un opposant ou d'une victime de sa politique. En tout cas, le personnage auquel j'aboutis est le résultat d'une étude que j'ai voulue en permanence rigoureuse. Peut-être, pour prétendre cerner la totalité du personnage que l'on appelle Félix Houphouët-Boigny, devrais-je vous signaler cette belle phrase écrite par Stefan Zweig dans son admirable biographie du poète belge Emile Verhaeren : " Seule, une forte lumière engendre de fortes ombres ". Tel m'apparaît, en dernière analyse, le premier président de notre pays.
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