Mounira Aouadi
5 Décembre 2003
Un rêve. L'exposition «Du Montana au Sahara» est tout simplement un rêve ensorcelant.
Quarante-cinq images artistiques en noir et blanc, exposées comme une tentation sur les cimaises de la galerie Essâdi face aux thermes d'Antonin. Les contempler, c'est déjà laisser la magie opérer. Tout commence avec ce bison monumental, blanchi par la neige épaisse, prêt à charger, nous fixant de ses yeux fous. Entrée en matière, une chevauchée fantastique avec John Wayne, «L'homme tranquille». Dès lors, l'imagination n'aura plus de frein. Le Montana se déployant à l'infini tel un océan plat, allumé par intermittence entre les bandes de nuages par des flèches de soleil éclatantes et onduleuses, décrochées par quelques Peaux-rouges que les Visages-pâles viennent chasser de leurs territoires ! Les hordes de chevaux broutant l'herbe drue des vastes plaines ! Les pâturages d'été qui donnent l'impression que l'éternité est atteinte ! Les falaises anarchiquement découpées!
L'homme du Montana qui chouchoute son objectif
Edward Barta, l'homme qui chouchoute son objectif, nous présente son Montana et nous invite carrément chez lui, du côté de Near Home où le silence des immensités est obsédant, puis à West Fork, Stillwater où le paysage est balayé furieusement par un vent effrayant. A Missoula, toujours dans le Montana, le photographe, à la manière d'un John Ford, a filmé la grande épopée du peuple américain. Locomotives d'un autre temps. Camions poussifs nous rappelant drôlement ceux de ces hommes aux yeux si fatigués, aux illusions envolées des «Raisins de la colère». Au fond, le scénario que nous tend Edward Barta est simple : se laisser tenter par les plus beaux endroits du monde. Le Yellowstone, par exemple, la rivière aux nombreux geysers qui traverse le parc national du même nom, là-bas dans le Wyoming et les Chutes de Tower Falls qui bouillonnent sans répit.
Comme s'il venait de réaliser qu'il n'avait aucune importance dans ce paysage, le photographe partira vers un autre cliché, le Sahara, tout aussi immense, le nôtre, où un «horseman» bien de chez nous vient l'accueillir. Ce Sahara est donc un paradis où se laisser griser par la sensualité de la terre et la couleur du ciel est un devoir national. Un éden à peine domestiqué. Edward Barta n'ayant aucune envie de déposer son barda, sillonnera Chenini, découvrira les habitations troglodytiques, s'en étonnera, s'en émerveillera. Matmata, Djerba, Tamerza, Le Kef, Dougga n'échapperont pas à son objectif toujours pressé. Puis cet homme «aux semelles de vent», ce voyageur d'une errance éternelle, fixera à jamais d'autres paysages au Rwanda, en Sicile, un village perdu dans les montagnes, une cathédrale gothique espagnole, un pont suspendu à Prague, miracle de grâce, de légèreté, merveille d'élégance et de poésie qu'un photographe romanesque sublime. Puis, dans la foulée, c'est la forêt polonaise qui l'apaise après l'horreur d'Auschwitz. Au Portugal, des petites filles, des petits garçons, des écoliers en uniforme posent sagement devant l'objectif d'Edward Barta comme ces petits Syriens qui lui sourient en toute confiance.
Le photographe américain remontera loin dans le temps où des civilisations sont éteintes, laissant des vestiges fabuleux comme ceux de Pétra, en Jordanie, et qui fut la capitale des Nabatéens !
A la manière d'un peintre dont la palette est d'ombre et de lumière, en de touches délicates, il saisit San Francisco pendant un été qui se prolonge, avec des brumes le matin qui donnent au paysage une teinte nacrée un peu floue et très poétique.
Le voyage est-il terminé? Aux dernières nouvelles, les clic-clac d'Edward Barta qui se plaît chez nous ne se sont pas encore tus.
Saluons enfin l'initiative de Mohamed Ali Essâdi, voyageur impénitent lui aussi et pour la bonne cause, qui réunit depuis le 15 juin 2003 et jusqu'au 15 janvier 2004 artistes, artisans et antiquaires pour la première fois, dans des espaces jusque-là hantés par le silence, face au Golden Tulip.
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