Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Le Sénégal en quête d'une croissance durable, par Abdoulaye Diagne, Gaye Daffé et Alii Crea - Karthala 2002 (273 pages)

Amady Aly Dieng

6 Décembre 2003


L'atout des réformes structurelles et institutionnelles

Ce livre est publié sous la direction d'Abdoulaye Diagne, directeur du Centre de recherches économiques appliquées (Crea) et enseignant à la Faculté des Sciences économiques de Dakar et de Gaye Daffé, docteur d'Etat en sciences économiques, spécialisé en économie internationale. Il constitue une mise au point sur le profil de la croissance au Sénégal, à partir d'un bilan critique des politiques de développement et d'ajustement structurel entrepris depuis l'indépendance.

Résultat d'un effort commun de chercheurs sénégalais, les contributions qui sont réunies dans ce livre devraient contribuer à amoindrir la réputation souvent faite aux économistes sénégalais, et africains plus généralement, d'être des théoriciens plus intéressés par les modèles élaborés dans et pour les pays développés que par l'évolution des faits sociaux et économiques réels de leurs pays. Le livre propose ainsi un ensemble de réflexions endogènes sur les tendances structurelles de l'économie, les principaux obstacles à la croissance, l'environnement institutionnel des politiques et la perception que les populations ont de l'impact de celle-ci sur leur condition de vie.

Les deux principaux thèmes de cet ouvrage, à savoir la croissance et l'équité, sont aussi au coeur des politiques économiques engagées par le gouvernement du Sénégal depuis le milieu des années 90. La dévaluation du franc Cfa de janvier 1994 a permis un retour à la croissance, mais cette relance est restée sans effet sur la réduction de la pauvreté. Il s'agit maintenant d'associer le plus grand nombre de secteurs et de couches de la population à cette reprise, en combinant l'objectif de croissance avec celui de la lutte contre les inégalités. L'adoption en 2001 d'un document de stratégie de réduction de la pauvreté (Dsrp) entre dans ce cadre. Dans le chapitre 1, Abdoulaye Diagne, Saliou Kassoum et Salif Sada Sall analysent les sources de la croissance de l'indépendance à la période actuelle, ainsi que les obstacles qui ont retardé la reprise. Ils identifient les grandes tendances de l'évolution économique qui ont été marquées par la faiblesse du taux de croissance du Pib, le bas niveau de productivité des facteurs, la tertiairisation du système productif, l'insuffisance de l'épargne intérieure et de l'investissement, l'accroissement des inégalités des revenus et de la pauvreté. A l'aide d'un modèle de croissance endogène, les auteurs analysent les déterminants de la croissance. Ils montrent les effets positifs des réformes structurelles et institutionnelles, des investissements privés et publics ainsi que du capital. Les variations des termes de l'échange et l'inflation sont sans influence significative sur la croissance de l'économie. En revanche, le cycle électoral, la surévaluation du taux de change réel et la baisse de la pluviométrie agissent de manière négative. Gaye Daffé, Fatou Cissé et Abdoulaye Diagne cherchent à apprécier la nature et l'impact des politiques d'ajustement structurel mises en oeuvre avant et après le changement de parité du franc Cfa de 1994. Ils précisent la manière dont les réformes structurelles et institutionnelles agissent sur la croissance économique. Partant de la nature des déséquilibres auxquels l'économie sénégalais a fait face au cours des années 1970, Fatou Cissé et Gaye Daffé analysent, dans le chapitre 2, les objectifs et l'impact des politiques de stabilisation et des réformes structurelles et institutionnelles mises en oeuvre dans la période 1980 - 1984 et 1985 - 1993 . Les auteurs montrent, en particulier, qu'en dépit de la résorption partielle du déficit des finances publiques et du redressement des comptes extérieurs, les contradictions de la politique budgétaire, la faiblesse des gains de productivité et la crise du système bancaire ont laissé inchangé l'essentiel des déséquilibres structurels. Les mesures macro-économiques et sectorielles mises en oeuvre n'ont eu ni insufflé un nouveau dynamisme à l'agriculture, ni impulser la compétitivité de l'industrie. La réforme du système bancaire et du secteur et du secteur parapublic n'a pas non plus permis un autofinancement plus conséquent de l'économie en général et des Pme en particulier.

On peut regretter que les auteurs n'aient pas mis en exergue les objectifs réels des programmes de stabilisation et les programmes d'ajustement structurel qui visent à mettre les pays sous programme en situation de rembourser leur dette extérieure. Le choix des indicateurs utilisés pour mesurer les grands déséquilibres macro-économiques et macro-financiers reflète les préoccupations de l'extérieur. Dans le chapitre 3, Abdoulaye Diagne examine la portée des réformes entreprises après la dévaluation du franc Cfa. Dans la perspective de l'accélération de l'économie, ces réformes visent à accroître le rendement fiscal, à créer un environnement plus favorable au secteur privé, à parachever le programme des privatisation, à élargir l'accès aux services et en à améliorer la qualité. Nous ne sommes pas convaincu que les réformes mises en oeuvre visent à élargir l'accès aux services sociaux.

Abdoulaye Diagne crédite ces réformes de résultats positifs : doublement du taux de croissance du Pib combiné à une inflation modérée, un déficit budgétaire global divisé par deux, conjugué à un déficit du compte courant en diminution., l'amélioration sensible de la compétitivité extérieure de l'économie, le redressement du taux d'autosuffisance de l'investissement. Il aurait été intéressant que Abdoulaye Diagne formule son opinion sur le degré de fiabilité des chiffres qu'il utilise pour asseoir son raisonnement. Il formule des réserves sur l'évolution de l'agriculture sénégalaise qui est marginalisée. "Cependant, la faible croissance de la valeur ajoutée agricole, la baisse de sa contribution au Pib, la menace qui pèse sur les ressources halieutiques et l'extension des inégalités entre villes et campagnes du fait de la concentration de l'accroissement de la valeur ajoutée dans les activités urbaines, rendent préoccupant le profil de la croissance".

Dans le chapitre 4, Gaye Daffé analyse les raisons pour lesquelles les politiques d'ouverture commerciales entreprises au Sénégal depuis une quinzaine d'années n'ont pas permis aux exportations de jouer un rôle moteur dans la croissance. Il se concentre sur les mécanismes institutionnels qui ont caractérisé la conception et la ,mise en oeuvre de ces politiques. G. Daffé montre le rôle décisif des facteurs institutionnels dans l'échec de la nouvelle politique institutionnelle (Npi) en mettant l'accent sur les faiblesses dans le processus d'élaboration et de mise en oeuvre de la réforme, la mauvaise volonté ou l'opposition de certaines branches de l'administration à la réforme et les réactions négatives suscitées chez les industriels par l'ajournement des mesures d'accompagnement.

Dans le chapitre 5, Abdoulaye Diagne explique comment la fixité du taux de change du franc Cfa par rapport au franc français à réduit la compétitivité de l'économie sénégalaise et examine l'avenir du régime de change face à l'euro. A. Diagne envisage cinq scénarios d'évolution du régime de change : d'un côté, le statu quo, de l'autre, les scénarios constitués par l'éclatement de la zone franc, la création de francs Cfa séparés, le maintien des unions monétaires actuelles sans accord de coopération avec l'Union européenne, enfin la construction d'une nouvelle zone monétaire autonome ouest-africaine regroupant tous les pays de la Cedeao. L'auteur semble marquer sa préférence pour ce dernier scénario. Dans le dernier chapitre, Cheikh Ibrahima Niang s'intéresse aux représentations que les acteurs sociaux et économiques se font des politiques et des réformes destinées à relancer la croissance de l'économie. Cette contribution met au premier plan des facteurs explicatifs de la faiblesse de la croissance : l'absence de vision politique des décideurs publics, le manque d'adhésion des acteurs privés aux politiques économiques, ect ....

Ce livre est un événement qu'il faut saluer; les auteurs ont eu l'immense mérite de consigner leurs réflexions par écrit. A ce titre, il devrait appeler ses lecteurs à discuter du contenu des différentes contributions.

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