L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Déchets : un contrat casse-tête de Rs 140 millions

Raj Jugernauth

6 Décembre 2003


Port Louis — Le transport de déchets de Poudre-d'Or au centre d'enfouissement deMare-Chicose provoque des remous. La compagnie proposée pour ce travail manquerait des moyens nécessaires pour l'effectuer.

L'insistance du ministère des Administrations régionales à vouloir accorder un contrat d'une centaine de millions de roupies pour des transports d'ordures à la Compagnie régionale de service et de l'environnement (CRSE), qui n'a pas les moyens techniques nécessaires, provoque des remous.

Le «débat» autour de ce contrat de cinq ans pour le transport des déchets de Poudre-d'Or vers le centre d'enfouissement de Mare-Chicose oppose le ministère et le Central Tender Board (CTB), l'organisme responsable de la bonne gestion des fonds publics lors des passations de marché.

L'affaire a par ailleurs provoqué un conflit au sein même de ce ministère. Le conseiller technique français qui y est attaché, Jean-Eric Sallustro, a adressé un mémo au ministre Joe Lesjongard en début de semaine, où il souligne que les spécifications techniques doivent être respectées. Il n'est en effet pas d'accord avec la décision d'accorder un contrat à l'essai à une compagnie qui n'a pas les véhicules adaptés au transport de déchets compactés de Poudre-d'Or à Mare-Chicose, en l'occurrence des camions Roll on Roll Off (RoRo).

Malgré les protestations de Jean-Luc Sallustro, le ministère des Administrations régionales, sur les injonctions du CTB, semble vouloir maintenir sa décision. Prakash Kowlessur, Program Coordinator et président du comité technique responsable de l'évaluation des offres pour le contrat de Poudre-d'Or, a adressé mercredi dernier une lettre au chef de cabinet du ministère, Anbanaden Veerasamy, et à l'Assistant Secretary, Zaid Lallmohamed, dans laquelle il les informe que son comité se propose d'effectuer des tests avec les véhicules de la CRSE.

Or, il y a quelques semaines, Prakash Kowlessur avait lui-même signalé au CTB que la CRSE ne répondait pas aux spécifications techniques demandées dans les appels d'offres. Il recommande l'octroi du contrat à la compagnie Maxi Clean, qui a offert l'offre la moins chère après la CRSE.

Après analyse, son comité technique, dit-il, est arrivé à la conclusion que la CRSE, avec ses trois Trailers de 26 à 34 ans et son Tractor de 8 ans, ne pourrait en effet pas transporter les 200 tonnes de déchets quotidiens entre Poudre-d'Or et Mare-Chicose, soit sur 66 kilomètres. Les propositions de la CRSE sont, selon lui, «unrealistic». Et de signaler par la même occasion que la compagnie n'a donné aucun détail sur les moyens qu'elle compte adopter pour transporter ces déchets.

LA SECURITE EN JEU

Au moins deux personnes, travaillant dans des compagnies de transport concurrentes, ont confirmé l'opinion de Prakash Kowlessur. Si l'une a tenu à garder l'anonymat, Deepak Bundhoo, de Maxi Clean, explique que les déchets à Poudre-d'Or sont «compactés et placés dans des caissons fermés». Ces ordures sont en effet en décomposition et dégoulinent. Les camions RoRo ont un bras mécanique qui permet de soulever ces caissons pour les placer sur les châssis où ils sont ensuite encastrés pour le transport.

«Un caisson contient 12 tonnes de déchets. En raison de la distance, de l'état des routes, des embouteillages et des heures d'ouverture et de fermeture du centre, un camion ne peut faire que trois trajets par jour. Au total, c'est donc 36 tonnes de déchets qui sont transportées par camion. Il en faut donc six de type RoRo pour transporter 200 tonnes, ou plus, par jour», explique-t-il.

Pour Jean Luc Sallustro, expert en gestion des déchets et conseiller du ministre Joe Lesjongard, les spécifications techniques de ce type de camions doivent être respectées «pour la sécurité et pour s'assurer que le travail puisse se faire dans la continuité». Il confirme s'être dissocié du comité technique lorsqu'il a été question de permettre à la CRSE de transporter les déchets avec ses véhicules pendant une période d'essai. «Je suis parti et j'ai adressé un mémo interne au ministre Lesjongard pour lui dire que les spécifications techniques doivent être respectées.»

Le comble est que le débat autour des spécifications techniques ne datent pas d'hier. Des documents provenant du ministère des Administrations régionales, datant du 9 janvier 2002 et portant la référence MLG/18418/10/12, indiquent que, dès cette date, lors d'un appel d'offres d'alors pour le transport des déchets vers Mare-Chicose, la CRSE avait été informée des contraintes concernant les camions.

La question a de nouveau été abordée dans un rapport au CTB le 10 octobre dernier. Le comité technique de Prakash Kowlessur avait alors indiqué que les véhicules de la CRSE «ne sont pas adaptés» au transport des déchets de Poudre-d'Or en raison des infrastructures qui s'y trouvent. Ce rapport avait fait suite à une demande du CTB auprès de la CRSE pour des explications complémentaires sur ses véhicules.

La compagnie régionale avait pourtant affirmé que ses véhicules sont «compatibles» avec les infrastructures de Poudre-d'Or. Or, le comité technique affirmait voir un danger dans les équipements de la société pour le travail. «A risk of collision in view of the manoeuvres over the ramps being proposed. In view of non compliance with the specifications of the lorries and the associated problems, the committee maintains that the vehicles proposed would not be compatible with the present set up», précisait-il.

Dans ce même rapport, le comité de Kowlessur signale au CTB qu'il serait «injuste» d'accorder le contrat à un soumissionnaire qui propose des moyens de transport «inadéquats» alors que les autres en proposent des «compatibles». Le rapport du 10 octobre est signé par P. Kowlessur, B. Beerachee, S. Bhunjun, D. Seesurrun et J.-L. Sallustro.

Logiquement, Maxi Clean aurait donc dû rester seule en compétition. Cette compagnie, indique le comité, respecte les spécifications techniques et entend transporter les déchets dans six camions RoRo.

«PRESSIONS EXTERNES»

La décision prise mercredi de «conduct a trial test with lorries of CRSE in order to quantify their impacts on the performance of the transfer station» constitue un revirement spectaculaire et provoque des remous. Jean-Luc Sallustro avait déclaré la semaine dernière avoir quitté le comité technique «quand j'ai constaté qu'il subissait des pressions externes». Interrogé à propos de ces pressions, il n'a voulu faire aucun commentaire.

Des sources au ministère des Administrations régionales dédouanent ce ministère de toute responsabilité dans ce revirement et indique que «tout vient du CTB». Celui-ci insistait, dans une lettre du 13 novembre, sur l'évidente différence de coût (Rs 46 millions) entre les deux meilleurs soumissionnaires. En clair, le CTB hésite à engager les deniers publics malgré les insuffisances de la CRSE. Il demande alors au chef de cabinet du ministère des Administrations régionales de s'enquérir auprès du SLO sur l'acceptabilité de l'offre faite par la CRSE.

Dawood Zmanay, Assistant Chairman du CTB (NdlR : le Chairman est à l'étranger), déclare que le code d'éthique ne permet pas à son organisme de faire des commentaires sur des offres quand le contrat n'a pas encore été octroyé.

Quoi qu'il en soit, une nouvelle partie de ping-pong s'est engagée dans ce dossier depuis que le SLO a été sollicité le 14 novembre. Le conseiller légal du gouvernement, en guise de réponse, réclame de plus amples renseignements et demande si, oui ou non, le comité d'évaluation est arrivé à la conclusion que l'offre de la CRSE est valable. On se renvoie donc le dossier et le ministère s'en tient à un silence prudent devant les questions du SLO.

On se croyait devant un Deadlock dans cette affaire lorsque, mercredi dernier, le comité d'évaluation avait décidé d'effectuer des tests avec les véhicules de la CRSE et que Prakash Kowlessur a adressé une lettre dans ce sens au chef de cabinet du ministère.

Si on ne sait pas encore quand se dérouleront ces tests, Deepak Bundhoo, de Maxi Clean, crie au scandale. Il se dit «choqué» par ce qui se passe. «J'ai acheté des camions RoRo et j'ai calculé mes chiffres pour soumissionner à partir des spécifications du nombre de camions. De fait, je dois acheter deux semi-remorques de 80 mètres cubes avec fond roulant après avoir agrandi, à mes frais, la station de transit de Poudre-d'Or, comme stipulé dans les documents d'appels d'offres. Mais j'aurais pu offrir des prix plus bas si je n'avais pas respecté ces spécifications.»

Devant son insistance à essayer de voir si les camions inadaptés ne peuvent malgré tout être utilisés, le CTB semble avoir oublié qu'il a été informé par le comité technique qu'il serait «injuste» d'octroyer le contrat à un soumissionnaire qui utiliserait des moyens alternatifs de transport. Ainsi, le directeur de Maxi Clean déclare déjà qu'il poursuivra en justice le CTB et le ministère si le contrat de ce transport de déchets est octroyé à la CRSE.

«Je compte même consulter mes hommes de loi pour voir dans quelle mesure les tests que le ministère des Administrations régionales compte effectuer sont légaux», déclare-t-il.

Les remous autour de ce contrat ne semblent que commencer.

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