Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Témoignage : Je n'ai plus peur du regard des autres

Le Mutant

8 Décembre 2003


Jackie, une Pvvh mène une vie intense et pleine de projets. Malgré la maladie.

Née au Cameroun, je suis à ce jour dans ma trentesixième année. Je vis en union libre avec mon partenaire, sans enfant, bien qu'ayant élevé plusieurs gosses. Je suis partie de ma ville natale lorsque j'avais quatre ans. Mes parents étaient fonctionnaires. Mon père étant affecté à Yaoundé, nous nous y sommes rendus. C'est alors dans cette ville (capitale politique du Cameroun) que j'ai passé mon enfance et une partie de ma jeunesse. Mes parents, avec leur profil d'éducateur, ont donné le meilleur d'eux-mêmes pour nous assurer un encadrement de qualité. Aujourd'hui, nous leur en sommes reconnaissants. J'ai un modeste niveau d'études. Je suis seule responsable du fait que je ne sois pas arrivée au cycle universitaire. J'ai abandonné les études en classe de terminale pour entrer dans la vie active. J'étais alors amoureuse d'un homme qui, pour m'éloigner de mes parents, m'a trouvé un travail dans sa ville de résidence (Douala, capitale économique du Cameroun). Je fus obligée de quitter ma famille pour rejoindre mon amant, malgré l'insistance de mon père m'intimant de continuer mes études. Pour lui, j'étais trop jeune pour prétendre à un boulot, surtout qu'il m'avait toujours dit qu'il souhaitait que je sois journaliste. Seulement, I'amour que je portais à mon amant était plus fort que tout. Et pourtant, ce n'était pas mon premier copain !

C'est ainsi que j'abandonnai l'école pour le monde du travail. Paradoxalement, par la suite, ce boulot fut d'un grand apport pour ma famille. Ayant une fibre maternelle, je me suis occupée de la scolarité de mes petits frères et soeurs. Avec mes modestes revenus, j'ai également payé la caution d'études de mes frères partis à l'étranger. De même, j'ai activement participé aux frais de mariage de mes soeurs. Quelques annces plus tard, mes parents ont refusé l'union entre mon amant et moi sous le prétexte qu'il était trop âgé. Il avait quarante-trois ans et moi j'en avais vingt-cinq. Mon amant m'a donc préféré une autre fille avec laquelle il a eu un enfant. Dans le même temps, notre relation continuait jusqu'au jour où il fut affecté dans une autre ville. Le temps est passé, I'amour s'est refroidi. J'ai commencé à ressentir l'envie d'être mère.

J'ai rencontré un autre homme qui a accepté que nous fassions un gosse, sans aucun autre engagement. Nous avons passé quelques annces ensemble sous mon toit sans parvenir à procréer. J'ai effectué de nombreux examens gynécologiques, sans résultats probants. Mon ami a été gagné par le découragement du fait des multiples frais occasionnés par les différents traitements. Il a alors commencé à mener une vie irresponsable.

Il avait une ma~tresse chez laquelle il passait la nuit pendant mes déplacements; il ramenait ses copines sous mon toit. Après d'infructueuses tentatives de le faire changer, j'ai décidé de le quitter. J'ai été obligée d'avoir rapidement un autre ami puisque j'avais besoin d'un père pour mon futur enfant. Ce dernier a été plus sensible à mon problème de maternité. N'étant pas de mon pays, il décida de m'amener suivre un traitement dans son pays pendant une année. Je revins au Cameroun enceinte. Cette grossesse a été pour moi et ma famille un don de Dieu, au vu du temps mis pour y arriver. Je m'abstiens de parler de toutes les dépenses financières. Après avoir mené à terme ma grossesse, j'ai mis au monde un beau garçon, Teddy. Il était le bienvenu, même s'il est né avec un traumatisme dû à une souffrance foetale. Nous avons passé deux semaines d'hospitalisation dans un centre pédiatrique. Ensuite nous avons rejoint le domicile familial. Teddy a grandi normalement jusqu'à quatre mois. A cet âge, il a commencé à montrer des signes inhabituels: convulsions, paludisme répété, insensibilité au niveau de la plante des pieds, etc.

Ce fut le début du lourd fardeau. Malgré tout ce qui lui a été administré comme traitements, il n'y a eu aucune évolution. Suite à ces thérapies infructueuses, le pédiatre lui a prescrit un examen sérologique dont le résultat s'est avéré positif. Dans la foulée, le pédiatre m'a demandé d'effectuer le même test, m'assurant que mon résultat donnerait la conduite à tenir. J'eus mes résultats deux jours plus tard. N'étant pas sous pli fermé, j'eus à lire ceci: " Elisa Vih 1 Positif ". Ne me sentant pas concernée pas l'infection Vih/SSida, j'ai regardé ce résultat comme un canard devant un avis d'imposition. Je suis repartie chez le médecin. Sans aucune préparation, il m'annonce: " Madame, vous êtes séropositive. Vous portez en vous le virus du sida, et votre enfant fait déjà la maladie ". Angoissée, je lui demande si rien ne pouvait être fait pour sauver Teddy. Il me répondit "non". C'est vrai qu'à cette époque, 1997, les antirétroviraux n'étaient pas accessibles aux malades du SIDA... A mon autre interrogation sur la possibilité d'une autre maternité, sa réponse fut positive. Il m'indiqua qu'avec les avancées de la science, tout est possible pour les femmes séropositives... Mes efforts pour garder un moral haut étaient dus aux paroles apaisantes de ma petite soeur qui, quelques jours avant mes résultats, m'avait dit: " si c'est positif, ça ne fait rien, plusieurs personnes vivent avec le virus du SIDA ! " Ces mots me revenaient sans cesse.

Toutefois, je me suis abstenue d'en informer mes parents qui sont des " malades". Je ne voulais pas créer un choc supplémentaire autour de moi. Teddy mourut trois jours après la révélation de mon infection. C'est donc grâce à lui que j'ai appris ma sérologie positive. De ce fait, j'ai toujours considéré mon défunt fils comme un messie. Il avait une mission sur terre, dire à sa maman: "Fais attention, le Sida est là ". Je lui en serai reconnaissante toute ma vie.

Après l'enterrement de Teddy, je suis allée revoir, à sa sollicitation, le médecin. Il m'a demandé un examen appelé CD4 que j'ai fait immédiatement. Les résultats me sont parvenus deux jours après et je me suis rendue au domicile du médecin (à la veille du nouvel an 1998). Il m'a fait une ordonnance. Dommage pour moi ! Il m'a prescrit une molécule (le Rétrovir) en me demandant de prendre une gélule trois fois par jour. Toute naïve, sans information, quelques jours plus tard, je suis allée dans une pharmacie où on me fit savoir que le médicament coûte 112 000 francs CFA. N'ayant pas cet argent, j'ai jugé utile de me rendre dans un centre de prise en charge des personnes vivant avec le VIH/SIDA. Après divers conseils, je suis orientée vers la SWAA (Society for Women and Aids in Africa); j'y ai rencontré la conseillère. Après avoir lu mon ordonnance, elle s'exclame en me posant cette question: " Qui t'a fait cette prescription ? " Elle m'intime de ne pas acheter le médicament, en ajoutant qu'on ne peut pas donner une monothérapie à un malade.

Elle m'a assuré que, sous réserve d'une bonne alimentation, je pouvais encore vivre sans traitement ARV. Elle a ajouté qu'à 430 de taux de CD4 et asymptomatique, je ne pouvais pas encore prétendre à un traitement. J'ai suivi ses conseils et me suis mise sous un bon régime alimentaire. A ce jour, cinq ans après, j'ai pris près de vingt-quatre kilogrammes, je ne suis pas sous traitement ARV, je me porte bien. j'ai une vie plus rangée. Mon activité sexuelle a été réduite, involontairement: beaucoup d'hommes ne croyant pas à l'existence de la maladie, ça implique leur refus de se protéger en portant des préservatifs. Souhaitant avoir la conscience tranquille, ne pas être vecteur de la maladie, je préfère vivre dans l'abstinence. Il est vrai que de temps en temps j'éprouve le " besoin ", mais j'essaye de gérer ça autant que je peux. Cette situation est plus embarrassante que l'infection proprement dite chez la femme. En plus, ce sont des problèmes que l'on partage difficilement. Il m'arrive souvent de penser à la mort pour mettre fin à tout ça, mais j'ai un défi contre le sida et je dois le gagner.

Aujourd'hui, j'ai des projets et des objectifs personnels à atteindre. Au fur et à mesure que les jours passent, je me rends compte que tout va bien. Je n'ai plus peur du regard des autres, je cesse de culpabiliser et de penser au " qu'en dira-t-on ", surtout que je n'ai rien fait pour mériter ça. Aujourd'hui, lorsque je révèle ma sérologie à un proche, j'ai plutôt peur pour cette personne: savoir s'il va pouvoir dominer psychologiquement cette information. En janvier 2000, nous avons fondé une association, basée sur le bénévolat, de personnes vivant avec le VIH/SIDA. J'y suis très impliquée malgré mes activités personnelles. Je déplore le sort de bon nombre de nos adhérents qui n'ont pas de revenus, c'est triste et difficile. Par moments, nous fournissons la ration alimentaire à ces personnes parce qu'ils n'ont pas de quoi manger. D'où la nécessité d'un système de prise en charge sociale des personnes démunies au Cameroun.

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