La Tribune (Algiers)

Algérie: La presse et les langues d'Esope

Abdelkrim Ghezali

9 Décembre 2003


La presse se décide enfin à parler d'elle-même avec moins de nombrilisme qui lui est caractéristique. Elle se regarde dans un miroir moins déformant et elle découvre ses malformations congénitales et ses défauts générés par un narcissisme excessif.

Les mutations structurelles, notamment politiques, de l'après-Octobre 1988 ont placé la presse naissante sous les feux de la rampe de l'actualité internationale comme événement inédit dans les pays du Sud avant que les assassinats de journalistes, le harcèlement des journaux et les atteintes à la liberté d'expression et de la presse ne focalisent davantage l'attention du monde. La solidarité internationale allait se transformer brutalement en réclusion qui allait enfermer la presse algérienne dans un ghetto de pestiférés en raison de la thèse du «qui tu qui ?» qui a brouillé les cartes, poussé à des alliances contre nature, à l'image des clivages politiques qui ont toujours marqué la scène nationale. La presse nationale est ainsi passée d'une presse adulée pour sa liberté de ton à une presse accusée d'être le suppôt du pouvoir ou à la solde de «clans» avant d'être perçue comme puérile, immature et non professionnelle.

En fait, si la presse algérienne est passée par ces étapes antagoniques, c'est parce qu'elle n'a pas de dynamique propre, parce qu'elle est déstructurée aussi bien au niveau des journalistes qu'au niveau des éditeurs, enfin, parce que la corporation n'a pas encore de centre d'intérêts commun. Aujourd'hui, la presse prend-elle conscience de son état ou se donne-t-elle bonne conscience face aux attaques dont elle fait l'objet ? Il est difficile de cerner les motivations de ce regard sur soi, car la presse nationale se contente d'un constat parfois complaisant et parfois sévère sans qu'elle se trace des perspectives.

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N'est-ce pas le moment d'aller vers des états généraux de la presse où seront définis les difficultés objectives et subjectives de l'exercice de la profession, son rôle, ses relations avec son environnement juridique, politique, institutionnel et social ? N'est-il pas temps d'institutionnaliser la presse à travers des structures aussi bien démocratiques que crédibles afin de cesser d'être à la merci des humeurs, des politiques, des conjonctures et des lois inappliquées ? Des structures syndicales non représentatives au Conseil de l'éthique imposé par des volontés limitées au Conseil supérieur de l'information non renouvelé, la presse nationale se perd dans les méandres d'un contexte délabré, schizophrène et sadomasochiste. La presse a besoin aujourd'hui comme hier d'une charte d'éthique et d'un manifeste des libertés qui la protègent d'elle-même et de tout environnement hostile. La presse a besoin aujourd'hui plus qu'avant d'une structure d'arbitrage constituée de journalistes qui font le consensus pour que cessent les dépassements d'une profession sensible, capable, comme les langues d'Esope, de la meilleure et de la pire des choses.

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