Chabha Bouslimani
9 Décembre 2003
analyse
La partition du Soudan est-elle une conséquence de la guerre du Golfe de 1991 ? L'autonomie du Sud-Soudan, négociée en 2002 entre la rébellion du SPLA de John Garang et le régime d'Omar El Bechir, va-t-elle modifier la carte géopolitique d'un Monde arabe «éclaté» ?
Deux points seraient encore en suspens : le partage des ressources pétrolières, le statut de trois régions, alors qu'au terme d'une période d'autonomie de 6 ans, le Sud-Soudan devra se prononcer par référendum sur son maintien ou non dans le Soudan.D'ici là, la libération de Hassan Tourabi, le dirigeant islamiste qui s'était allié avec John Garang juste avant son emprisonnement, n'est que le prélude politique à une recomposition électorale du pays, appelé à organiser un scrutin
Enjeux hydrauliques aux sources du Nil, enjeux pétroliers, rivalités régionales, de l'Ouganda à l'Ethiopie, l'Egypte, la seconde guerre civile soudanaise déclenchée en 1983, qui aura fait un million de morts et 4 millions de déplacés depuis cette date, sont à la fois la conséquence du jeu des puissances extra-africaines et d'une instabilité politique interne empêchant tout règlement démocratique du conflit.Le Soudan fut au XIXe siècle un ensemble de 4 provinces sous administration turco-égyptienne. Les frontières actuelles découlent de la loi dite de 1948 décidée par l'administration coloniale britannique et du référendum qui devait la séparer de l'Egypte.L'un des objectifs de cette politique pratiquée au moment des indépendances était d'«empêcher toute réunification de la vallée du Nil». Mais les stratégies se maintiendront malheureusement après l'indépendance.«Le déclenchement, en 1956, de la première guerre civile dans le Sud-Soudan donnera le coup de grâce à l'ensemble des projets hydrauliques sur le Nil blanc», écrit Habib Ayeb qui explique : «La première guerre n'a pris fin qu'en 1972 après la signature des accords de paix connus comme les accords d'Addis-Abeba entre la guérilla et le gouvernement du général Nimeiry.
C'est notamment la remise en cause des termes de cet accord par le pouvoir de Djaffar Numeiry et l'instauration de la charia qui furent à l'origine du déclenchement en 1983 de la seconde guerre civile.» Pour rappel, l'Egypte de Nasser qui avait nationalisé le canal de Suez venait d'être attaquée par l'Angleterre, la France et Israël. «L'une des premières opérations militaires dirigée par la guérilla de Garang fut conduite contre le chantier du canal de Jongleï [aménagement du haut Nil suite à l'accord égypto-soudanais] et celui de premiers forages de pétrole à Bentin», rappelle aussi ce même chercheur.Alors que l'Egypte hésite à s'engager auprès du gouvernement de Khartoum contre la rébellion de l'Armée de libération du peuple du Soudan (SPLA), l'Ethiopie de Mengistu abrite les bases arrières et les camps d'entraînement des rebelles. L'Ouganda n'est pas en reste quant au blocage des projets hydrauliques.Au lendemain de la guerre du Golfe de 1991, la tension diplomatique monte entre Le Caire et le gouvernement d'Omar El Bechir qui soutient ouvertement l'Irak et s'est rapproché de l'Iran, se trouvant accusé par Washington de soutien au terrorisme.
L'Egypte, qui accueille Garang, oeuvrera, cependant, en faveur d'un accord et se fera un médiateur sur le point d'aboutir.D'autres acteurs ayant des motifs d'entretenir le conflit n'auront de cesse d'interférer.Le Soudan affaibli par des coups d'Etat répétitifs, la répression de son opposition, pour ne citer que celle de la gauche victime d'une massive élimination, facilitant la montée en puissance des islamistes, est également la cible des frappes américaines et d'un embargo, outre une guérilla ininterrompue. Retardant tout développement économique sur un territoire à géométrie variable, faute d'un Etat capable d'exercer une souveraineté effective. Les adversaires de l'Irak feront payer à Khartoum son alliance, puisque ce pays était accusé d'abriter des rampes irakiennes de lancement de missiles.
Quant à Hassan Tourabi, le dirigeant et idéologue islamiste du Congrès national populaire, il sera emprisonné en 2001 juste après avoir signé un accord politique avec John Garang. Le sort du Soudan venait donc de basculer.Des négociations inter-soudanaises sont entamées en septembre 2001 mais deviennent effectives en janvier 2002 au Kenya. A ce stade, le projet de «fédération» est déjà concocté. Le 21 octobre 2002, le président américain G. Bush signe une loi imposant des sanctions contre Khartoum si «le Soudan ne négocie pas» avec la rébellion.La Ligue arabe, elle, multiplie les appels en faveur de l'unité territoriale du Soudan. C'est ainsi que le même mois, la Ligue demande «à toutes les forces politiques au Soudan, au nord comme au sud, d'arrêter la guerre et instaurer la paix». Amr Moussa exprime son soutien au «dialogue entre le gouvernement et l'opposition». Au Kenya le 18 novembre 2002, un accord partiel intervient sur le partage des richesses pétrolières : 60% pour Khartoum et 40% pour le Sud. La trêve conclue en janvier 2002 est prorogée jusqu'au 31 mars 2003. Le calendrier des discussions fixait la reprise d'un autre round après le ramadhan et les fêtes de Noël. John Garang qui mène les négociations a toujours déclaré qu'il «partagerait le pouvoir avec Omar El Bechir et les autres chefs de partis politiques».
Au Caire, une rencontre a regroupé d'autres opposants en exil comme Sadek El Mahdi, dirigeant du parti Oumma, et Mohamed Osmane El Mirghani, du Parti unioniste démocratique et John Garang qui a pu, par contre, organiser ses premiers rassemblements à Khartoum, avec l'ambition de transformer le SPLA en formation d'envergure nationale. Si le gouvernement a, en effet, signé un accord avec l'opposition de Al Mirghani à Djedda, ce dernier n'en met pas moins en garde contre son exclusion des pourparlers avec la rébellion du Sud.Début décembre, les négociateurs soudanais reçoivent à Nairobi la visite de Colin Powell qui promet une invitation des signataires de l'accord final à la Maison-Blanche.Washington, grand acteur de ce processus comme en Erythrée, pourrait procéder au retrait du Soudan de sa liste des Etats accusés de soutenir le terrorisme au terme de l'accord avec la rébellion.
En plus du partage du pétrole, enjeu de ces accords, du statut de Khartoum et d'autres régions comme celle du Haut-Nil (enjeu hydraulique) qui devraient être rattachés au Sud, il est prévu entre autres compromis le retrait de l'armée soudanaise du Sud. Une force de l'ONU devrait superviser le cessez-le-feu après la trêve actuelle.Dans 6 ans, il sera question du référendum d'autodétermination. Auparavant, le Soudan est supposé opérer sa mue : élections, libération des détenus politiques, dont celle de Tourabi.La fin d'une guerre civile meurtrière constitue un acquis historique pour ce pays. Implique-t-elle une démocratisation réelle au moment où des logiques ethnicistes servent de frontières mouvantes aux politiciens ?
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