Le Soleil (Dakar)

Burkina Faso: Film documentaire : Norbert Zongo, ce héros aux allures de Zorro

Modou Mamoune Faye

9 Décembre 2003


Voilà ce qu'écrivait le journaliste burkinabé Norbert Zongo dans l'édition du 8 décembre 1998 de l'hebdomadaire L'Indépendant : " Supposons aujourd'hui que " L'Indépendant " arrête définitivement de paraître, pour une raison ou une autre (la mort de son directeur, son emprisonnement, l'interdiction définitive de paraître, etc.).

Nous demeurons convaincus que le problème David restera posé et que, tôt ou tard, il faudra le résoudre. Tôt ou tard ! ". Cinq jours plus tard, le 13 décembre 1998, il est retrouvé mort carbonisé, dans sa voiture, dans la localité de Sapouy, à une centaine de kilomètres de Ouagadougou. Trois de ses amis avec qui il voyageait ont subi le même sort macabre.

Son pays, le Burkina Faso, entrait ainsi dans un nouveau cycle de violence politique et de meurtre non élucidé. En effet, le patron de " L'Indépendant " (qu'il avait fondé en 1993) enquêtait, depuis des mois, sur la mort de David Ouédraogo, chauffeur de François Compaoré, frère du président burkinabé, Blaise Compaoré. Une affaire explosive où se mêlent argent, micmacs politiques et intrigues policières. D'ailleurs, des membres de la garde présidentielle y sont fortement impliqués. Ces mêmes personnes sont également soupçonnées d'avoir froidement tendu un guet-apens à Norbert Zongo et d'avoir criblé son véhicule de balles incendiaires. Aujourd'hui, ce qu'il est convenu d'appeler l'affaire Zongo menace toujours de secouer le régime de Blaise Compaoré. C'est sans doute pour mieux camper les circonstances qui ont conduit à la mort du journaliste burkinabé que Luc Damiba et Abdoulaye Ménès Diallo ont réalisé le film documentaire intitulé " Borry Bana : le destin fatal de Norbert Zongo ". L'expression " borry bana " signifiant, en langue bambara, " la fuite est terminée " avait été prononcée par le résistant africain Samory Touré lorsqu'il a senti qu'il ne pouvait plus échapper aux colons français.

DENONCER UNE CERTAINE IMPUNITE Grâce à l'Institut Panos Afrique de l'Ouest (co-producteur de l'oeuvre), les réalisateurs burkinabés ont fait découvrir au public dakarois la version en 27 minutes de leur documentaire. C'était samedi dernier dans la salle de projection du Centre culturel français (CCF). Une série de témoignages parsemés d'images d'archives tirées, pour la plupart, des journaux télévisés de la Télévision nationale du Burkina. Devant la caméra, se relaient des acteurs comme le célèbre historien burkinabé, Joseph Ki-Zerbo ; le très agité Robert Ménard, secrétaire général de Reporters Sans Frontières ; Bénéwendé Sankara, avocat de la famille Zongo, dont certains membres, comme sa mère Augustine, son fils aîné Guy et son frère cadet Robert, ont tenu, calmement, à exprimer leur douleur et leur rancoeur devant un crime dont ils ignorent peut-être les mobiles. C'est un film assez " militant ", comme l'a si bien dit le cinéaste sénégalais Cheikh Ngaïdo Bâ qui, lui-même, avait connu Norbert Zongo lors de ses nombreux séjours à Ouagadougou pour les besoins du FESPACO, ce célèbre festival de cinéma africain. Ce documentaire, qui donne également la parole à des journalistes burkinabés, dénonce une certaine impunité qui a tendance à s'installer dans de nombreux pays d'Afrique.

Une impunité qui constitue une sérieuse équation pour tous ceux qui sont épris de liberté et qui, à l'instar des journalistes, veulent mettre à nu les pratiques pas toujours catholiques de ceux qui nous dirigent, parfois malgré nous. Les réalisateurs n'ont pas la prétention d'avoir réalisé un chef d'oeuvre, ni d'avoir fait le tour de la question. En fait, Abdoulaye Ménès Diallo (présent au CCF samedi dernier) reconnaît, d'emblée, que lui et son co-réalisateur, Luc Damiba ne sont pas du tout des professionnels de l'audiovisuel (le premier est diplômé en Histoire de l'Art et le second a fait des études en Communication pour le développement), mais ont juste voulu faire partager tous ces témoignages recueillis auprès d'acteurs politiques, d'étudiants et de membres de la société civile.

UN LIVRE-TESTAMENT Un film simple, sans trop de prétention donc, mais qui pousse à réfléchir et à poser le débat sur la pratique du journalisme dans les pays africains. Même si Robert Ménard exagère un peu, lorsqu'il affirme qu'en Afrique le chef de l'Etat et sa famille sont des " domaines " tabous que la presse n'ose pas aborder (ce n'est pas le cas partout), il faut quand même reconnaître que de nombreux journalistes sont morts ou croupissent en prison pour avoir tout simplement osé écrire sur une " affaire sensible ". Au Mozambique, un autre journaliste, Carlos Cardoso, fondateur du quotidien privé Metical, a été assassiné le 22 novembre 2000 en plein centre de la capitale, Maputo, par des hommes armés. Son " crime " ? Il enquêtait sur ce qui est considéré comme le plus gros scandale financier du Mozambique indépendant, c'est-à-dire le détournement de 14 millions de dollars de la Banque Commerciale de ce pays, avant sa privatisation, en 1996. Dans cette affaire, comme dans celle de Norbert Zongo, la famille du chef de l'Etat est impliquée. Lors du procès qui avait eu lieu le 18 novembre 2002, deux de ses six présumés assassins avaient accusé Nyimpine Chissano, l'un des fils du président Joaquim Chissano, d'avoir été impliqué dans le meurtre. Le Procureur de la République a promis une enquête afin de déterminer l'éventuelle implication de Nyimpine Chissano. Quant aux cinq des six prévenus, reconnus coupables " d'homicide ", ils ont été condamnés, le 31 janvier 2003, à des peines fermes allant de 23 ans à 24 ans de prison.

Pour l'exemple. L'affaire Norbert Zongo connaîtra-t-elle, un jour, pareil épilogue ? L'un des réalisateurs du documentaire est assez circonspect, d'autant plus que la plupart des accusés sont morts, parfois mystérieusement, et que l'un des derniers présumés meurtriers, qui souffre d'une maladie tout aussi " mystérieuse ", est cloué sur un lit d'hôpital. S'il meurt, il emportera peut-être pour toujours les secrets qui entourent l'assassinat du journaliste burkinabé dont la devise du journal est : " La liberté d'informer, le droit de penser ". Avant de mourir, Norbert Zongo avait publié un roman intitulé " Parachutage ". Les réalisateurs et leurs producteurs comptent utiliser les bénéfices issus de la vente du film pour rééditer ce livre qui sonne comme un testament.

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