Félix Nzale
9 Décembre 2003
interview
L'Alliance des éditeurs indépendants " pour une autre mondialisation " était fortement représentée au Centre international pour le commerce extérieur du Sénégal (Cices) où s'achève aujourd'hui mardi 9 décembre l'édition 2003 de la Foire internationale du livre et du matériel didactique (Fildak). Son Secrétaire général, Etienne Galliand, exprime dans cette interview la philosophie et la vision de son organisation. Il décline les ambitions de l'Alliance pour le futur de l'Edition et de l'Humanité.
Vous dites dans votre déclaration finale que la globalisation économique et financière touche toutes activités humaines et creuse chaque jour le fossé entre riches et pauvres. Comment l'Alliance des éditeurs indépendants peut-elle aider à régler le problème ?
Dans un premier temps, la solidarité entre les éditeurs du Nord et du Sud peut leur permettre, en s'associant, de faire des économies d'échelle puisqu'ils sont plusieurs sur une même opération. Donc, immédiatement, d'avoir les avantages d'être unis sans avoir le désavantage d'être désunis ; d'être dans un grand groupe et donc de perdre leur identité. C'est vraiment contre l'esprit de concentration qui agite le monde de l'édition actuellement dans le monde que nous nous inscrivons. Nous prônons plutôt l'esprit d'association. On s'associe autour d'un livre, d'une collection et après on reprend sa liberté On ne la perd en fait jamais. C'est assez inquiétant ce qui se passe avec la concentration dans le monde de l'édition. En France, actuellement, il y a un regroupement entre les deux plus grands groupes éditoriaux français et ce qui est très grave pour l'Afrique, c'est que ces groupes-là font de la prédation sur les marchés locaux africains. C'est-à-dire qu'ils ne sont jamais présents sous leur nom, mais ils viennent racheter une petite part de capital, ou une part importante des capitaux d'une maison d'édition locale. Comme cela, ils commencent à prendre vraiment racine en Afrique et ils récupèrent les marchés locaux.
Dans la même déclaration, vous affirmez que le secteur de l'édition n'échappe pas à cette logique de la globalisation. Comment dans ce cas, votre Alliance pourrait-elle constituer une panacée ?
Une panacée, je ne sais pas. Nous, nous essayons simplement de répondre de façon alternative et de façon juste et égalitaire à ce type de problème. Il est hors de question de se laisser faire, mais il est aussi hors de question de rester dans le constat et dans la plainte. Il est très intéressant de se réunir ; et quand on se réunit dans les rencontres internationales, on voit qu'il existe déjà des solutions au niveau local. Des gens échangent la-dessus et se rendent compte qu'on peut faire quelque chose. Au niveau des échanges d'expériences professionnelles, en faisant des livres ensemble Et c'est ce que nous essayons justement de faire.
Peut-on savoir à quel public s'adresse votre déclaration ?
Nous nous adressons bien sûr à la presse dont nous pensons qu'elle sera présente en France dans le cadre de cette actualité de regroupement du secteur éditorial qui sera quelque chose à montrer et à faire savoir au monde. La déclaration va s'adresser aux Etats, aux Nations-unies, à l'Unesco On va faire du lobbying, mais du lobbying sain et équitable.
L'Alliance des éditeurs indépendants regroupe 60 éditeurs de 37 pays. C'est une diversité géographique qui signifie forcément une diversité sociologique. Comment compteriez-vous résoudre l'éventuel choc idéologique
Il n'y a pas eu pour l'instant trop de choc idéologique. La principale difficulté de l'Alliance des éditeurs, c'est d'arriver à gérer la saine tension entre unité et diversité. Forcément, on a un réseau international interculturel ; donc forcément il y a cette diversité culturelle magnifique et formidable. Il y a aussi que, bien sûr, un éditeur en Iran, cela n'a rien à voir avec un éditeur au Bénin ni même en France, bien évidemment. Mais ce qui a été le plus formidable à Dakar, c'est de se rendre compte que malgré toute cette diversité, il y avait des éléments d'unité très forts. Et arriver à parvenir à une déclaration commune rédigée à soixante, c'est quelque chose d'absolument formidable.
Une soixantaine de membres de toutes les aires géographiques Ne risque-t-il pas de se poser un problème de contenu en rapport avec les langues et les destinataires des produits ?
Sur ce point, nous avons essayé de faire une chose qui a très bien fonctionné à Dakar et qui est adoptée pour le fonctionnement à venir de l'Alliance : c'est de regrouper les gens par réseaux linguistiques. C'est-à-dire qu'on a mis en place un réseau linguistique anglophone, francophone, lusophone, hispanophone, sinophone, etc. Et au sein de ces réseaux Prenons l'exemple du réseau lusophone : il regroupe un éditeur de Guinée-Bissau, d'Angola, de Mozambique, trois Brésiliens et bientôt un Portugais. Ces gens représentent une énorme diversité géographique, mais ont un facteur d'unité qui est la langue. Ils ne s'étaient jamais rencontrés cependant dans le réseau lusophone, ne travaillaient jamais ensemble. Avec cette base unitaire que représente la langue, il y avait toute la diversité derrière ; et unité et diversité étaient respectées. Notre souci, et là où l'on voudrait travailler un peu plus, c'est sur les langues minoritaires, les réseaux linguistiques orphelins comme on les appelle. On pourrait parler des langues africaines qui ne sont jamais présentes dans le monde de l'édition et de l'écrit et qui pourtant, touchent un nombre considérable de personnes comme le Swahili.
Il s'agira aussi de mettre en commun les connaissances, les avoir-faire et les comportements professionnels. Par quels mécanismes et procédés se fera cette mise en commun compte tenu des différences sociologiques, culturelles et autres ?
On va raisonner par réseaux linguistiques. Par exemple, le réseau francophone qui était un des plus grands réseaux de la rencontre de Dakar a décidé de faire un dossier de travail de capitalisation d'expériences professionnelles sur le thème Diffusion, distribution et circulation du livre qui est un thème qui intéresse à la fois un éditeur de France, du Canada, du Sénégal, du Bénin de Suisse, de Belgique Tout le monde s'est retrouvé autour de ce thème et l'on a adopté le projet. L'idée a germé d'un dossier qui va être transmis aux Etats dans une action de lobbying
En son sein, l'Alliance regroupe des pays du Nord et du Sud, ce qui fait penser à un déséquilibre des moyens. Que répondriez-vous à ceux qui diront que l'Alliance serait un moyen de perpétuer, sur le terrain de l'édition, la dépendance du Sud par rapport au Nord ?
C'est une grande question effectivement, l'indépendance du Sud par rapport au Nord. Mais nous essayons tout simplement de faire en sorte que ce soit de la solidarité et certainement pas de la dépendance. Sinon, ce serait de l'interdépendance choisie, voulue et acceptée. Tout, chez nous, fonctionne sur ce principe.
Peut-on savoir qui finance l'Alliance ?
Bien sûr ! l'Alliance est financée majoritairement par une fondation franco-suisse qui s'appelle Fondation Charles Paul-Meheir pour le progrès de l'Homme qui est une fondation humaniste. Elle est financée aussi par la Fondation Ford et l'Agence intergouvernementale de la Francophonie sur d'autres opérations. Mais j'insiste beaucoup sur le fait que les éditeurs participent activement au budget de l'Alliance des éditeurs indépendants au prorata de leurs moyens.
Vous définissez-vous comme des anti-mondialistes ?
Non, on ne se définit pas comme des anti-mondialistes parce que de toute façon la mondialisation est là. C'est un mouvement inéluctable et, selon nous, extrêmement positif qu'on essaie de distinguer avec la globalisation financière. Effectivement, la mondialisation est une grande chance même si elle génère beaucoup de difficultés. Mais on ne peut pas se satisfaire de la pensée dominante, de la pensée économiste qui est en train de se répandre à une vitesse assez impressionnante. Donc, nous nous situons en phase avec les gens qui ont monté des fora sociaux mondiaux à travers le monde, que ce soit à Porto Allegre au Brésil, ou à Bombay en Inde, l'année prochaine. Nous aimerions mettre en place une autre mondialisation qui remet l'être humain au centre de toutes les préoccupations des activités. L'Alliance des éditeurs indépendants sera présente à Bombay en janvier 2004 où il y aura un atelier sur l'édition indépendante et tout ce qui s'est passé à Dakar sera présenté à nos amis éditeurs indiens et à tous les alter-mondialistes qui seront présents.
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