Paris-Maâti Kabbal
9 Décembre 2003
Essentielle, Fès l'est à plus d'un titre: du fait de sa fondation (où la part du mythe y est prééminente), mais en raison également de sa topographie qui mêle l'intérieur et l'extérieur, le visible et l'invisible, le haut et le bas.
Nulle autre ville que Fès n'a su combiner avec bonheur de tels éléments; à l'instar de Florence, Cordue, Tolède, Séville, elle s'enorgueillit de son statut de cité complexe capitalisant savoir, luxe, esthétique et volupté. Fès ne se livre pas d'un prime abord: "Elle se défend par sa vieille muraille crénelée, aux teintes brunes, qui l'enserrent et lui confèrent une harmonie de formes et de couleurs. Elle préserve aussi sa vie intime, essentielle, son âme, par le dédale et l'impasse ( ) derrière les espaces publics, une autre Fès, paisible et domestique, silencieuse et méditative, semble exclure tout regard étranger", indique Mohamed Métalsi, qui s'est introduit dans les interstices de la ville, armé de son amour et de son savoir d'urbaniste-esthète, pour en déployer, le parchemin, les fondations, les trames architecturales et les textures.
Le résultat: Fès s'offre à notre regard dégagé de toute appétence folklorique ou exotique, elle nous est rendue dans la grandeur de son faste jamais désuet. Dépliant la cartographie de la ville, l'auteur y décèle sous l'impression du désarroi et du désordre un véritable labyrinthe organisé.
"Le plan en apparence labyrinthique s'organisait selon des catégories spatiales correspondant à une hiérarchie de jugements de valeurs: l'intérieur et l'extérieur, le privé et le public, l'inclus et l'exclu" et l'auteur de relever les "lieux privilégiés" qui commandent et organisent le plan urbain de Fès et la hiérarchie des parcours: la mosquée, le souk, les portes de la cité et la ville Royale de Fès Jdid. Le réseau de ruelles de la médina présente trois catégories de voies: les artères principales, les ruelles secondaires et les impasses".
Ce schéma évoluera à partir du XVIIème siècle. Si les artères principales concentrent le spirituel et l'économique, dont l'emblème reste la Karawiyyine et la Kissariya, les ruelles secondaires jouent un rôle organisateur, centrifuge "d'une largeur qui ne dépasse pas trois mètres, les ruelles secondaires, tortueuses et quelquefois couvertes, mettent en relation, sans passer forcément par le centre, les quartiers entre eux, les quartiers et le centre, les quartiers et les portes de la ville".
Si Fès est le produit architectural, culturel et culturel de l'Islam, elle doit également aux juifs, épanouis notamment sous les Mérinides, l'essor de son commerce, le développement de ses corps métiers, sans parler de leur rôle politique comme conseillers auprès des souverains. L'auteur pointe un déficit concomitant quasiment à toutes les fondations des villes anciennes: ls véritables bâtisseurs de la ville n'ont pas eu droit de cité dans l'histoire écrite de ces villes, dont Fès fait partie. Leur rôle a été ou minoré ou tout simplement ignoré.
"On cite les noms des sultans, des princes et des riches marchands, alors que les noms des bâtisseurs restent généralement dans l'oubli", note Mohamed Métalsi. L'oeuvre de la ville ressort donc au groupe et non à l'individu, la notion d'architecte est de date récente et renvoie à l'intellectuel-artiste. Si Fès, l'ancienne et la nouvelle, a toujours joui des faveurs et des égards des différents souverains, pour la maintenir lustrée et éclatante, elle porte aussi l'empreinte d'artisans inconnus qui ont su insuffler dans son espace ouvert ou secret une magie éternelle et subtile, que ce livre restitue brillamment, avec éclat et mesure.
Mohamed Métalsi. Fès, la ville essentielle
Photographies de Cécile Tréal et Jean-Michel Ruiz, ACR éditions.324 pp.
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