Kamlesh BHUCKORY
9 Décembre 2003
Port Louis — Le récit de la confrontation de l'enquêteur à deux de ses supérieurs revêt des allures de roman policier. Il donne la mesure du climat très dégradé régnant au sein de l'organisme anticorruption.
LA Criminal Investigation Division (CID) a été saisie hier des allégations de séquestration d'un enquêteur de l'Icac, Devanand Haulkaree. Ce dernier dit craindre pour sa sécurité et celle de sa famille après les menaces de mort qu'il aurait reçues. Depuis l'incident, il dit souffrir d'insomnie et de manque d'appétit. Il se serait évanoui dimanche et depuis, il a été admis à la clinique Chisty Shifa où il est sous perfusion.
Le conflit au sommet de l'Icac entraîne ainsi une première affaire collatérale. Devanand Haulkaree, 38 ans, prétend que dans la soirée de jeudi il a été séquestré au QG de l'Icac. On aurait voulu lui soutirer une déposition incriminant Roshi Bhadain.
La commission, mise en présence de ces allégations, les rejette en bloc. Un porte-parole souligne : "L'interrogatoire a été initié pour faire la lumière sur les fuites dans la presse. A aucun moment, il n'a été question de séquestration."
A la suite de ces accusations consignées au poste de police de Moka, la CID a prévu pour aujourd'hui une reconstitution des circonstances dans lesquelles Devanand Haulkaree affirme avoir été séquestré. Cela pourrait toutefois dépendre de l'état de santé de Devanand Haulkaree. "Dans la journée d'hier, j'ai reçu à deux reprises des menaces de mort d'abord sur mon téléphone fixe de la clinique ensuite sur mon cellulaire. Mon épouse a également reçu de tels appels à la maison. Je réclame une protection policière", dit-il.
La porte claque
Ce jeudi 4 décembre démarre, selon le récit que Devanand Haulkaree nous a fait, avec une opération concernant des allégations de pot-de-vin à l'encontre d'un constable. De retour au QG de l'Icac, il s'attelle à la rédaction du rapport destiné le lendemain au commissaire de police.
A 17 h 40, il planche toujours dessus, quand deux Chief Investigators de la commission se présentent à son bureau et le somment de monter au 1er étage. "Ils me l'ont demandé sur un ton ferme. Vu que ce sont mes supérieurs, je les ai suivis. Arrivés dans leur bureau, l'un s'est mis tout près de la fenêtre et l'autre a claqué la porte dans mon dos", relate-t-il de son lit."L'un m'a demandé de m'asseoir car on avait beaucoup à se dire", ajoute-t-il. Devanand Haulkaree s'exécute.
- Vous savez pourquoi vous êtes ici ? " lui disent-ils en substance. A quoi Devanand Haulkaree répond que non. La rencontre porte sur le conflit opposant Navin Beekarry à Roshi Bhadain. "Le tandem m'indique qu'il a reçu des ordres de Navin Beekarry et Gérard Bisasur de s'enquérir si je suis dans le camp de ces derniers ou dans celui de Roshi Bhadain. Je leur réponds que dans cette guerre des éléphants, je n'y suis pour rien. Ce qui m'intéresse c'est le fruit de mes enquêtes." Son supplice, qui durera plus de trois heures, ne fait que commencer.
Allongé sur son lit, à la clinique Chisty Shifa, Port-Louis, Devanand Haulkaree, les traits tirés, parle d'une voix à peine audible quand il aborde cet aspect de la séquestration alléguée."Ils m'ont martelé dans l'oreille que j'ai juré allégeance au commissaire. J'ai rétorqué que je l'ai fait non pas envers Navin Beekarry mais envers l'institution qu'est l'Icac".
L'un de ses supérieurs se découvre alors. Devanand Haulkaree est, en effet, appelé à consigner un "damning statement" contre le directeur des enquêtes. Il lui faut expliquer que les fuites des enquêtes dans la presse écrite viennent de Roshi Bhadain. Ce faisant, il aurait exonéré le commissaire Navin Beekharry.
Face au refus de Devanand Halkaree de signer, les supérieurs brandissent la menace de résiliation de son contrat de travail. En effet, Devanand Haulkaree a rejoint l'Icac en juin 2003 pour une durée de trois ans. "J'ai imploré leur bonté pour que je puisse rentrer chez moi, où m'attendait ma famille. Ils sont restés de marbre. Au contraire, ils m'ont menacé de me faire arrêter sous une accusation d'entente délictueuse contre le commissaire. Ils ont prétendu que je serais détenu au QG de l'Icac sans l'aval du commissaire de police."
Une photocopie de trop
Devant ces menaces, Devanand Haulkaree décide de signer la déposition. Celle-ci consiste à admettre les faits suivants. Le 28 novembre, lors d'une de ses comparutions devant l'Icac, Robert Lesage, principal suspect dans le scandale financier MCB- NPF, soumet une série de quatre documents. Roshi Bhadain, qui en prend connaissance, s'étonne de la teneur d'un document faisant mention du Deputy Commissioner Gérard Bisasur. Le directeur des enquêtes souhaite en faire une copie. " La photocopieuse du rez-de-chaussée étant en panne, il me demande de l'accompagner à l'étage pour en faire des copies. Aussitôt faites, il me remet les copies afin que je les donne au Exhibit Officer".
Mais Devanand Haulkaree refuse de poursuivre la déposition lorsqu'il réalise que cet épisode contient des éléments qu'il n'est pas prêt à reconnaître comme véridiques, dit-il. Il refuse d'affirmer que, ce jour-là, Roshi Bhadain avait fait trois copies, dont une destinée à la presse.
Sa résistance paiera. Ses supérieurs se seraient montrés plus conciliants à son égard. "Ils m'ont dit qu'ils étaient maintenant convaincus que je ne roulais pas pour Roshi Bhadain."
La dure journée n'est pas terminée pour autant. Devanand Haulkaree, furieux de ce qu'il vient de vivre, consigne une déposition au poste de police de Moka pour séquestration, en présence de son homme de loi, Me Siddhartha Hawoldar.
la guerre des clans
Un enquêteur entre le marteau et l'enclume
L'"Investigator" Devanand Haulkaree soutient haut et fort qu'il ne fait partie d'aucun clan de la commission anticorruption. Depuis son intégration à l'équipe d'enquêteurs, il ajoute qu'il entretient des relations professionnelles avec le personnel, ni plus ni moins.
Au départ, il ne fait pas partie du panel d'enquêteurs sur le scandale de détournement de fonds à la MCB. Il se concentre sur les autres cas rapportés à la commission. Ses supérieurs sont des "Senior & Chief Investigators" et non pas Roshi Bhadain. Ce n'est que vers la fin de novembre que l'adjoint au directeur des enquêtes, Gheeanesswar Jootun, lui demande de mener les interrogatoires. Interrogé sur sa carrière, l'enquêteur met d'emblée l'accent sur ses divers diplômes acquis au fil des années à l'Université de Maurice dans divers secteurs : comptabilité, économie, et sociologie, entre autres. Après un bref passage dans la fonction publique, il se joint à la police. A la mise en place du Narcotics Bureau, Devanand Haulkaree se joint à ce département en tant que coordonnateur. Ce n'est qu'en juin 2003 qu'il dit avoir pris de l'emploi à l'Icac.
Riposte
L'affidavit de Roshi Bhadain juré jeudi
Ce n'est que jeudi que le directeur des enquêtes à l'Icac, Roshi Bhadain, compte jurer un affidavit pour contester sa suspension qu'il juge "illégale". Cela nous a été confirmé hier par son homme de loi, Me Yousuf Mohamed. Il était prévu au départ que l'affidavit allait être juré hier, lundi. "Le comité parlementaire de l'Icac va se réunir mercredi pour entendre la version des faits de Roshi Bhadain sur les fuites d'information. Nous ne voulons pas embarrasser ce comité. Pour cette raison nous préférons attendre jeudi avant de prendre une décision", dit Me Mohamed. Un rapport sur les fuites d'informations dans la presse avait été soumis, jeudi dernier, au comité parlementaire par le commissaire de l'Icac, Navin Beekarry. Ces fuites concernent, entre autres, des échanges de correspondance entre le commissaire et le directeur des enquêtes.
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