Lionel Manga
9 Décembre 2003
" Je suis Kabako, mon nom est Kabako, et je vais vous raconter une histoire " : planté à l'angle droit de la scène au-dessus de laquelle sont suspendues quatre lampes-tempête allumées, c'est par ces mots énigmatiques que Faustin Linyekula ouvre sa chorégraphie intitulée " Triptyque sans titre ", qu'il donne pour la troisième fois au Cameroun, après le festival de danse Aboki Ngpma et les Scénographies Urbaines de Douala.
Commence alors un ballet étrange auquel ont part trois autres comparses et qui se déroule dans un espace-temps insituable : où sommes-nous et quand ? Difficile de le savoir au premier degré. On est certes quelque part Peut-être dans une tête, au sein d'une conscience éclatée, celle d'un être déchiré entre ses diverses identités possibles et qui le tourmentent, qui le hantent Ce quidam en veste qui tournoie et s'exhibe sans façons, un rien arrogant, a un air de famille avec le " sapeur ", figure africaine contemporaine d'une manière de dandysme, imbu de frivolité et de glamour à la petite semaine, genre " Regardez-moi
Voyez comment je suis on ne peut plus beau ! .. " Il parade et plastronne, fier comme un paon qui fait la roue. Mais il n'est pas seul Un tandem vêtu de robes de bure à capuche observe cette fanfaronnade black mic-mac, faussement extatique et franchement sarcastique, campant une évidente sidération dans des postures intentionnellement simiesques. En attendant que la frime morde la poussière Sur fond de chaos sonique, la dérision claque, claque et claque encore, tandis que Kabako déambule sur la scène, comme perdu dans ses pensées, ailleurs. Puis, sans crier gare, il part dans un solo étourdissant qui illumine la tension, au large des contorsions convenues du genre : la performance frise volontiers la transe contrôlée ; Et quand une complainte en sourdine s'élève, façon berceuse, la mélancolie qui rôdait à la lisière entre en scène. Et ce chaos sonique qui ne cesse jamais, jamais, jamais
Quelle est cette histoire aussi furieuse qu'indécidable ? Celle de l'Afrique dans sa désolation qui n'en finit pas d'alimenter l'actualité sur Terre ? Celle de l'Afrique fêlée de part en part ? Il se pourrait bien, à en juger par cette esthétique qui ne fait pas de concession à la facilité, proche de la " cruauté " chère à Antonin Artaud, le dissident du surréalisme. Comme dans la fameuse chanson, on attend l'histoire, et l'histoire semble ne pas venir
Peu à peu, la tension retombe, non sans que la compassion et la douceur soient passées par-là. Et l'aveu tombe au terme de ce chassé-croisé : " J'ai oublié l'histoire que je voulais vous raconter, trop de bruit dans ma tête " Exit Kabako et sa profonde fêlure : de la poésie à l'état pur.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2003 Le Quotidien Mutations. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.