Le Patriote (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Anaky Kobenan, président du MFA : " Arracher la signature à Gbagbo"

Interview Réalisée Par D.al Seni Et Kesy Jacob, Coll : K.marras

9 Décembre 2003


interview

Une figure de proue du FPI pendant les années de braise, Anaky Kobenan a subi les foudres du régime pour avoir commis «le parricide» en se mettant du côté de Laurent Gbagbo contre Houphouêt-Boigny.

Anaky a payé au plus fort son engagement politique dans l'opposition ivoirienne. De longs mois de détention, la confiscation de ses biens et la liquidation de son entreprise de transit, l'une des plus florissantes de la place à l'époque. Parti des rangs du FPI en 1993 «parce que les convictions et les principes de départ n'avaient plus cours», Anaky fonda le MFA, Mouvement des forces d'avenir avec lequel il a été élu à l'Assemblée nationale en 2000. A la faveur de la table ronde de Linas Marcoussis pour sortir la Côte d'Ivoire de la crise politico-militaire, il siège au gouvernement de réconciliation nationale comme ministre d'Etat, ministre du Transport. Dans cette interview qu'il a bien voulu nous accorder, Anaky Kobenan se prononce sur l'actualité politique marquée par les difficultés de mise en oeuvre du programme de Marcoussis. Avec son franc-parler habituel, il répond sans détours.

- La situation politique en Côte d'Ivoire connaît des blocages. Récemment à Accra, des Chefs d'Etat se sont réunis pour trouver une solution à la crise. Malheureusement, les résultats ne sont pas probants. Pensez-vous qu'aujourd'hui, la situation peut s'aggraver ?

- Nous sommes dans une situation de ni guerre, ni paix désastreuse par rapport à la situation économique. Il n'est pas un secret de dire que l'économie va au plus bas. Il est grand temps que les problèmes politiques soient réglés pour que la vie reprenne normalement pour que tous les opérateurs économiques retroussent leurs manches pour se mettre au travail. Plus le temps passe, plus le pays est pénalisé et perd des positions.

- Le blocage actuel n'est-il pas dû aux faiblesses de Marcoussis ?

- Je suis totalement d'accord avec vous. A Marcoussis, le MFA avait attiré l'attention de tous les participants sur les risques qu'on prenait en ne précisant pas certaines choses. A Marcoussis, nous avons dit qu'il était important qu'on délimite de manière claire et nette les pouvoirs du gouvernement de réconciliation du gouvernement de réconciliation nationale mené par le Premier ministre par rapport aux pouvoirs du Président de la République et cela, en référence aux articles précis de la Constitution qui définissent des attributions dans tel ou tel domaine. Nous avons pour ce faire, exprimé que soit retrouvé une formule juridique pour que le gouvernement de réconciliation nationale, dès lors qu'il avait délibéré et pris des décisions puisse prendre des décrets ou toutes autres formules juridiques. Cela pour ne pas qu'une fois, la décision prise, le gouvernement de réconciliation ne soit pas obligé de se plier à la signature du Président de la République. Il ne fallait surtout pas oublier que dans le conflit le Président de la République représente quand même l'une des factions. Lorsque nous, au MFA, avions évoqué cela, nous nous sommes entendus dire que nous péchions par excès de pessimisme. Marcoussis correspondait à une période donnée et répondait aux réalités sur le terrain où il était établi que le rapport de forces ne donnait aucune des deux armées favorites ou supérieures. Entre temps, il y a eu un investissement massif du Président en matériel, armes, camions et même avions. Nous ne sommes donc plus, du moins si on s'en tient au strict domaine de la récapitulation statistique, au même rapport de force. Et cela peut expliquer que des positions, au départ souples et de bonne composition se raidissent. Mais, je l'ai déjà écrit, la guerre n'est pas de l'arithmétique

- On aurait pu envisager des ordonnances gouvernementales ?

- Exactement. Le Président de la République pouvait prendre des décrets comme il l'a toujours fait et comme la Constitution le lui permet. Mais on aurait pu imaginer que le gouvernement de réconciliation nationale puisse, lui aussi, prendre des ordonnances ou toutes autres formules juridiques, pour qu'il puisse travailler sans qu'il y ait cette espèce de sanction suprême qui est celle de la signature sinon du stylo à bille du Chef de l'Etat. Au fond, la grosse erreur de Marcoussis a été d'oublier qu'en dernier ressort, quand on est soumis au verdict du stylo de quelqu'un, cette personne peut signer ou ne pas signer.

- Marcoussis avait tablé sur la bonne foi de tous les signataires, parce qu'il est écrit que les partis politiques notamment leurs représentants à l'Assemblée nationale, soutiendraient ces accords.

- Nous avions été traités de pessimistes à l'excès. Mais pour nous il est clair que, quand il s'agit des hommes et leur gestion, il vaut mieux considérer qu'on a affaire à des démons plutôt qu'à des anges. A Marcoussis, on a terminé en pensant que tout le monde était des anges en nous tenant par les bras pour chanter l'hymne national alors qu'au fond, c'était une erreur. On avait pris certaines décisions mais il fallait tenir compte des intérêts et des desiderata des uns et des autres et de leurs intérêts politiques. La meilleure preuve, c'est qu'à Marcoussis, le FPI a signé mais aujourd'hui, Affi N'Guessan ne montre pas qu'il a effectivement signé.

- L. P. : Aujourd'hui, les signataires de l'accord de Marcoussis sont divisés en deux blocs. Celui des «marcoussistes» et celui du Chef de l'Etat. Le MFA se retrouve dans cette division dans le bloc des «marcoussistes». D'aucuns ont vite fait de dire que vous avez rejoint la rébellion et partant que vous êtes contre les intérêts de la République.

- A. K. : Au fond, on n'a pas attendu qu'on revienne de Marcoussis pour dire qu'Anaky ait rejoint la rébellion. Au troisième jour de Marcoussis, une télévision a fait son scoop en disant depuis la France, que j'avais déclaré que je regrettais de n'avoir pas pris les armes avec les rebelles. Le scoop était faux. Il a été distillé à dessein dans un but politique très précis. Celui de diaboliser le MFA et Anaky Kobenan. Parce que sur tous les problèmes posés à Marcoussis, le MFA a tenu à faire une lecture objective. Nous n'avions pas de positions à défendre. La télévision qui s'est faite l'écho de ce faux scoop que nous avions retrouvée plus tard ici était en son temps basée à l'hôtel Ivoire et dépendait directement du Président de la République. Cette espèce de fatwa qui a été lancée contre nous dès les premiers jours de Marcoussis tenait au fait qu'avant que nous nous rendions à Marcoussis, il y avait une initiative qui avait été lancée ici au niveau des partis pour que tous aillent et parlent d'une seule voix. Cette initiative, il faut le dire, a été inspirée par le FPI. Nous, au MFA, nous avons estimé que s'il fallait aller à Marcoussis pour parler d'une seule voix, cela ne servirait à rien. Pour nous, il fallait donc que nous allions tous, libres là-bas, pour donner nos points de vue sur tous les problèmes qui y seront soulevés pour le bien de la Côte d'Ivoire. Nous avons eu le courage de soutenir cette position et c'est ce qu'on veut nous faire payer aujourd'hui.

- Ce courage n'est-il pas une sorte de vengeance personnelle contre vos anciens alliés du FPI ?

- Je me vengerais de quoi ? Nous sommes dans un système politique qui se veut démocratique, et celui qui est au pouvoir a forcément la majorité des autres partis comme opposition. L'essentiel, il doit s'agir d'une opposition raisonnée et intelligente et surtout constructive, mettant en avant l'intérêt du pays. C'est donc tout à fait normal que le MFA et Anaky soient dans l'opposition face au FPI et à Gbagbo. Et justement, en raison de nos étroites relations d'hier, nous devons être les meilleurs opposants possibles et aider ainsi Gbagbo à mieux conduire les affaires de l'Etat. D'ailleurs, par rapport à ce qu'il a été lui-même comme opposant face à Houphouët et Bédié, j'estime que je suis encore très loin du compte. Je m'appliquerai à faire encore mieux et plus fort mon «travail» d'opposant politique !

- Vous pouvez vous venger d'avoir été abandonné pendant le temps de vache maigre par le FPI.

- Je vous dirai qu'en 1993, je me suis levé un jour pour déclarer que je quittais le FPI pour créer mon propre parti, le MFA. Parce que je ne me retrouvais plus dans la voie du FPI par rapport aux convictions et les accords de départ. Je n'ai pas été le seul à prendre ce genre de chemin.

- Vous êtes dans le gouvernement de réconciliation nationale en tant que ministre d'Etat, ministre des Transports. Mais, on a l'impression que sur la scène politique, nous sommes en face de deux réalités : le pouvoir réel du gouvernement de réconciliation mais un pouvoir parallèle incarné par les «jeunes patriotes» qui dictent lui aussi sa loi. Selon vous, l'Etat existe-t-il encore ?

- L'une de nos plus grandes préoccupations lorsque nous rencontrons les responsables des autres partis politiques, mais aussi lorsque le gouvernement se réunit en conseil de gouvernement ou en Conseil des ministres, est la nécessité de reconstituer l'Etat en Côte d'Ivoire, qu'on retrouve comme naguère une autorité d'Etat. Effectivement, le phénomène dit des «jeunes patriotes» est inadmissible dans ce qu'on appellerait un Etat de droit. Il n'est pas possible que tous ces mouvements qui ne correspondent à aucun organe d'Etat ou démembrement de l'Etat puissent, à volonté, bénéficier d'une radio, de la télévision et de la plupart des médias d'Etat, avoir toutes les facilités à tenir leurs meetings et véhiculer souvent leurs points de vue extrémistes. Et même aller jusqu'à interpeller, insulter impunément un ministre. Lors de leurs manifestations, créer du désordre et causer des actes de vandalisme comme ce fut le cas à IVOSEP, au vu et au su des forces de l'ordre, je pense que trop, c'est trop. Et c'est la preuve qu'en Côte d'Ivoire, il y a réellement un déficit d'Etat. Ce cas n'est pas seulement spécifique aux «jeunes patriotes». Il y a d'autres pans de la société. Nous avons ce problème au niveau de la Justice, de la Sécurité et de la Défense. Au cas où vous ne le saurez pas, lorsque les onze militants du RDR ont été arrêtés, le ministre de la Sécurité lui-même n'était pas au courant. Ce n'est que le lendemain que feu Jean Hélène a informé le ministre sur les ondes de la radio de cette situation. De la même manière, lorsque le militant du PDCI, Kossonou Kobenan a été arrêté par la gendarmerie, le ministre de la Défense qui est quand même le ministre de tutelle, n'a été informé que longtemps après. Pour ne pas dire qu'il a été l'un des derniers à être informés. Toute chose qui force à la conclusion qu'il y a un véritable problème d'autorité de l'Etat.

- Vous évoquiez à l'instant le meurtre de notre confrère Jean Hélène qui pose le problème de la sécurité de la presse en général. Ajouté à cela, un nouveau phénomène qui a désormais pignon sur rue, c'est la destruction des journaux dans les kiosques. En tant que responsable politique, que pensez-vous de cette situation ?

- Pour ce qui est du meurtre de Jean Hélène, là où se situe le problème, c'est que nous savons tous que ce n'était pas une bavure. Jean Hélène a été tué par quelqu'un qui a procédé à ce meurtre de la manière la plus froide et déterminée et qui est allé ensuite l'annoncer à ses supérieurs sans regret aucun. Et qui, jusqu'aujourd'hui, ne regrette pas son acte. Pis, il se trouve des personnes pour le soutenir. Cela est très grave. Parce que, c'est comme cela que commencent tous les fascismes. C'est un déshonneur pour la Côte d'Ivoire.

En ce qui concerne la destruction des journaux, je dirais que ce n'est pas un phénomène nouveau. En Allemagne, cela s'est passé de la même manière au début des années 30. Ce sont des méthodes qui ont été utilisées par les Nazis pour accéder au pouvoir. Vous savez, toujours dans les débuts de tous les partis totalitaires, on passe par ce canal de la presse pour museler l'opposition, afin d'instaurer une espèce de terreur dictatoriale totale. Ces journaux sont détruits au vu et au su de tous, par la troupe du même Blé Goudé. Ce qui n'est point tolérable.

- Qu'est-ce qui explique cette apathie ?

- Actuellement, la Côte d'Ivoire vit un dualisme au niveau du pouvoir qui est intolérable. Vous avez un chef de l'Etat qui est encore en fonction et un gouvernement de réconciliation nationale issu des accords de Marcoussis. Ce n'est pas un secret, il y a deux pouvoirs en Côte d'Ivoire. A savoir, le pouvoir présidentiel et le pouvoir du gouvernement de réconciliation qui ne dispose pas et ne commande pas les forces armées ni les forces de l'ordre. Ces insuffisances font partie des tares qui n'ont pas été relevées à temps, à Marcoussis. Il aurait fallu indiquer à Marcoussis que les forces armées et les forces de l'ordre seraient sous l'autorité du gouvernement de réconciliation nationale. A Marcoussis, on a laissé ces deux institutions sous la tutelle du Chef de l'Etat qui, je le rappelle, est partie prenante à ce conflit. Nous payons aujourd'hui cette erreur.

- Monsieur le ministre d'Etat, aujourd'hui Marcoussis piétine. Quelle est, selon vous, la formule de sortie de crise ?

- La formule de sortie de crise serait, à notre avis de reprendre ce que j'appellerais les fondamentaux et de revenir à la base de l'accord de Marcoussis. Ce qui s'énonce en ces points suivants :

- La délégation de pouvoirs qui doit préciser ce qui est dévolu au Président de la République et au Premier ministre du gouvernement de réconciliation nationale.

- Au niveau du gouvernement de réconciliation nationale, on doit prendre une précaution.

Nous l'avons signalé à Marcoussis, nous n'avons pas été suivis. Il est dangereux et même imprudent de dire que le Premier ministre désigné doit conduire les affaires de l'Etat jusqu'aux prochaines élections. Le Premier ministre étant un homme, il peut à certains moments donner satisfaction. Tout comme il peut rencontrer des problèmes et avoir des faiblesses à d'autres moments. Il faudrait donc que l'ensemble des signataires de Marcoussis puisse régulièrement se retrouver et évaluer le chemin parcouru et s'il le faut, avoir un droit de censure sur l'action du Premier ministre et demander à le changer au cas où il ne donnerait pas satisfaction. Cela fait partie des erreurs commises à Marcoussis et que nous payons d'une manière ou d'une autre. Il aurait fallu et cela est important, que ce gouvernement de réconciliation nationale puisse effectuer de manière claire le contrôle de l'armée, de la police et de la gendarmerie qui ne dépendent que du Chef de l'Etat. Que ce soit lui seul qui contrôle tout et commande les armes n'est pas fait pour arranger les choses.

- Les textes fondamentaux de Marcoussis, à savoir l'éligibilité, l'identification et le foncier doivent passer devant l'Assemblée nationale qui demeure un bastion des personnes hostiles à ce compromis politique. N'y a-t-il pas aujourd'hui de graves risques que cette Assemblée rejette les textes qui lui seront soumis ?

- Si nous avions voulu à Marcoussis pousser la logique jusqu'au bout, il aurait fallu qu'à cette rencontre on arrête la décision de dissolution de l'Assemblée nationale jusqu'aux prochaines élections. Mais j'avoue que par rapport à la réaction de la population, cela aurait donné l'impression que la Côte d'Ivoire a été attaquée deux fois. Maintenant qu'il est évident que les textes doivent passer à l'Assemblée nationale, ce qui, à notre avis est le plus important, c'est de bien expliquer les textes à nos populations. Parce que, avant même que les participants à Marcoussis ne retournent en Côte d'Ivoire, il y a eu une interprétation défendue partout et ancrée dans les esprits qui veut que nous soyons partis là-bas pour vendre et brader la Côte d'Ivoire à l'étranger. Alors qu'au fond à Marcoussis, le plus important était de commencer à panser la Côte d'Ivoire des blessures du passé. Cela veut dire que la Côte d'Ivoire est le pays d'Afrique de l'Ouest qui a accueilli le plus grand nombre d'immigrés. Nous étions 2 350 000 en 1960, nous ne sommes pas loin de 20 millions habitants aujourd'hui. Il y a eu beaucoup d'arrivées. Et nous savons tous que ces personnes que nous accueillions, qui partageaient notre vie, qui travaillaient avec nous ne repartaient pas. Elles sont restées pour continuer à faire venir des parents et surtout, elles ont eu des enfants qui sont restés et qui ont vécu avec nous. A un moment donné, quelle décision fallait-il adopter par rapport à ce phénomène ? Bien entendu, il fallait voir ces choses avec beaucoup d'ouverture sans piétiner les intérêts des Ivoiriens

Ce débat a été au départ faussé par les partis et les politiciens parce que, basé sur l'exploitation ou les spéculations sur la candidature d'Alassane Ouattara à la présidentielle. Depuis la mort de Houphouët, avec Bédié, Guéi et Gbagbo, cela a occulté le vrai débat. Or qu'il y ait Alassane Ouattara ou pas, qu'il devienne Président ou pas, les Ivoiriens sont condamnés à réfléchir sur l'héritage de leur histoire et l'évolution du peuplement de leur pays depuis près d'un siècle et à en tirer les leçons et conclusions.

C'est une donnée de la géographie, de l'histoire et des faits et les Ivoiriens doivent commencer à s'en pénétrer. En tous les cas, dans l'histoire, ceux qui n'anticipent pas sont toujours emportés. Il s'agit ici de réalisme et de courage, de refuser la démagogie xénophobe facile.

Allons plus loin. Est-ce que la Côte d'Ivoire est le seul pays au monde à faire face à ce phénomène ? Qu'est-ce qu'a fait un pays comme la France ? Si vous prenez aujourd'hui les soixante-cinq millions de Français, quel est le pourcentage de ceux qui sont réellement Français d'origine ou de souche ? Si vous prenez en compte ceux qui sont originaires de l'ex-URSS, de l'Europe de l'Est, des pays méditerranéens ou encore du Maghreb. Ceux qu'on peut appeler Français purs de souche à mon avis ne font pas 50 %. Ne nous en cachons pas. La Côte d'Ivoire n'est pas un cas unique. C'est un phénomène qu'ont connu de nombreux pays. Tous ces pays ont, à un moment donné, regardé l'avenir, les intérêts du pays pour prendre les décisions qui s'imposaient.

- Ne craignez-vous pas d'être taxé de collusion avec les ressortissants étrangers ?

- Je sais que ce genre de propos va certainement déranger des personnes. Comme je vous le disais tantôt, que ce soit aujourd'hui ou dans dix ans, ce genre de débat sera inévitable. Il faudra qu'un jour, la Côte d'Ivoire prenne les décisions qu'il faut. Je pense qu'il faut, dès maintenant, anticiper en posant le problème afin de gérer au mieux les intérêts en présence. Sur les 322 462 km2 de la Côte d'Ivoire, aujourd'hui, les non Ivoiriens d'origine sont plus nombreux que les Ivoiriens d'origine. Ce n'est certes pas agréable de l'entendre, mais c'est peut-être cette vérité que les hommes politiques devraient s'atteler à dire dans l'intérêt de notre pays.

On doit partir d'un principe simple. Celui qui consiste à admettre que c'est un problème ivoirien et qui concerne les Ivoiriens. Et pour cela, s'en référer aux chefs traditionnels. L'Etat de Côte d'Ivoire s'est établi sur les terres ancestrales des Sénoufo, Akan, Wê, Dan, Malinké, etc. Même si nous sommes dans un Etat moderne, en cas d'événement d'extrême gravité ayant un enjeu national, les vrais chefs sont légitimés à intervenir et s'impliquer. Ils représentent notre terre, nos origines, nos traditions et notre sang et surtout ils ne sont pas liés à des intérêts politiques. Ce qui est primordial puisque nous sommes tous unanimes pour reconnaître que ce sont les politiques qui nous ont conduits au drame et à l'impasse d'aujourd'hui.

Tous les partis politiques ont les yeux rivés sur l'an 2005. Ne faut-il pas faire l'effort de se détacher de 2005 en traitant à fond le problème comme vous le proposer ?

Votre remarque est pertinente. Mais, il ne faut pas trop rêver. Seulement, ce sera à mon avis dommage pour toute la Côte d'Ivoire et pour l'avenir de nos enfants que ce problème ne soit pas vu dans le terme de l'intérêt national mais qu'il soit lié aux petits calculs des uns et des autres par rapport aux élections de 2005 ou de 2006. Et je vais vous dire une chose : si ce problème n'est pas bien traité maintenant, il n'y aura peut-être pas d'élection en 2005.

Ça bouge beaucoup, ces derniers temps, du côté des «patriotes» et autres partisans du chef de l'Etat : événements de M'Bahiakro, descente musclée de soldats à la radio et à la télévision, réclamation de démission des Généraux, siège du 43e BIMa par les patriotes, etc. Que pensez-vous de tout cela ?

Il y a effectivement beaucoup de mouvements même si à l'analyse, l'on pourrait parler d'agitation ou de fébrilité. Comment une poignée d'éléments des FANCI encadrant des jeunes supposés sans armes de guerre ni expérience militaire peut-elle prétendre prendre Bouaké ? Quelle aurait été la réplique des Forces Nouvelles ? Tout le monde estime que le sang a déjà assez coulé comme cela, et évitons ce genre de provocations suicidaires. Il est bon de faire le show, mais il faut savoir à quel moment tirer le rideau ! Par contre, cela nous conforte dans notre crainte qu'en ce moment en Côte d'Ivoire, l'Etat et son autorité se délitent. Il y a un certain nombre de principes et de règles que l'on ne doit jamais transgresser, au risque de tomber dans l'anarchie et le chaos...

Des soldats ne peuvent pas prendre sur eux d'aller attaquer, car la décision relève du politique et l'ordre doit émaner de leur hiérarchie. Ceci même si la cause qu'ils défendent leur paraît juste. Dans un pays normal, cela se sanctionne et même lourdement.

Comme si cela ne suffisait pas, l'un de leurs chefs investit le plateau les antennes de la télévision nationale, ce qui est aussi grave qu'inacceptable et interpelle les Généraux qui commandent notre armée, toujours à première vue en toute impunité ! Où se trouve la fameuse discipline qui partout et de toujours a fait la force des armées ? Quelle autorité auront désormais ces Généraux sur leurs officiers et hommes de troupe ? A-t-on mesuré ce que cela représente comme humiliation et frustration pour des militaires de ce rang, après tant d'années de loyaux services ? Non, il faut que nous nous ressaisissions, et qu'on redonne sa force et sa crédibilité à l'Etat et au gouvernement... A la limite, cela aidera même à la sortie de crise.

Vos prises de position font dire à certains que vous faites partie du «bloc rebelle».

Pour ce qui est des «jeunes patriotes», il y a un amalgame qu'heureusement, la grande majorité des Ivoiriens commence à percevoir. Aujourd'hui, en Côte d'Ivoire, celui qui supporte politiquement le Président de la République est un patriote, nationaliste et celui qui est de l'opposition est culpabilisé comme traître à la patrie et «assaillant». En tant que ministre des Transports, je me suis battu pour que le chemin de fer reprenne. Ce qui relève simplement de ma mission et est du plus grand intérêt pour l'économie nationale. J'ai été pour cela accusé de trahison nationale et d'intelligence avec l'ennemi par ces mêmes patriotes qui ont même été jusqu'à déboulonner des rails en pleine journée, aux alentours du Palais présidentiel, sous l'oeil bienveillant d'éléments des forces de l'ordre ! Veut-on revenir au parti unique, à la pensée unique ? Presque tous les partis politiques : PDCI, RDR, MFA, UDPCI, UDCY,... ont déjà été traités de rebelles, de traîtres, etc.

Pour ma part, j'estime que personne n'a de leçon de patriotisme à me donner. Il faut que les Ivoiriens se ressaisissent.

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