Reportage de Laure BOUTIN et Xavier MORONI avec l'assistance-conseil de Allé DIOUF
10 Décembre 2003
analyse
«Quand le bâtiment va, tout va », a-t-on coutume de dire. Ce qui est vrai sous toutes les latitudes l'est tout autant au Sénégal. Si Dakar va mal aujourd'hui, si les populations ne reconnaissent plus leur ville tant chantée par les poètes, si la capitale est en partie défigurée, c'est bien à cause de la non-application des règles les plus élémentaires de construction et d'urbanisme.
Non-respect du cadre institutionnel, législatif et réglementaire, mauvaise application des textes en vigueur, mauvaises pratiques sur le terrain en porte-à-faux avec les règles d'urbanisme, voilà en résumé les obstacles qui gangrènent le secteur de la construction et de l'habitat. Pourtant, un bref retour dans l'Histoire devrait nous permettre de reconnaître que Dakar a su bénéficier d'acquis non négligeables en matière de construction, si on se réfère aux bâtiments coloniaux, fabriqués à partir de nos matériaux locaux et qui demeurent encore des références et des symboles en matière de construction. Naturellement, le cheminement historique qui a conduit à la situation actuelle, tant décriée par la plupart des professionnels du bâtiment, interpelle tout un chacun, de l'Etat, garant du cadre institutionnel et de l'application des lois, au particulier dont le recours aux mauvaises pratiques est surtout dicté par une mauvaise information. Dans un tel contexte, l'informel s'érige en solution alternative quant à l'accès à l'habitat. Solution bien singulière quand on voit le nombre de bâtiments qui s'effondrent et qui risquent de plonger Dakar dans un cycle de catastrophes dont elle aura du mal à se sortir. La solution ?
Elle relève de ce que nos reporters ont pu recueillir dans ce dossier. Lequel évoque, en trois parties, la problématique de la gestion des bâtiments coloniaux (objet du présent dossier), l'assainissement du secteur et le cadre institutionnel à parfaire (dans nos prochaines éditions).
Un élément du Patrimoine national à protéger
Du point de vue juridique, il faut savoir que le Patrimoine est protégé au Sénégal à travers la loi de 1971 relative au contrôle, à la fouille et à la gestion du Patrimoine. En 1970, les pouvoirs publics avaient créé la Direction du Patrimoine Historique et Ethnographique (DPHE), organe s'inscrivant, bien sûr, dans la politique de protection du Patrimoine. D'autres organes se fixent aujourd'hui le même but. Il en va ainsi des différentes fondations du patrimoine, telle celle de Madame Viviane Wade, qui ont un rôle d'appoint à côté de la DPHE. La mise en oeuvre de l'arsenal juridique est réalisée par la Commission Supérieure des Monuments Historiques (CSMH) qui reçoit les propositions de classements de sites considérés comme faisant partie du patrimoine du Sénégal. Le classement d'un site par la CSMH a une valeur contraignante très importante et permet une réelle protection de ce site. Au Sénégal, 307 sites sont classés dont 87 à Dakar.
La quasi-totalité des sites classés à Dakar procède de l'architecture coloniale. Pour parvenir à une politique globale de protection du patrimoine, il a été décidé de procéder à un inventaire disposant d'un tableau de pilotage pour planifier la protection des sites, comme nous l'a indiqué Hamady Bokoum, l'actuel directeur du DPHE. A la suite du décret 2001-1065 du président de la République, le Ministère de la Culture a été chargé de réaliser ce travail. Il est prévu pour une durée de cinq ans. La DPHE en est le maître d'oeuvre et en assure l'exécution technique. Il est prévu, par ailleurs, pour piloter cet inventaire, une Commission du Bilan du Patrimoine, instance d'orientation et d'impulsion. Des fiches-type permettront d'identifier chaque monument et de stocker les informations qui seront ensuite portées sur une carte numérique. La Convention France-Unesco et le Centre du Patrimoine Mondial participeront à ce travail. Il est bon de classer, mais il faut aussi restaurer. Dans cette optique, au moment où Gorée fut classée au patrimoine mondial (1972), il a été décidé la création du Bureau de l'Architecture et des Monuments Historiques (BAMH), division technique de la DPHE. Contre toute logique, le BAMH a été transféré, peu de temps après, au Ministère de l'Urbanisme et la DPHE, dépendant du Ministère de la Culture, s'est trouvée ainsi amputée de son moyen d'action. Depuis peu (il y a deux ans), suite à un décret du président de la République, le BAHM est revenu au Ministère de la Culture et, d'ici peu, il sera de nouveau rattaché à la DPHE pour retrouver une certaine cohérence. Jusque-là, la DPHE ne pouvait avoir que des voeux pieux.
Car ces vingt dernières années, le BAHM n'avait pas réalisé le moindre plan de sauvegarde. Cependant, s'agissant des bâtiments coloniaux à Dakar, cette inertie n'a pas eu des conséquences aussi néfastes qu'à St-Louis, par exemple. En effet, les bâtiments coloniaux qui ont survécu à Dakar sont dans un état de santé relativement bon, ils sont occupés et fonctionnent normalement. Ils ont été davantage entretenus qu'à St-Louis où ils ont vieilli plus vite, ce qui s'explique en grande partie par l'incurie des personnes ayant eu pour tâche de les surveiller, mais aussi par le manque de moyens. En outre, à Dakar, les bâtiments sont souvent plus récents et ont été construits avec des matériaux plus solides, par exemple le béton armé a été employé massivement. Les bâtiments coloniaux à Dakar ont donc résisté au temps, mais, eux aussi, doivent faire l'objet d'une politique de protection car un danger d'un autre ordre les menace, celui de la spéculation foncière.
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