Louis Camara
10 Décembre 2003
analyse
La question que l'on est cependant en droit de se poser est celle de savoir si elles sont l'objet d'une réelle maîtrise de la part de ceux qui en font un usage littéraire, n'étant très souvent pas codifiées de manière claire et précise grammaticalement et syntaxiquement.
Prendre le parti d'écrire dans une langue africaine constitue pour un écrivain un acte courageux qu'il faut saluer pour des raisons évidentes, la première d'entre toutes étant que nos véritables raisons d'être, d'espérer et de créer sont à chercher d'abord dans nos langues et nos cultures. Faut-il le rappeler, la littérature en langues africaines existe depuis que ces dernières ont réussi à se glisser dans le moule de l' écriture. Que l'on pense au «Chaka » de Thomas Mofolo publié en Sotho dès 1925 ( traduit dans de nombreuses langues, il appartient aujourd'hui au patrimoine de la littérature universelle), au roman en Zoulou de J.L Dube « Insila ka tshaka » publié en 1930, ou encore à « Ogbodu ode ninu igbo Olodumare » (« La forêt aux mille démons » ) premier roman en Yoruba également en 1930, pour ne citer que les plus connus. Aujourd'hui, certains écrivains comme le Kényan Ngugi Wa Thi'ongo ont décidé de n'écrire plus que dans leur langue maternelle, abandonnant l'usage de langues dans lesquelles ils avaient pourtant excellé en tant que romanciers.
Cela pose de réels problèmes de fond et de forme qui devraient sans doute être réglés par des académies compétentes en la matière. Une autre question est celle de l'accessibilité de ces oeuvres dans des pays où l'analphabétisme, y compris dans les langues nationales, est encore largement répandu et risque donc de pénaliser malgré tout des oeuvres qui se veulent naturellement populaires. Le fait qu'une oeuvre littéraire soit écrite en Wolof, en Pulaar, Soninké, Sereer, Joola, etc... ne lui assure pas de facto un lectorat et elle peut très bien connaître le même sort que celles écrites en langues européennes, c'est-à-dire n'être lue que par une minorité d'intellectuels, groupe ayant l'apanage de comprendre et aussi, disons le, les moyens d'acquérir un livre (encore objet de luxe sous nos cieux). Pourtant le jeu en vaut la chandelle et il faut bien prendre des risques, car la renaissance culturelle de l'Afrique ne pourra jamais se faire sans la revalorisation de ses langues, notamment dans le champ de la littérature écrite. Il faut parier sur l'avenir et gager que les peuples afficains, et leurs écrivains, sauront relever le défi de l'alphabétisation et de l'éducation qui sont les bases et les plus sûrs garants de l'existence d'une littérature en langue nationale. En attendant, il est toujours possible de faire des lectures publiques des oeuvres de nos écrivains en langues nationales, afin de rendre possible et réel le voeu d'être à la portée de leurs vrais destinataires : les populations africaines.
Ceci dit, il faut aussi que les oeuvres commises par ces écrivains soient de véritables oeuvres d'art, avec tout ce que ce mot comporte comme connotations sur le plan formel et esthétique. Il ne faut pas occulter le fondamental « plaisir du texte » au profit d'un didactisme de mauvais aloi à relents identitaires. Quoiqu'il en soit, la parution d'une oeuvre littéraire dans une langue africaine suscite toujours un certain espoir chez les adeptes de « l'African personnality » et une légitime curiosité chez les aficionados de la littérature. Souhaitons que la surprise nous vienne de « Doomi golo » de Boubacar Boris Diop, jusqu'ici écrivain francophone respecté, aujourd'hui écrivain en langue wolofe, dont le roman est, aux dires de ceux qui l'ont déjà lu, un vrai « régal ». Disons lui donc bravo pour avoir osé franchir le Rubicon de la langue française et, par la production de ce roman, d'avoir posé un acte courageux et significatif qui est la parfaite illustration de l'adage wolof: « Xam sa làkk, xam sa bopp ».
Ecrivain, chercheur en langue et littérature Yoruba CRDS de Saint-Louis e-mail: camaralouis@hotmail.com
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