Le Soleil (Dakar)

Guinée: Sidia Touré, ancien PM et leader du Front Républicain pour une Alternance Démocratique en Guinée : «Une médiation du président Abdoulaye Wade serait la bienvenue»

ABDOULIE JOHN (Stagiaire)

10 Décembre 2003


A mesure que l'on s'approche de la date fatidique du 21 décembre prochain, on assiste à une sorte de montée des périls en Guinée-Conackry. C'est comme si le pays se trouvait suspendu entre deux récifs. D'un côté, un pouvoir atteint à la tête du fait de la longue maladie, dont souffre son président, Lansana Conté.

De l'autre, une opposition démocratique regroupée au sein d'un Front Républicain pour une Alternance Démocratique (FRAD) décidée à engager le bras de fer pour amener le pouvoir à respecter les règles du jeu démocratique. Sur fond d'arrestations de jeunes officiers et sous-officiers de l'armée. De passage à Dakar, l'ancien Premier ministre guinéen (1996-1999), Sidya Touré a bien voulu se prêter à nos questions. Il revient sur la situation politique caractérisée par un double déficit de dialogue et de confiance, la situation socio-économique et les élections à venir

- Le climat politico-social est de plus en plus tendu en Guinée. Est-ce dû à un manque de dialogue entre pouvoir et opposition ? Effectivement la situation du pays est extrêmement grave, elle est difficile à tous points de vue. Il y a une absence de dialogue total entre le gouvernement et l'opposition. Nous avons affaire à un pouvoir qui ne fait montre d'aucune volonté de dépassement. Cela est sans doute imputable au PUP (Parti de l'Unité et du Progrès, parti au pouvoir) fonctionne comme une excroissance du PDG (l'ancien parti unique de Sékou Touré) dans ses tendances les plus centralisées et étatiques. ( ). A côté de la dégradation de la situation politique , il y a une paupérisation généralisée, une précarité certaine dues au fait que l'inflation a complètement érodé le revenu des ménages. Le pays est en réalité en état de faillite. L'Etat est en cessation de paiement avec un budget dont le déficit est au de - là de 60 %, dans la mesure où nous n'avons plus de financements extérieurs. Pire : les recettes ont baissé de l'ordre de 40 % à cause des exonérations. Ajoutez à cela le fait que la Banque Centrale n'a pas, aujourd'hui, de quoi couvrir un ou deux jours d'importations. Ce sont là autant de raisons qui montrent qu'il serait dangereux pour les pays de la sous-- région de laisser le pays évolué sur cette pente glissante : il y a une nécessité que des personnalités comme le président Wade, qui a eu à jouer les bons offices à l'échelle continentale et internationale, interviennent afin de permettre une amorce de dialogue sérieux la classe politique guinéenne. Une telle médiation serait la bienvenue.

- Et pourtant il y a trois mois le gouvernement guinéen avait amorcé le dialogue avec l'opposition en mettant sur pied un Comité Interministériel. Et " séances de dialogue " n'ont duré que le temps d'une rencontre. Où se situe le problème ? (Sourire ) C'est vraiment toute la difficulté que nous avons avec ce système. Parce qu'il s'agit en fait de système et non de gouvernement. Car entre les effets d'annonce et la réalité des faits sur le terrain, il existe tout un abîme. Ce Comité a été mis en place à la suite d'un mémorandum rédigé par tous les partis politiques. Ce que le pouvoir ne dit pas c'est qu'il est spécifié clairement dans ce document qu'il se devait de satisfaire " les préalables au dialogue " ; lesquels préalables étaient non seulement inscrits dans la Constitution guinéenne , mais aussi dans le code électoral . Il s'agit en substance du respect des libertés publiques, de réunion, l'accès des partis d'opposition aux médiats d'Etat ainsi que l'organisation de débats politiques sur la situation politique du pays. C'est après seulement cela que l'on pourra aborder les vrais problèmes portant sur la création de la Commission Nationale Électorale Le drame c'est que l'on n'a jamais dépassé ce stade des préalables. Ce n'est qu'à la dernière minute, à deux jours de la date de clôture du dépôt de candidature, qu'une loi d'amnistie a été votée à la sauvette par l'Assemblée Nationale pour ainsi à permettre à des candidats comme Alpha Condé de pouvoir être règle avec la loi électorale.

- Donc pour vous c'était, encore une fois, du dilatoire, une dernière tentative de la part de l'Etat de saborder le processus électoral en vous menant dans une situation d'impasse ? C'est certain. Ce qui explique notre retrait dudit comité. L'autre chose, c'est qu'il me semble inapproprié de parler de processus électoral en l'état actuel des choses. Vous savez nous avons eu à connaître en 2001 une modification de la Constitution dont on n'a pas jusqu'à présent le texte définitif. Cette mue constitutionnelle, qui concerne les articles 89 et 90, a dénaturé la décentralisation en Guinée. Par ces nouveaux textes le gouvernement s'est donné la possibilité de nommer les chefs de district, c'est-à-dire les chefs de villages, et les mairies rurales. Plus de trois mille élus locaux sont maintenant devenus des fonctionnaires et sont chargés de l'organisation des élections, en amont et en aval, à l'intérieur du pays : ils sont responsables des bureaux de vote, de la distribution des cartes électorales et du décompte des voix, etc.

- La semaine dernière une délégation de la CEDEAO a été dépêchée à Conakry pour envisager, avec le gouvernement, des solutions de sortie de crise. Aviez-vous au niveau du Front Républicain pour une Alternance Démocratique (FRAD) pris langue avec elle ? Non, nous n'avons pas rencontré cette délégation de la CEDEAO. Elle nous a fait savoir qu'elle était en mission dans un cadre purement gouvernemental. N'empêche que les membres de cette délégation nous avons également assuré d'avoir fait part au gouvernement guinéen des inquiétudes de la sous-région sur l'évolution de la situation dans le pays, et ont même abordé des perspectives de solutions de sortie de crise.

- Et qu'est-ce qu'elle a pu obtenir comme moisson auprès du président Conté ? Absolument rien ! Sur le terrain nous en sommes toujours au statu quo. Et l'opposition continue de prôner boycott actif. Jusqu'aujourd'hui, nous sommes le 06 décembre ( avant-hier, NDLR), les cartes électorales n'ont pas été distribuées. C'est mal parti pour des élections qui doivent avoir lieu le 21 décembre prochain. Voilà la réalité. Tout ce que le gouvernement fait actuellement ne peut être élevé à la dignité de processus électoral, dans la mesure où le président a dit lui-même qu'il ne faisait campagne.

- Envisagez-vous au sein du FRAD de faire des démarches auprès d'un certain nombre de Chefs d'Etat pour remédier à cette situation qui pourrait mener à des dérives dangereuses ? Nous avons essayé d'attirer l'attention de la communauté internationale en rendant visite à tous les ambassadeurs à Conakry. Que ce soient les pays de la CEDEAO ou du G8, à toutes ces représentations diplomatiques, nous avons exposé les maux dont souffre la Guinée et recueilli leur avis sur les possibilités de remédier à la situation actuelle. Il y a une extrême urgence de se pencher sur le cas guinéen. Mon pays ressemble à ce malade cloué dans son lit d'hôpital, et il n'y a pas de médecin dans la salle. Ce que nous refusons d'admettre ! Puisque nous proposons à la Guinée une alternative bien salvatrice. Nous ne voulons pas que notre pays connaisse une situation similaire à celle de la Côte d'Ivoire ou du Libéria...

- Mais il reste que dans ces deux derniers pays une situation de blocage a fait qu'ils en sont à ce que le Professeur Ibbo Mandanza de la Southern African Development Institute (Hararé) appelle" la militarisation des antagonismes politiques ". Je présume qu'un tel scénario n'est pas envisageable en Guinée ? Vous savez, nous sommes résolument décidés à ne pas résoudre nos divergences politiques que par des voies pacifiques. Nous plaçons la Guinée au-dessus de tout.

- Et la vague d'arrestations qui secoue actuellement l'armée guinéenne incite à croire que le pouvoir est en train de décapiter " la cinquième colonne " de l'opposition. Avez-vous quelques accointances jusque dans l'armée ? (Rire ) La "complotite" en Guinée, c'est quelque chose que l'on connaît depuis un demi-siècle. Et comme ce régime est la continuation de l'ancien, à chaque fois qu'il est confronté à des situations d'impasse, il invente le complot. Nous ne sommes ni de prés, ni de loin concernés par ce qui passe dans les camps militaires. C'est un problème qui est très loin de nous. Nous n'avons pas d'accointance particulière avec l'armée.

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