Fraternité Matin (Abidjan)
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10 Décembre 2003
Abidjan — Moi, je ne suis pas le roi des Bété et j'ai été élu pour gouverner toute la Côte d'Ivoire.
Aucun Chef d'Etat qui, de par la Constitution, est le garant de l'intégrité du territoire, ne peut jouer à en concéder une parcelle à un ennemi sous quelque prétexte que ce soit". Le 7 novembre dernier, en profitant de la visite des populations ahétou et nanafouê du département de Tiébissou, le Président Laurent Gbagbo s'est voulu explicite pour essayer de rassurer les Baoulé (dont la plupart des territoires sont occupés depuis le 19 septembre 2002) qu'il ne les a pas du tout oubliés.
Il n'est pas sûr qu'il ait convaincu ses compatriotes de cette région du pays. "Aujourd'hui, Bouaké est encore occupée par les rebelles. Il faut être sincère. C'est nous les Baoulé qui payons le plus lourd tribut. (... ) D'autres villes (Daloa, ndlr) ont été occupées au même titre que Bouaké, mais ont été libérées rapidement. Alors, moi j'estime que ce que nous les Baoulé vivons est une revanche. (... ) Nous les Baoulé, nous payons le prix de ce qui s'est passé dans les années 1970 (Répression de l'insurrection dans le Guébié, ndlr)", a accusé, au début de la crise, Brou Yao, fonctionnaire à la résidence (Cf. Le Nouveau Réveil n°293 du 29 octobre 2002).
Cette opinion, largement répandue, n'a pas changé. C'est pour cette raison que les visites des populations de Côte d'Ivoire au Chef de l'Etat, inaugurées le 4 septembre dernier par le Djuablin et l'Indénié, connaissent dans le V baoulé des difficultés d'organisation, tellement les oppositions sont fermes et ouvertes. Tiébissou, avec le député Yves Fofana, a annoncé les couleurs de la résistance. Et la rencontre du 12 décembre entre le Chef de l'Etat et les populations du Grand centre (regroupement de douze départements baoulé), présenté par des confrères comme "l'événement tant attendu", fait couler beaucoup d'encre et de salive. La Coordination des élus et cadres du Grand centre s'est désolidarisée de l'action du Comité de pilotage de la rencontre. Présidé par le ministre Michel Amani N'Guessan, ce Comité est de toutes les sensibilités : il comprend le gouverneur du district de Yamoussoukro, N'Dri Koffi Appolinaire (PDCI-RDA), les députés Djibo Aya Martine, Konan Konan Denis (PDCI), Yao Yao Jules (FPI) et autres Mme Christine Konan (membre du cabinet présidentiel, FPI), Henriette Lagou (société civile), Yao N'Guessan François (UDPCI) et Martin Kouakou (vice-président du Conseil économique et social).
Mais il en faut plus pour sauter le verrou de la méfiance. Le président du Conseil général de Daoukro (ville natale du Président Henri Konan Bédié), les députés et le maire de la commune de Daoukro ont dit "Non au yako forcé". A Yamoussoukro (ville natale du Président Félix Houphouët-Boigny), cette rencontre fait des vagues. Le 3 décembre dernier, si l'on en croit notre confrère "Le Patriote", le collectif des chefs traditionnels et coutumiers akouè et nanafouê, à l'invitation de son président, M. N'Dah Kouassi, chef du village de Dougounoukouadiokro, s'est réuni à la salle de mariage de l'hôtel de ville de Yamoussoukro. Dix-sept villages de la commune auraient, à cette occasion, opposé une fin de non recevoir à la démarche du ministre Amani.
Yamoussoukro n'a, en effet, pas pardonné à Laurent Gbagbo son opposition à Félix Houphouët-Boigny. Durant trente ans, il a combattu le "Bélier" de Yamoussoukro, sans relâche. Les slogans hostiles de 1990 : "Houphouët, voleur; Houphouët, voleur" lui sont attribués et exacerbent les rancœurs parce qu'ils sont rendus responsables de la dégradation de la santé du "Vieux". Ce ne sont pas les velléités de rendre la monnaie de la pièce au Chef de l'Etat qui manquent. Le chef du village de Zatta a ainsi brossé, au cours de la concertation des dix-sept villages de la commune, le tableau de l'adversité. Selon lui, le père du Président Laurent Gbagbo, le vieux Koudou Paul, était un opposant à Houphouët-Boigny. Après avoir échoué dans sa tentative de le renverser en 1963, il a passé, selon lui, le témoin à son fils pour "insulter, dénigrer Houphouët". La rancune est donc vieille et tenace.
De ce fait, le gouverneur du district de Yamoussoukro, M. N'Dri Koffi, est dans le collimateur des adversaires jurés de Gbagbo. Membre du Comité de pilotage de la rencontre, il est assimilé à "un suiveur des refondateurs", "un valet, voire le griot de Gbagbo" au point qu'une campagne de presse a commencé pour mettre sa tête à prix. En réalité, ses adversaires ont pris prétexte de la cérémonie du vendredi pour régler, à lui et au Chef de l'Etat, de vieux comptes; sa nomination étant sujette à caution.
Yamoussoukro reproche au Président Gbagbo de n'avoir pas appliqué le schéma d'Abidjan. Le PDCI-RDA, après avoir remporté les élections des Conseils généraux, a fait des propositions de noms au Chef de l'Etat pour la nomination au poste de gouverneur. Mais contrairement au district d'Abidjan où Pierre Djédji Amondji (président élu du Conseil général) a été nommé gouverneur, Gbagbo n'a pas porté son choix sur Konan Kouadio Fernand dit Blôfouê (président élu du Conseil général) pour présider aux destinées du district de Yamoussoukro. Pis, il a ignoré tous les noms qui lui ont été proposés au profit de N'Dri Appolinaire.
Et pour ne pas arranger les choses, le Chef de l'Etat n'a, non plus, pas retenu Me Jean Konan Banny, pour deux raisons... objectives. D'une part, l'ancien ministre-résident du district de Yamoussoukro a été ministre dans les premiers gouvernements de Félix Houphouët-Boigny en même temps que feu Gris Camille, son oncle, et compagnon de Koudou Paul, son père, dans les geôles d'Assabou (Yamoussoukro). D'autre part, il n'a pas voulu renoncer à sa volonté, affichée depuis sa prise de pouvoir, de recomposer le paysage et de rajeunir la classe politique. Sans compter que Laurent Gbagbo a voulu mettre dos à dos les clans Blôfouê et Konan Banny qui se livrent une querelle de leadership à Yamoussoukro, depuis des années. C'est pour cette raison qu'il a mis les petits plats dans les grands. Il a délégué, auprès de Me Konan Banny, le doyen Camille Alliali, délégué départemental du PDCI-RDA de Toumodi, et le gouverneur Charles Konan Banny de la Bceao (cadet de Me Jean Konan Banny) pour convaincre de ses choix. Il ne s'est pas arrêté en si bon chemin. Il a maintenu, selon des indiscrétions, tous ses avantages acquis de ministre- résident.
Le Chef de l'Etat n'a pas fait l'unanimité et toutes les tendances semblent avoir tu leurs divergences pour torpiller sa communion avec ses parents du V baoulé. Des barons de l'ex-parti au pouvoir et des autorités municipales sillonnent, en ce moment, les villages et quartiers afin que la région des Lacs brille par son absence à la rencontre de vendredi prochain.
Par Ferro M. Bally
2.- De Konan Bédié à Laurent Gbagbo
Peut-on continuer d'affirmer, sans risque de se tromper sur la bonne foi des gens, qu'un bienfait n'est jamais perdu ? La réaction épidermique et subjective de certains ressortissants de Yamoussoukro en particulier incite à s'interroger.
Laurent Gbagbo reste certes un adversaire politique, mais au nom de l'intérêt général, il a pris à bras le corps le transfert de la capitale à Yamoussoukro. Car depuis vingt ans que cette décision a été prise, c'est-à-dire du vivant de Félix Houphouët-Boigny, rien n'a été fait pour la rendre effective. Nanan Boigny, happé par la réalisation de la Basilique Notre Dame de la Paix, nous a quittés sans donner une existence formelle à la loi de 1983 portant transfert de la capitale.
Henri Konan Bédié, son dauphin constitutionnel, lui a succédé. La montagne a accouché d'une souris. Non seulement, Prépréssou et Dadiékro particulièrement ont damé le pion à Yamoussoukro au plan des réalisations de prestige, mais même les deux fêtes qu'il y a programmées pour célébrer l'anniversaire de notre accession à la souveraineté nationale et internationale, ont été annulées. Purement et simplement. Le général de brigade Guéi, sous la transition militaire a relevé ce dernier défi.
Mais c'est l'adversaire politique, Laurent Gbagbo, qui a choisi de rendre hommage à Houphouët-Boigny. Il n'a prévu aucun projet de réalisations grandioses dans la région du Fromager et à Ouragahio, sa ville natale. Au contraire, il a choisi de faire de Yamoussoukro capitale dans les faits. Il en a fait une priorité de son programme politique. La "sale" guerre est en train de contrarier son projet qui prévoyait son installation à Yamoussoukro cette année; mais sa volonté est inébranlable.
L'Etat de Côte d'Ivoire vient de signer avec la République de Chine une convention de prêt sans intérêt de 15 milliards de nos francs pour la construction de la Maison des députés à Yamoussoukro. Les obligations de la partie ivoirienne s'élèvent à 3, 417 milliards de FCFA. Les premiers coups de pioche seront donnés en fin janvier 2004.
Tous ces faits auraient pu militer en faveur du Président de tous les Ivoiriens et taire une campagne nauséabonde si les ambitions des uns et des autres ne constituaient un obstacle à la saine appréciation des réalités. Car, même si le lièvre est ton ennemi, ... Mais, certains ne veulent pas reconnaître à César ce qui est à César. Ils s'engluent dans des considérations d'autant partisanes qu'elles nous ont toujours entraînés dans des querelles de clocher qui ne font que nous mettre en retard.
F. M. B
3.- La guerre de Bédié par procuration
Des populations du Grand centre seront reçues vendredi prochain par le Président Laurent Gbagbo au Palais du Plateau. Depuis plus de deux mois, cette visite suscite querelles byzantines, invectives, avertissements, injonctions et menaces. Pourquoi et comment en est-on arrivé là ?
Aujourd'hui, les populations du Grand centre sont prises en otage par les hommes politiques pro ou anti Gbagbo. Un groupe de cadres conduits par le ministre Amani souhaitaient ardemment que leurs régions adhèrent au mouvement collectif en allant saluer le Président Gbagbo. Cette initiative a été vivement combattue par la coordination des cadres et élus du Grand centre. Pour deux raisons portant sur la forme et le fond. Dans la forme, ils récusent les initiateurs parce que non mandatés. Dans le fond, ils considèrent avoir rencontré deux fois le Président Gbagbo pour lui traduire les préoccupations et souffrances du pays baoulé traumatisé, humilié. Le Président Gbagbo a d'ailleurs remis 50 millions à la coordination pour apporter aide et secours aux populations déplacées. Partant du fait que leurs départements sont encore occupés par les rebelles, les populations de Béoumi, Sakassou, Bouaké, M'Bahiakro, Tiébissou, Bocanda, Daoukro... ne doivent pas selon la coordination venir dire yako au Président Gbagbo.
Au contraire, c'est lui qui devrait dire yako à ce peuple baoulé meurtri dans sa chair.
Pour ne rien arranger, le Roi des Baoulé, déjà chassé de son siège de Sakassou dont plusieurs biens ont été pillés par la horde des rebelles, serait très malade. Cela attriste profondément ses sujets de le voir ainsi contraint à l'exil. Last but not least, recevant les populations de Tabou, le Président Gbagbo a eu des propos vantant leur bravoure mais également des phrases qui ont particulièrement irrité le pays baoulé : il a dit que les rebelles se sont installés là où ils ont été accueillis à bras ouverts ou n'ont pas été combattus vaillamment. Conclu-sion? Tout le pays baoulé occupé ne serait habité que par des femmelettes. Même si en recevant les populations de Tiébissou, il a tenté de repréciser ses propos en expliquant que le pays baoulé était pris en otage, le mal a été déjà fait. Difficile de ramasser l'eau versée dit un proverbe ... baoulé..
En réalité, derrière les discours, il faut voir une vraie guerre Gbagbo-Bédié par procuration. N'Zuéba qui connaît la portée des manifestations de soutien assimile le ballet des délégations au Palais présidentiel à une campagne électorale déguisée et un débauchage des militants PDCI-RDA. A défaut de maîtriser les autres régions qui sont parfois allées à la rencontre du Président Gbagbo avec des vice-présidents ou membres du bureau politique du PDCI-RDA, il entend avoir la haute main sur son dernier bastion. C'est le sens de la pression exercée actuellement sur les populations du Grand centre. En dépit des menaces, des centaines de personnes déjà inscrites tiennent à venir Abidjan vendredi pour saluer le Président Gbagbo.
Par Jean-Baptiste A2krou
4.- La Coordination des élus et cadres "dénonce les manœuvres de division"
A la suite des informations faisant état d'une visite des ressortissants du Grand Centre chez le Président de la République le vendredi 12 décembre 2003, la Coordination des élus et cadres du Grand Centre déclare qu'elle n'est ni de près ni de loin mêlés à une telle initiative prise en dehors de la Coordination des élus et cadres du Grand Centre.
Du reste, un tel projet n'est pas d'actualité compte tenu de la situation qui prévaut dans la région du Grand Centre et pour les raisons suivantes :
1/ Dans la forme :
La Coordination des élus et cadres du Grand centre qui comprend 14 départements est la seule structure mandatée depuis le 29 septembre 2002 par les ressortissants du Grand centre pour parler et agir en leurs noms.
Elle a un bureau où tous les départements sont représentés à raison de deux élus par département. Il a donc été demandé à tous les frères d'y introduire leur idée pour qu'il en soit débattu. Ce qui n'a pas été respecté.
Ainsi donc, faisant fi de toutes ces recommandations et tournant volontairement dos à l'entente et à la cohésion si nécessaires par ces temps de crise, le ministre Michel Amani N'Guessan, le député Djibo Aya Martine, et le gouverneur N'Dri Appolinaire de Yamoussoukro se sont engagé dans des préparatifs en mettant en place des comités d'organisation avant d'inviter les élus et ministres à s'associer à leur propre projet dont ils n'ont pas encore réellement exposé clairement les objectifs.
Ils nous apparaissent donc comme des fossoyeurs de notre cohésion et de notre unité.
2) Dans le fond :
La coordination a rencontré le Président de la République à deux reprises :
- en octobre 2002 par son bureau et début janvier 2003 avec les ressortissants du Grand centre au Palais présidentiel.
Le message se résumait en ces points :
- Le soutien aux institutions républicaines ;
- La recherche de solutions à la souffrance des populations en zones occupées et des populations déplacées ;
- Le désir de voir notre région et par extension toute la Côte d'Ivoire libérée et réunifiée;
- La prise en compte, dans toutes les décisions, des conséquences économiques et sociales de la guerre.
Ce message reste d'actualité.
En considération de tout ce qui précède, les élus et cadres, ainsi que les populations du Grand Centre, désireux de sortir de la crise dans l'union, la solidarité et le respect mutuel :
- Dénoncent avec véhémence les manœuvres de division de notre communauté;
- Réaffirment qu'ils ne se reconnaissent pas dans cette démarche;
- Invitent les ressortissants du Grand Centre à rester à l'écoute de la coordination pour la suite à réserver à cette affaire et à ne pas s'associer aux initiatives partisanes et de division, quelque soit le prix à payer;
- Rappellent, ainsi qu'il est dit plus haut que, plus d'une fois , ils ont eu l'occasion de traduire, en des termes choisis, au Chef de l'Etat, leurs besoins et préoccupations;
- Renouvellent leur confiance au Chef de l'Etat, au gouvernement de réconciliation nationale et aux amis de la Côte d'Ivoire pour une sortie rapide de la situation catastrophique actuelle où se trouvent plongées nos populations et qui va en s'empirant.
La coordination des élus et cadres du Grand centre
Le président Jean-Claude KOUASSI
Président du Conseil général du département de Bouaké
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