Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Avortement : et si on en parlait...

Par : Aurélie BONAVITA (Stagiaire)

10 Décembre 2003


Alors que le débat sur l'application du Code de la famille au Sénégal a eu de nombreux échos, il semble que la question de l'avortement reste en suspens. Dans les textes comme sur les lèvres.

On est pour ou contre, mais l'avortement ne laisse personne indifférent. Les débats sur le sujet sont très anciens, passionnés et récurrents. D'aucuns soutiendront que la décision d'avoir ou de ne pas avoir un enfant à un moment donné de sa vie est un droit inaliénable de la femme. D'autres répondront que c'est le droit à la vie qui prime sur tout autre. D'un point de vue strictement juridique, il s'agit de se demander si le foetus est déjà considéré comme un être humain. Dans ce cas, tous ses droits fondamentaux, dont le premier est le droit à la vie, doivent être reconnus et même défendus. Mais le seul aspect juridique ne permet pas de régler le problème, qui en appelle avant tout à des réflexions ethiques et philosophiques. Interruption volontaire de grossesse. C'est le nom que porte l'avortement dans les pays où il est légal, comme en France. La loi de 1975, loi Veil, qui autorise l'avortement sous certaines conditions, n'est que l'aboutissement d'un combat de longue date, mené sur tous les fronts. Pour preuve qu'on ne change pas les mentalités en un claquement de langues parlementaires, qu'on ne revient pas sur des années de pratique en quelques minutes, les précautions prises par le législateur.

En effet, en 1975, celui-ci s'est contenté de suspendre partiellement, pour une période de cinq ans, l'article 317 du Code pénal qui punissait de prison quiconque provoquerait un avortement. L'article datait de 1810 et avait été introduit par Napoléon en personne. C'est dire s'il était cher aux Français, parce que représentatif de leur conception du droit et de la vie en général. Ce n'est qu'en 1979, après quatre années d'expérimentation et de maturation dans les esprits, qu'une nouvelle loi viendra confirmer, définitivement cette fois, celle de 1975.

Au Sénégal, l'avortement est illégal, sauf dans des cas thérapeutiques visant à préserver la santé de la mère. Contre les braveurs de la loi, le législateur a prévu des peines d'emprisonnement pouvant aller de 6 mois à 3 ans et/ou une amende de 50 000 à un million de francs Cfa. Ces mesures reflètent une certaine conception politique, mais aussi et surtout religieuse et culturelle de la vie avant la naissance. C'est en Amérique du Sud et en Afrique que les lois sont le plus restrictives en matière d'avortement. Des pays comme l'Angola, le Bénin, le Congo, le Mali et la Mauritanie connaissent une situation comparable à celle de leur voisin sénégalais. Parmi les 50 pays au monde où l'avortement est autorisé sans restrictions, sinon des limites quant à la période de la grossesse, seuls trois sont sur le continent africain. Il s'agit de l'Afrique du Sud, de la Tunisie et du Cap-Vert. D'ailleurs, l'exemple de la Tunisie est marquant. Avec la légalisation de l'avortement, la mortalité maternelle a diminué de moitié dans ce pays. Sans doute aussi parce que la décision, révolutionnaire en terre musulmane, s'est accompagnée de l'interdiction de la polygamie et de l'obligation pour les filles d'aller à l'école. Le Sénégal semble avoir choisi de miser sur la prévention des grossesses non désirées, plutôt que sur une réflexion visant à élaborer un cadre juridique et moral acceptable pour élargir le droit de recours à l'avortement. Mais avec une prévalence contraceptive de 11 % seulement, toutes mesures confondues, les espoirs sont bien vite assombris.

Mais le plus grave n'est pas là. Les textes n'empêchent pas les événements de suivre leur cours. Les plus désespérées ont recours à l'avortement, ignorant souvent les conséquences que cela peut avoir pour leur santé. "Nous acceuillons ici des femmes qui ont tenté d'avorter clandestinement. Il devient difficile de les soigner. Le plus souvent, elles font ça chez elles ou vont voir leur marabout. Il y a même du personnel médical, mais pas qualifié dans ce domaine, qui aide les femmes à interrompre leur grossesse", confie Maguette Yade, infirmière au service gynécologie de l'Hôpital principal de Dakar. "Ce qui complique encore les choses, c'est qu'elles n'avouent pas qu'elles ont tenté d'avorter. Il faut beaucoup les questionner avant de savoir", ajoute-t-elle. Les chiffres sont difficilement accessibles puisque tout est fait dans l'illégalité. Cependant, une enquête menée en 1995 en milieu urbain a montré que 52 % des femmes qui ont recours à l'avortement pour la première fois, ont entre 15 et 19 ans, et que c'est entre 30 et 34 ans que 23 % des femmes avortent pour la deuxième fois. Ce que confirme notre interlocutrice de l'Hôital principal : "la plupart des patientes dans ce cas sont mineures, elles ont entre 15 et 17 ans".

Le débat sur l'application du Code de la famille par rapport aux règles de l'islam, qui a eu cours dans le pays récemment, semble décidément loin d'être clos. Nombre de professionnels par exemple demandent la légalisation de l'avortement dans les cas d'inceste et de viol. Si les esprits changent, les textes suivront.

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