10 Décembre 2003
opinion
Sacré Mugabé. Visiblement poussé dans ses derniers retranchements par le maintien de la suspension de son pays du Commonwealth, il n'a pas hésité à claquer "définitivement" la porte.
Le leader de l'Union nationale africaine du Zimbabwe patriotique (Zanu-PF) a préféré, selon ses courageuses déclarations, préserver "la souveraineté" de son pays à la "vassalisation au Commonwealth". Comme on s'y attendait, la témérité de Robert Mugabé à aller jusqu'au bout de sa logique résonne au sein de l'opinion occidentale comme un affront à l'"ordre établi". Conformément à l'intolérante pensée unique, l'opprobre est une fois encore jeté sur le président zimbabwéen sans autre forme de procès. Pouvait-il en être autrement?
En fermant la porte du dernier sommet d'Abuja à Harare, ceux qui voulaient voir Mugabé courber l'échine ne s'attendaient probablement pas à le voir mettre ses menaces à exécution.
Officiellement, il s'agissait de le contraindre au "respect des principes démocratiques et à la réconciliation nationale". Mais l'organisation des Etats anglophones a-t-elle réellement créé en son sein, les conditions d'une discussion franche et impartiale sur la situation du Zimbabwe? Visiblement allergique aux visées patriotiques qui ont sous-tendu la réforme agraire engagée par l'homme fort d'Harare, la Grande-Bretagne n'a-t-elle pas juré de lui mettre les bâtons dans les roues ?
Le souci de "la démocratie, de la bonne gouvernance et du respect des droits humains" que prétend défendre le Commonwealth aurait voulu qu'on aille au-delà de la bagarre circonstancielle qui règne entre Londres et Harare pour se préoccuper des intérêts supérieurs de la nation zimbabwéenne.
Face aux difficultés politiques et économiques que connaît le Zimbabwe, à l'instar de la plupart des pays en développement, la Communauté internationale gagnerait à accompagner son dirigeant dans la recherche de solutions idoines plutôt que de le diaboliser. Mais, en faisant une fixation sur la personne du chef de l'Etat qui, en fait, défend les intérêts de son peuple, l'organisation anglophone apporte de l'eau au moulin de ceux qui l'accusent d'être aux ordres de Londres. En tout cas, les divisions ne manquent pas sur l'attitude à adopter à l'égard du Zimbabwe entre les pays adeptes de la "fermeté" (Grande-Bretagne, Australie et Nouvelle Zélande) et les plus proches voisins du pays de Mugabé que sont notamment l'Afrique du Sud et le Mozambique. A la suite de la prolongation de la suspension, le président mozambicain, Joaquim Chissano, n'est d'ailleurs pas allé par quatre chemins. "Le processus d'isolement ne résout pas les problèmes", a-t-il déclaré dimanche dernier au cours d'un entretien à la BBC. Une discordance qui prouve que l'ombre de Mugabé a pesé sur le sommet d'Abuja au point de provoquer une crise au sein du Commonwealth. Mieux, sa décision de retrait définitif de l'organisation ne manque pas de ternir l'image de cette organisation que d'aucuns considéraient jusque-là comme plus conséquente que son alter-ego francophone.
Une chose est peut-être de contester les conditions de la réélection de Mugabé en 2002 ou encore de le traiter de "dictateur". Mais combien sont-ils, les chefs d'Etat mal élus, contestables et contestés par leurs concitoyens à qui l'on déroule allègrement le tapis rouge à Londres ou à Washington?
En quoi Robert Mugabé mériterait-il d'être mis au ban de la communauté internationale plus qu'un Georges Bush des États-Unis d'Amérique, Ben Ali de la Tunisie, Gnassingbé Eyadéma du Togo, Omar Bongo du Gabon, Denis Sassou N'Guesso du Congo, pour ne citer que ceux-là? Si le premier a poussé l'orgueil militaro-économique de son pays jusqu'à annexer sans l'aval de l'ONU des territoires pourtant souverains, les autres ne doivent en réalité leur estime qu'à la préservation des intérêts d'un Occident régi par des valeurs à géométrie variable.
Comme nous l'avons souvent relevé, le plus grand tort du leader Zimbabwe n'est-il pas finalement de s'être offusqué du fait que les 80% des terres fertiles du pays soient aux mains d'une minorité blanche au détriment de la majorité noire ?
Pour avoir voulu, vingt années après l'indépendance de son pays, corriger une injustice qui n'avait que trop duré, Robert Mugabé s'est certainement attiré le courroux d'une ancienne puissance colonisatrice à qui l'indépendance n'a de sens que lorsqu'elle préserve ses intérêts.
Quoi qu'il en soit, les déboires de Mugabé semblent tenir beaucoup plus de la logique "du loup et de l'agneau". A travers le Commonwealth, malheureusement encore, c'est la raison du plus fort qui semble la meilleure face à une Afrique victime du déséquilibre dans la circulation de l'information. Tant que les dirigeants du continent noir n'arriveront pas à corriger ce déséquilibre, les pays occidentaux auront beau jeu, avec leurs puissants moyens de communication, de diaboliser à souhait tout gouvernant africain qui se montrerait dangereux pour leurs intérêts.
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