Le Phare (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: Les carences du programme gouvernemental trahissent les défauts mal voilés du Dialogue intercongolais

Kaloubi Manssanga

10 Décembre 2003


Kinshasa — La masse des pierres qui sont tombées en cascade de la montagne de critiques sur la grosse tête du Gouvernement de Transition relativement à son dernier discours-programme accusé d'être vague, faible, imprécis., mêlée au torrent d'une pluie d'attaques parlementaires (selon ces attaques, ce programme est superficiel, incomplet, non chiffré, dépourvu de volonté et de fermeté, riche en omissions, etc.); tout cela a entraîné une coulée boueuse qui éclabousse injustement les critiqueurs et inutilement leur cible. En outre, cette menace boueuse rejaillit, en définitive, sur les premiers kilomètres de notre Boulevard de la Transition.

Est-elle vraie cette affirmation? Oui, simplement parce que ce Gouvernement émane précisément des groupes frondeurs d'aujourd'hui, (profilés à l'arrière-plan du Parlement) qu'il est leur ouvre exclusive et qu'il fonctionne tout à fait de la seule manière attendue. Son programme étant le miroir de leurs fantasmes auto-consolants exprimés dans des textes hâtivement ficelés à la liane «sun-citycienne». D'où ce n'est donc pas le programme (sécurité, diplomatie, justice, économie, etc.) qui est en cause, on le juge sans aller aux causes. Plutôt c'est le Parlement qui est soit d'une sévérité inappropriée, soit peu objectif. A la limite, l'élan «députéïde» (relatif au député), nous paraîtrait relever de la mimique ou de la moue muée, hélas, en boue.

A la décharge du Gouvernement en question, il importe de souligner ces deux évidences absolues: 1° les failles dénoncées par les députés sont strictement réelles, cependant elles ne sont pas peccamineuses à ce stade, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas des «péchés» imputables au Gouvernement, mais au schéma des Accords dont les députés se réclament. 2° Il est impossible à l'Exécutif actuel d'avoir un programme de Gouvernement qui ne soit vague, faible, sans engagement ferme, sans chiffre, superficiel, incomplet, etc, et ce, pour les sept raisons péremptoires ci-après:

Les prémices étant fausses.

1. Les résolutions du Dialogue intercongolais de Sun City; les options politiques, énomico-sociales lévées; l'Accord Global et Inclusif, ses annexes parmi lesquelles la Constitution de la Transition et toutes les autres textures connexes produites pour et non par les congolais en Afrique du Sud, exceptées les dispositions se rapportant au partage des ministères, ont péché par un flagrant déficit de profondeur, de pertinence, de précision, de maximisation positive, d'idéation et d'implication conséquente des masses populaires.

Ces résolutions et leurs assimilées sont demeurées délibérément vagues, faibles, sans engagement déterminant, incomplètes, etc. Colés comme une tare aux conclusions des travaux du Dialogue Intercongolais (DIC), ces multiples défauts sont à leur tour dûs au fait que le DIC lui-même était fondé sur des humeurs et sur l'obligation de satisfaire à des caprices contradictoires. C'est ce qui arrive lorsqu'on ne rassemble pas des participants appartenant à une même classe d'entendement.

Il y eut à Sun City plus de trente six écoles politiques, prononcées ou non; plus de vingt loges philosophiques ou églises et autres sociétés mystérieuses(pas nécessairement mystiques); plus de dix clubs d'espionnage; une demie douzaine de cellules militaires congolaises et une demie douzaine de pays étrangers intéressés par tacite procuration; plus de cent cinquante clans de prétendants au Parvis du Pouvoir; une centaine de rivaux, multipliée par deux, aspirants au delà du Parvis, c'est-à-dire aux hautes fonctions d'Etat miroitées à l'horizon, fonctions entendues par les uns comme étant des postes stratégiques recherchés en vue d'influer sur le destin de la Nation, et par les autres comme représentant autant de possibilités de réduire le taux d'intensité de leurs misères personnelles.

Il va de soi que la base de rédaction de telles résolutions devait être hésitante, floue ou ambiguë afin, ainsi, de n'incommoder personne. L'on a, alors, sifflé le ralliement d'une brochette de citoyens congolais peu représentatifs autour d'un tronc commun de compromis. Le plus grand nombre de citoyens étant resté hors et loin du tronc, mais dans le pays sans aucun écho à leurs tracas faute de répondants suffisants dans les délégations «sun-cityciennes». Vous vous serez rendus compte qu'un vrai programme viable d'action gouvernementale jamais ne procède d'un compromis.

Les Accords de ceux qui y sont liés exigent du Gouvernement un programme qui soit le fidèle reflet de ces résolutions là. Or ces résolutions, comme nous le soutenons ici, sont une fumée, étouffante en plus. Donc, le programme gouvernemental «sun-citycien» ne peut être que gazeux. Nous affirmons haut et fort que le discours-cliché d'intentions présenté par le Chef de l'Etat est parfaitement conforme aux voux tâtonnants du DIC, tous les vices réunies et toutes les vertus hypothétiques confondus; Les députés ont fait des critiques. Nous faisons ici la critique de leurs critiques qui, par moment, se contredisent en taxant le programme de trop ambitieux, en même temps de trop peu ambitieux.

La médiocrité est constitutionnelle

2. Lors d'un débat privé tenu avec certains députés, nous avons amené quelques uns d'entre eux à admettre cette faiblesse apparue en amont des textes du DIC. Mais ils se sont empressés de nuancer en estimant que le Gouvernement, particulièrement mis à l'épreuve, était invité à démontrer ses capacités intellectuelles et techniques d'élever la théorisation élaborée à Sun City et de lui donner un contenu pratique tangible, amélioré.

Sait-on, d'une part, qu'en entreprenant une telle élévation, passant par des améliorations, l'on sortirait le DIC de son orbite en en aliénant la thématique. Personne n'a ce pouvoir à part l'Assemblée du DIC reconvoquée. D'autre part, pourquoi demanderait-on aujourd'hui au Gouvernement de manifester des compétences qu'on ne lui a pas exigées lors de sa composition? Dans le contexte politique actuel, la médiocrité est constitutionnelle, l'incompétence est légale, la tricherie est légitime. L'Accord Global et Inclusif cite incidemment, en y passant très rapidement, le mot «compétence» comme un vou pieux non défini, sans s'y appesantir au point que chacun a donné au mot compétence le contenu de sa prédilection. Le Groupe A de l'Opposition s'est trouvé seul à en avoir fait un culte détaillé qui a terrorisé les allergiques aux critères. L'Accord Global et Inclusif ne s'est pas préoccupé de l'efficacité des institutions, ni de l'efficience de leurs animateurs, mais d'honorer les exploits illicites de certains hommes en les installant au Pouvoir ou en les y maintenant pour qu'ils enterrent la hache de guerre. A-t-il réussi cela? C'est un autre débat, outre que ce serait une réussite enclavée par les pesanteurs des institutions infirmes et par la grogne muette de la légion des chômeurs politiques qui attendent leur tour d'être également honorés.

Les omissions confirment la synthèse

3. Dans le discours de Sun-City, il y a à peine des menus passages d'un message du sage. Le reste procède d'une volumineuse dissertation d'un collégien rêveur, faite par-ci par-là de plagiats empruntés de façon malhabile à l'historique CNS non citée tel que l'exigent les bons usages.

De même, le discours-programme du Chef de l'Etat ayant eu au moins le mérite d'une syntaxe originale, est une parfaite rhétorique qui donnerait des envies aux dilettantes en belles lettres. De Sun City à Kinshasa, on rivalise en dissertations. Celle du groupe du peuple viendra en temps opportun, tandis que l'application de l'une ou de l'autre dissertation reviendra à l'avènement du Pouvoir qui transcendra les velléités.

Néanmoins, les omissions et oublis reprochés à Kabila sont la caractéristique normale d'une synthèse. Le Gouvernement a été honnête en déclarant devant le Parlement réuni en Congrès, solennellement, qu'il lui présentait une synthèse du programme. Logiquement, une synthèse doit en omettre des points. On dit: l'exception confirme la règle. Nous paraphrasons: l'omission confirme la synthèse.

Par ailleurs, pourquoi s'épuise-t-on à l'Assemblée Nationale à critiquer la synthèse? Le programme dont le discours de Kabila est une synthèse, ce programme là est déjà une première synthèse des Résolutions du DIC. Notons que ce programme n'est ni disponible, ni réclamé. En d'autres termes, à l'Assemblée nationale on débat sur la synthèse d'une synthèse!

4. Mûs par la noblesse de leurs mandats, les députés rechercheraient sans doute quelque efficience plus un minimum de faisabilité dans les programmes qu'ils endossent. Ils sont gênés devant les lacunes actuelles. Leur noble préoccupation n'est réalisable, selon nous, qu'au moyen d'un programme d'action gouvernementale émancipée de la tutelle d'un Accord Global et Inclusif au discours desséché, pauvre, déséquilibrant, approximatif, vague, démocraticide, distant du peuple, inopérant et devenu périmé.

Un Gouvernement gouverné par le vent

5. Il est scientifiquement établi qu'il est impossible à qui que ce soit de présenter un programme crédible d'un Gouvernement dont personne n'est membre. En effet, aucun ministre n'est en réalité membre du Gouvernement de la R.D.C. Ce gouvernement est un fantôme visible, hors d'atteinte. En effet, les ministres sont des êtres réels mais, tous, ils sont membres des «Composantes», un néologisme nébuleux. Les Composantes, elles, dans leur nature fluidique, sont des identités étrangères les unes aux autres, s'étant fixées rendez-vous dans une équipe ministérielle évanescente où elles se côtoient par juxtaposition et non par intégration, craignant de se diluer.

6.Personne n'est «Chef de gouvernement», c'est un titre inconnu et des responsabilités non prévues par la Constitution en vigueur. Joseph Kabila est Président de la République et non pas chef de gouvernement. Il préside le Conseil des Ministres en vertu d'une discipline traditionnelle. Toutefois, le policier qui règle la circulation routière au rond-point d'en face exerce sur les automobilistes plus de pouvoir que le Président sur les ministres. Les quatre vices présidents de la République coordonnent chacun un quart de gouvernement.

Est-ce qu'il peut y avoir de groupe sans groupeur?

Ailleurs non, au Congo oui. Sans chef de gouvernement, il n'y a pas de gouvernement. Dans ces conditions, comment peut-on présenter un vrai programme de gouvernement sans au préalable faire pré-exister le gouvernement ? Par la volonté de l'Accord Global et Inclusif, la RDC est actuellement administrée par un gouvernement lui-même gouverné par le vent.

Personne ne contrôle personne 7. Il serait absurde , dans le chef de n'importe quel dialecticien, de soutenir le programme d'un gouvernement que personne ne peut contrôler, même pas son programmeur.

a). En fait, l'institution Parlement n'a pas les prérogatives parlementaires dévolues aux Composantes. Mais les parlementaires, sous la casquette de leurs composantes respectives, loin du Palais du Peuple, jouissent des facultés constitutionnelles de frapper un coup fatal sur le sort de leurs ministres, individuellement ou en bloc ( de un à onze ministres). Cependant, sous la casquette de Sénateurs ou de Députés, les parlementaires font semblant de contrôler un gouvernement auquel ils n'ont pas donné naissance et auquel ils n'ont pas le droit de mettre fin.

Se nourrissant de la manie parlementariste, les sénateurs et députés se livrent à la critique du gouvernement par défoulement, et les ministres n'en éprouvent qu'une peur conventionnelle.

b) Le Président de la République ne contrôle pas les Vice-présidents qui ne lui doivent pas leurs postes, et il ne détient de l'autorité que sur onze des 66 ministres.

c) «La composante» Opposition compte 22 ministres: 11 (onze) venant de la Monuc, baptisés par le Ciat évoluant à l'intérieur du gouvernement, sont coordonnés par un chef sans autorité personnelle sur eux ; et 11 autres à l'extérieur, consacrés par le peuple exclus par le système et momentanément sans bruit, mais à la recherche d'un Chef qui fuit et d'une autre mode de combat.

d) Les ministres s'expliquent, ils ne rendent pas compte (nuance), à gauche auprès de la composante et à droite auprès de l'une des quatre commissions gouvernementales.

e) Les ministres décident par arrêté ministériel; le Président de la République décide par décret présidentiel. Un des anciens Présidents de la République décidait par ordonnance présidentielle. Tandis que les vices-présidents dela République n'ont droit ni à un décret (ils ne sont pas encore au niveau du Président) ni à un arrêté, (ils dépassent le rang des ministres). Ils pourront, croyons-nous, décider par «décision» à l'instar des bourgmestres, ces petits «chefs d'Etat» communaux.

La dénomination de l'acte de décision «vice-présidentielle» est , pour le moment, ignorée par la constitution en vigueur.

Concluons: Un Président sans pouvoirs. Des Vices-Présidents sans décision. Des Ministres sans ministère gouvernemental. Un Parlement caricatural. Ils se sont convenus d'épouser les inclinaisons de la baguette étrangère, sinon de ressembler aux jeunes enfants non encore scolarisés qui jouent à l'école buissonnière.

Préséance entre Chambres Haute et Basse

Liens Pertinents

Enfin, nous terminons par notre blâme, formulé à notre tour, contre le discours-programme du Président Joseph Kabila. Le Président a gravement offensé l'ordre de préséance des deux chambres du parlement réunies en congrès en s'adressant successivement aux Honorables Députés (premièrement) et aux Honorables Sénateurs (en second lieu). Le Chef de l'Etat n'est pas autorisé de commettre un tel impair. Onze fois bien compté dans son texte, il a malencontreusement interverti l'ordre de préséance en citant l'Assemblée Nationale (chambre basse) avant de citer le Sénat (chambre haute). Les services juridique, politique et protocolaire du Cabinet du Président ont l'impérieux devoir, désormais, de veiller à ce que le Président, en pareilles circonstances, ne récidive plus, qu'il dise: Honorables Sénateurs (d'abord), et Honorables Députés (ensuite).

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