Propos recueillis par Malick Rokhy BA & Mame Aly KONTE
10 Décembre 2003
Le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria) fête les trente ans de sa présence sur la scène de la recherche continentale à partir d'aujourd'hui mercredi 10 décembre à Dakar. Centrée sur le thème " les intellectuels, le nationalisme et l'idéal panafricain, " la célébration a été placée par son Secrétaire exécutif, le Professeur Adébayo Olukoshi, sous le signe de la " fête des idées. "
Pour ce Nigérian âgé de 41 ans, ancien étudiant de sciences Pô à l'Université de Leeds en Angleterre, aujourd'hui, spécialiste des relations internationales, les 30 ans de présence du Codesria sont bien le résultat d'efforts de tous les chercheurs qui ont eu à collaborer avec le Conseil. A la veille d'une journée qui devrait rappeler bien des souvenirs à certains acteurs qui ont vu naître l'institution, il fixe ici les enjeux de ce qui est sans doute qualifié déjà de tournant pour l'institution qu'il a le privilège de diriger aujourd'hui.
Trente ans après la naissance du Codesria, quelle appréciation faites-vous de la contribution de votre institution au développement des sciences sociales en Afrique ?
Adebayo Olukoshi : La question que vous avez posée touche directement à la mission du conseil au moment de sa création en 1973 qui consistait à faire se retrouver les chercheurs africains dans le cadre du développement d'un système de pensée collective. Il s'agissait également d'approfondir la base de notre savoir endogène en Afrique et la diffusion de ses savoirs non seulement en Afrique, mais en dehors. Pendant 30 ans, je peux dire que le Codesria a beaucoup réalisé, avec plus de 300 livres, 200 réseaux de recherche au niveau national et continental. En plus, nous avons pu rétablir des réseaux de recherche au niveau du continent en identifiant les thèmes de recherche commune. Et quand on sait qu'avant la naissance du Codesria, les barrières linguistiques et territoriales constituaient un réel problème qui empêchait aux chercheurs de se rencontrer, on ne peut pas taire les avancées qu'il y a eu depuis cette époque.
Vous avez cité parmi les objectifs du Codesria, le renforcement des savoirs endogènes. Au moment où il est beaucoup question d'internalisation des sciences sociales, comment jugez-vous l'action du Conseil dans la lutte contre la pauvreté et la résolution des conflits en Afrique entre autres thèmes qui structurent le quotidien des Africains ?
AO : Le défi que nous avons aujourd'hui est d'essayer sur la base des connaissances existantes de poser des questions non seulement pour régler les difficultés d'aujourd'hui mais aussi d'établir un système qui peut marcher et qui permettrait de développer le continent à long terme. Il est question ainsi de promouvoir des programmes de réflexion pour le développement du continent à long terme.
Dans cette optique, nous avons lancé un certain nombre de programmes destinés à lutter contre le sous-développement de l'Afrique à travers des contributions qui ont été faites par des chercheurs comme Samir Amin, Amady Aly Dieng, Elikia Mbokolo, Abdoulaye Bathily, Ernest Wamba Dia Wamba qui vont tous contribuer à la définition des priorités que le conseil a jugé nécessaire de mettre en exergue dans le cadre du développement de l'Afrique. Ils vont des difficultés liées à la transition démocratique en Afrique, à la démocratie, à la contribution des mouvements sociaux, comme les syndicats etc. Avec plus de 300 livres publiés sur le développement de l'Afrique, il est difficile de parler d'un domaine approfondi sans tomber sur une étude faite par le Codesria.
Ces études ont-elles réussi à inverser l'image que le monde se fait de l'Afrique ?
AO : Bien sûr. Sur plusieurs points. Je pense à toutes les contributions faites par le Conseil autour de l'ajustement structurel. Nous avons signé un livre qui a été fait en anglais et en français et reproduit sur plus de 3000 exemplaires. Il est relatif aux différentes expériences d'ajustements tentées çà et là sur le continent africain. C'était une des critiques les plus profondes sur l'ajustement structurel, mais qui a contribué à pousser non seulement la Banque mondiale et aussi d'autres institutions bilatérales qui ont soutenu le programme d'ajustement structurel. Ce qui les a poussées à repenser le système de la conditionnalité imposée, après la dévaluation du franc Cfa, sur le taux et tous les programmes que nous avons connus. Aujourd'hui, trois ou quatre livres produits par le Codesria sont étudiés dans les universités américaines et pour cela, nous avons aussi remporté certains prix comme le Prix Noma.
Le Codesria a connu une crise au cours de ces deux dernières années et qui a abouti au départ de chercheurs de renom et des menaces de retrait de bailleurs. Votre budget ne suffisait plus pour couvrir vos charges. Quelle est votre marge de manoeuvre aujourd'hui ?
AO : Aujourd'hui, la tendance s'est inversée. Pendant les deux années qui viennent de s'écouler, nous sommes arrivés à boucler notre budget. A la fin de l'année 2000, les dépenses effectuées par le Conseil avoisinent les deux millions de dollars. Ce qui représente la moitié de nos budgets antérieurs qui, au cours de l'année budgétaire 1996-1997, étaient de l'ordre de quatre millions de dollars. Ce chiffre a connu par la suite une baisse à cause des difficultés connues par le Conseil.
A quoi sont liées ces difficultés ?
AO : C'est surtout autour de la question de la gestion, des relations avec les bailleurs et de la gestion des programmes scientifiques du conseil. Même si c'est à nous de définir les critères de recherches, les bailleurs exigent toujours que le contrat soit respecté. Pendant une période, le Conseil a ainsi connu des difficultés de gestion, compte tenu de ses relations avec les bailleurs. Ce qui explique que le budget a diminué. Mais il faut dire que si on avait arrêté le budget à la somme de deux millions de dollars en 2000, aujourd'hui on est à plus de 8 millions de dollars. Nous sommes arrivés à doubler le maximum possible et nos souhait est d'arriver à 10 millions de dollars en 2006 et de stabiliser le budget là-bas.
Quels sont aujourd'hui vos principaux bailleurs ?
AO : Nous en avons une vingtaine dans le monde. Il y a l'Agence internationale de développement suédois, Sida Canada, Sida Fawe, les pays nordiques, les Fondations Ford, Rockefeller, Kennedy, Mac Arthur, le Crdi. Il faut ajouter le fait que le Codesria a bénéficié d'un accord de siège accordé par le gouvernement du Sénégal qui comporte beaucoup de choses même si on ne le calcule pas souvent comme de l'argent comptant. Mais le fait que le Codesria ne soit pas obligé de payer des impôts et que nous pouvons dédouaner tout ce que achetons à l'extérieur représente beaucoup pour le conseil qui a dans ce pays, un statut diplomatique.
Que signifie pour vous trente années de présence du Codesria sur la scène scientifique africaine et mondiale. Apparemment, vous ne lésinez pas sur les moyens, la fête sera grandiose.
AO : Il faut reconnaître que trente ans dans la vie d'une institution, ce n'est pas évident. Il y a par exemple une autre structure qui était là où nous sommes aujourd'hui, il y a seulement quelques années. Il a disparu. Il y a pas mal d'autres organismes qui ont suivi. Le Codesria est l'une des rares structures au niveau africain et mondial a être reconnue pour sa rigueur et son sérieux. Nous avons choisi pour cette année de faire une fête pour cela. Ce ne sera pas une fête de danse et de musique seulement, mais une fête des idées aussi.
Côté formation, s'agissant des bourses et subventions, pouvez-vous nous faire un état des lieux et que faut-il faire pour améliorer la situation actuelle ?
AO : La question de la formation et des bourses a été introduite à la fin des années 1980. Une époque qui a été marquée par l'intensification de la crise que nous connaissons aujourd'hui. La conséquence de cette crise est que les jeunes chercheurs n'avaient plus les moyens de financer leurs mémoires et thèses. C'est dans ce contexte que le Codesria a dédié aux jeunes chercheurs et universitaires en train de terminer leur maîtrise, leur Dea et leur thèse de doctorat. On a commencé par quelque 30 bourses, aujourd'hui, nous en sommes à plus de 100 bourses par an. Nous avons financé pendant cette période plus de 1700 étudiants partout en Afrique, avec des subventions accordées. Si vous visitez notre centre de documentation, vous verrez que nous avons accumulé plus de 1500 thèses issues de ce programme. Nous avons aussi introduit des instituts d'été qu'on avait commencé avec un institut sur la gouvernance en collaboration avec l'université Cheikh Anta Diop. Aujourd'hui, nous avons cinq instituts d'été qui sont organisés, sur la gouvernance, mais aussi le genre, enfance et jeunesse, les humanités etc.
A partir de mars 2004, ce sera sur la santé, les problèmes de société. Toutes ces activités sont liées à la promotion et à l'encouragement des jeunes chercheurs. Il faut dire que dans certains pays, où la crise perdure, s'il n'y a pas eu de vide dans la recherche, c'est grâce à l'appui du Codesria qui a proposé des livres gratuitement.
Les intellectuels, le panafricanisme et l'idéal africain est le thème central choisi pour la célébration des 30 ans du Codesria. Pourquoi, un tel sujet ?
AO : Le Codesria est un produit de l'idéal panafricaniste. Il a été organisé d'ailleurs dès le début comme un réseau panafricanisme dans le contexte de la lutte pour l'indépendance en Afrique et pour la promotion de l'unité africaine. C'est ainsi qu'au cours des trente ans qui viennent de s'écouler, l'Afrique a tenté un certain nombre d'expériences pour réussir son unité nationale et continentale. En décidant de choisir ce thème, c'est une opportunité pour faire une rétrospective critique autour des ces questions en revisitant les grands penseurs nationalistes et panafricanistes, mais aussi d'essayer d'analyser les défis de la promotion de l'idéal panafricain en ces périodes de mondialisation et toutes les difficultés qui sont posées. Je peux dire qu'il y a une chose sur laquelle tous sont d'accord : c'est que l'unité africaine est une nécessité. Pour cela, il n'y a pas de débat. La discussion est centrée sur les moyens de contribuer à la réalisation d'un tel projet. Et, les débats que nous aurons pendant trois jours devraient nous aider à contribuer à la réflexion telle qu'elle est développée sur l'avenir et le futur de notre continent.
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