Le Soleil (Dakar)

Afrique: Afrique et diaspora noire : Tidiane N'Diaye, un chercheur en guerre contre les falsifications de l'Histoire

Djib Diédhiou

11 Décembre 2003


Lui, le Français d'origine sénégalaise vivant au milieu d'une communauté appartenant à la Diaspora noire, les Guadeloupéens de la Guadeloupe, qu'avait-il donc à plonger dans le passé des Africains pour en tirer des traités devenus de grands succès en librairie ?

Tous les journaux des Antilles, qui ont eu à interviewer Tidiane N'Diaye, lui ont posé une telle question. Il a par exemple alors donné cette réponse : " Contrairement aux idées reçues, les Guadeloupéens s'intéressent beaucoup à l'Histoire, surtout à celle de l'Afrique dont ils sont en priorité originaires. Cela dépend seulement de la manière dont on la leur présente ". Ou encore : " Je pense que beaucoup de Noirs de la Diaspora ont eu un rapport difficile avec leur identité. Pour des raisons historiques (esclavage, colonisation, assimilation), subsiste encore dans l'inconscient collectif de certains d'entre eux, un complexe d'infériorité coloré et difficile à transcender. Ainsi ils rejettent toute forme de négritude, alors que nous sommes tous des frères avec le même arbre généalogique. " Dans ses oeuvres - de la première, " La longue Marche des peuples noirs " (Editions Publibook) un extrait de sa thèse), à la dernière, " L'Empire de Chaka Zoulou " (Editions L'Harmattan), en passant par " Passion créole " (Editions A3) et par la célèbre " Mémoire d'errance " (Editions Nouvelles du Sud) - Cheikh Tidiane N'Diaye cherche seulement à réconcilier cette Diaspora noire avec un prestigieux passé longtemps ignoré.

Né au Sénégal, il y a une cinquantaine d'années, cet anthropologue économiste de l'Institut national de la Statistique et des Etudes économiques (INSEE), et professeur à Sup de Co Caraïbes (Pointe-à-Pitre) a passé une partie de son enfance en France ainsi que toute sa jeunesse. Il y a effectué ses études supérieures. Il a conservé sa nationalité française. Il a gardé l'orthographe de son nom " N'DIAYE ", pendant que tous les Ndiaye du Sénégal se conformaient au décret senghorien de 1972 sur la transcription des langues nationales et des patronymes. Comme il le fait chaque année, il passe en ce moment quelques semaines de vacances au Sénégal. Une sorte de tradition, que ce retour annuel au pays natal. Sa passion pour l'histoire africaine, nous a-t-il confié, lui est venue de la lecture de " Civilisation ou Barbarie " de Cheikh Anta Diop. Le grand savant et égyptologue sénégalais lui avait fait parvenir un exemple de cet ouvrage, à la parution. Depuis, a-t-il indiqué, il est devenu " anthropologue, occasionnellement ". Et cette lancinante question hante toujours son esprit : " Que sont ces peuples déportés dans le nouveau monde " ? D'autant que les multiples traités et livres sur l'esclavage sont restés muets sur ce sujet.

Tidiane N'Diaye tente donc de prendre le contre-pied des historiens et idéologues occidentaux qui s'étaient livrés à une entreprise de falsification de cette histoire de l'Afrique aux effets pernicieux et rémanents. Il tient à réaffirmer la place importante du continent noir dans le monde, hier et aujourd'hui. Il rappelle que c'est le berceau de l'Humanité. Qu'homo erectus y a fait son apparition, avant que sa descendance aille peupler les autres régions de la planète. Qu'une civilisation nègre vit le jour en Egypte et qu'elle " a sorti de la protohistoire tous les peuples de la Méditerranée et de l'Asie mineure ". Qu'elle a eu un apport appréciable en astronomie, en mathématiques, en architecture, sculpture, etc. Que, si l'on se réfère à la Nubie, aux royaumes yoruba, kongo, au Ghana, au Mali, etc., l'Afrique développa une métallurgie brillante et fut le creuset " d'organisations politiques, religieuses et culturelles d'une grande complexité " ? Du déjà connu ? Aucune originalité dans de telles assertions ? Il y a, cependant, que Tidiane N'Diaye a l'ambition, à travers ses écrits, d'atteindre un public qui n'est pas confiné au monde universitaire. Il traite de sujets qui intéressent et dans une forme d'écriture qui accroche le public.

En outre, il évite le piège où sont tombés des intellectuels et des historiens du continent africain, pour qui dans l'Afrique d'hier, " tout le monde il était beau, tout le monde il était gentil ". On pense au Malien Yambo Ouologuem (" Le Devoir de violence ") ou encore à son compatriote Ibrahima Ly (" Toile d'araignée ") qui, comme d'autres écrivains, ne présentent pas dans leurs romans cette vision d'une Afrique idyllique, celle de nos ancêtres. " L'Empire de Chaka Zoulou " de Tidiane N'Diaye illustre aussi parfaitement cette approche. Le vainqueur des troupes anglaises, en 1879, à la bataille de Hishandlawana, en Afrique du Sud, grâce à la tactique de la " tête de buffle " qu'il avait conçue et perfectionnée, l'unificateur de la nation zouloue, fut toutefois, comme toutes les grandes figures de l'Histoire, un fossoyeur de peuples. Chaka fit éliminer les vieillards (Eugénisme ? Purification ethnique ?) et les chefs ou simples guerriers qui avaient refusé de combattre. Il écrasa les clans qui avaient refusé d'avancer avec lui. " La vraie question qui se pose est (donc) de savoir si Chaka avait réellement bâti cette puissance pour faire échec aux visées européennes de conquête, d'occupation coloniale et de pillage des richesses du continent noir.

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Si telle était son ambition, apparemment l'Histoire lui a donné raison car, de son vivant, aucune nation européenne n'a osé se frotter à l'empire zoulou, et encore moins essayer de lui dicter sa loi ". Le prochain ouvrage de Tidiane N'Diaye fera sans aucun doute couler beaucoup d'encre et de salive. Il provoquera immanquablement des grincements de dents, surtout au sein de la communauté juive à travers le monde. Son titre ? " Les Falachas, Nègres errants du peuple juif ". Cet essai paraîtra aux Editions Gallimard. Il sera le seul Africain publié dans cette prestigieuse collection de Gallimard, aux côtés de grands essayistes comme Sartre, Malraux, Gide, Marguerite Yourcenar. L'auteur, dans son livre, suit à rebours, les traces de ces Juifs noirs qui ont rejoint la Terre promise à la faveur d'une grande opération de rapatriement lancée par les autorités israéliennes, au cours des années quatre-vingt. Il montre que - et il présente aussi des preuves, résultant de ses longues et minutieuses recherches - que ces Falachas ne sont nullement les descendants de la fameuse Douzième tribu juive perdue dans la nuit des temps. Certes, ils sont bien juifs, sont noirs et vivent en partie en Israël et en Ethiopie, aujourd'hui.

Mais Tidiane N'Diaye soutient que " la Bible aurait inventé l'existence de Moïse et de l'Exode à partir d'un personnage qui serait, en fait, l'ancêtre des Falachas. Lequel a effectivement fui l'Egypte, mais pour se rendre effectivement en Ethiopie. D'ailleurs, les archives égyptiennes ne parlent jamais de Moïse. Et les chercheurs de la très connue revue " Science et Avenir " sont venus à mon secours pour confirmer ma théorie en démontrant que les ancêtres des Falachas étaient bien des combattants hébreux venus d'Egypte ".

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