Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Alain Monteil : les artistes plutôt que les événements

Propos recueillis par Thiéry Gervais Gango à Tananarive

11 Décembre 2003


interview

Le nouveau directeur d'Afrique en Créations présente son programme et découvre le nouveau visage de la coopération culturelle en Afrique.

A la fin de la décennie 90, une association française naît avec, au coeur de ses préoccupations, le soutien à la création artistique africaine. L'Afrique parle d'Afrique en Créations, structure dont le soutien appuyé aux Remy, à Doual'Art, Afric'réa, Scènes d'ébène, Abok i Ngoma, Macase, Anne-Marie Nzié, Donny Elwood contribue à la faire connaître davantage au Cameroun. Par la suite elle fusionne avec l'Association française d'action artistique (Afaa), un organisme du ministère français des Affaires étrangères.

Aujourd'hui, qu'est devenu ce projet ?

Autrefois il y avait effectivement deux ministères qui s'intéressaient à l'action de la France à l'étranger. Le ministère des Affaires étrangères et celui de la Coopération qui s'occupait des échanges avec l'Afrique. Il y a quelque temps, la France a décidé qu'il n'y avait pas l'Afrique et le monde. Que l'Afrique était certes un continent avec lequel la France avait une histoire particulière, mais que c'était un continent comme les autres. De ce fait, le ministère de la Coopération a été intégré dans celui des Affaires étrangères. Cette intégration a fait que Afrique en Créations qui était rattachée au ministère de la Coopération, tout à coup, a été intégrée elle aussi, par le biais de l'Afaa, au ministère des Affaires étrangères.

Est-ce que ce changement de statut a eu un effet sur la politique d'Afrique en Créations ?

Les missions d'Afrique en Créations sont restées les mêmes. Aujourd'hui, l'Afaa qui a absorbé Afrique en Créations travaille dans trois directions. La première, qui est sa mission habituelle, consiste à la diffusion et la promotion des artistes français à l'étranger. Il y a ensuite l'accueil des cultures étrangères en France. La troisième direction c'est celle que Afrique en Créations a apportée avec elle à l'Afaa. C'est une mission de développement artistique et culturel non pas pour les Français, mais pour les artistes d'un certain nombre de pays. L'Afrique d'abord et de plus en plus les Caraïbes. C'est de ce fait une volonté de la France d'essayer d'accompagner les artistes africains surtout, pour une plus grande maturité, pour qu'ils puissent mieux se faire connaître sur le plan international et être mieux distribués, gagner de l'argent, etc. Quand Afrique en Créations a intégré l'Afaa, non seulement elle n'a pas perdu son identité, mais, mieux encore, son action a rejailli sur l'Afaa. Cette dernière faisait beaucoup la promotion des artistes français. Aujourd'hui, elle a développé une vraie dimension de coopération culturelle. Dans le monde entier, on fait beaucoup plus de formation, de transfert de savoir-faire. Loin de perdre son identité, Afrique en Créations l'a partagée avec l'Afaa.

Est-ce que cela veut dire qu'Afrique en Créations a beaucoup plus de liberté d'action ?

Pas plus, pas moins. Disons qu'elle est un programme de l'Afaa. Simplement, ce dont elle bénéficie aujourd'hui, c'est sans doute d'un meilleur appui du réseau des services culturels français en Afrique et de celui des centres culturels. Autrefois, Afrique en Créations travaillait directement avec les artistes ou des structures. Aujourd'hui, il y a une plus grande participation des services culturels des ambassades et des centres culturels. Beaucoup d'opérations sont menées avec le concours de ces structures.

Est-ce que travailler avec des institutionnels n'est pas plus lourd que commercer directement avec les privés ?

Oui et non. Dans certains pays, c'est peut-être un peu plus lourd. En Afrique, c'est parfois un peu plus simple. Imaginons que nous décidions de payer des droits d'auteur à des photographes. C'est très difficile, à partir de Paris, de toucher un photographe au fin fonds du Cameroun pour lui payer ces droits. Les ambassades et les centres culturels qui ont l'avantage de la proximité le font avec beaucoup plus de facilité. Quand nous recevons un dossier de quelqu'un qui demande de l'aide pour un projet, il est difficile, lorsqu'on ne le connaît pas, d'avoir une bonne lisibilité. En s'appuyant sur une ambassade ou sur un centre culturel, nous sommes plus efficaces. Cette démarche nous permet de mieux comprendre les projets, de mieux les accompagner et de mieux les suivre. Elle permet aux artistes d'avoir de meilleures réponses et d'aider à gagner du temps. Imaginons qu'on a un artiste de Bafoussam ou Ngaoundéré qui a un projet. C'est clair que ça prendra du temps. Et parfois, ce n'est pas sûr qu'il réussira à nous contacter. Les centres culturels et les alliances françaises sont dans ce cas un lien précieux. Il peut arriver dans certains cas que l'artiste nous intéresse parce que nous l'avons découvert par hasard. Nous joignons le Ccf ou l'Alliance la plus proche qui va faciliter les contacts. Dans ces cas, il y a toujours la possibilité d'un projet qui est construit ensemble et soutenu non seulement par Afrique en Créations, mais aussi par le Ccf du coin.

Quelles sont vos priorités aujourd'hui ?

Jusqu'ici, nous avons fait pas mal de choses dans divers domaines. Ce que nous avons envie de faire c'est de mieux choisir les projets. De ne pas essayer de tout faire. Parce qu'en essayant de tout faire, on fait mal. En plus, sur le continent, il y a désormais beaucoup d'opérateurs qui essayent d'accompagner la création : les coopérations étrangères, l'Union Européenne, Africalia (en Belgique, ndlr) Ce qui nous importe désormais ce sont les gens, les artistes, les personnes, plus que les événements. Nous voulons nous concentrer sur les individus pour mieux les accompagner dans leurs envies, désirs et leurs soucis de mieux travailler leur art. Aujourd'hui, Afrique en Créations soutiendra les artistes et plus les structures et les festivals par exemple. On soutiendra par contre un artiste programmé dans un festival.

Qu'est ce qui explique cette nouvelle approche ?

Ce qui est important, c'est peut-être davantage l'artiste plutôt que les événements.

On vous répondra que lorsqu'on a créé, il reste la question des lieux.

Je suis tout à fait d'accord. C'est pourquoi nous avons essayé de travailler avec les autres personnes et structures qui travaillent dans le domaine de la création artistique et culturelle pour essayer de voir comment on pouvait se partager les tâches. Il est plus facile pour l'Union Européenne qui met pas mal d'argent dans la culture, de soutenir des événements que de soutenir les créateurs. Sur un événement donné que l'Union Européenne et Africalia soutiennent, nous soutenons directement les artistes. L'Agence intergouvernementale de la francophonie qui a décidé de ne plus soutenir les créateurs apportera par contre son appui dans le domaine des transports. Elle financera les voyages et les opérations de formation. On essaye de manière intelligente de se répartir les tâches pour être complémentaires et plus efficaces. Notre soutien concerne donc les artistes et les compagnies. Dans cet ordre d'idée, nous avons décidé, sur l'année, de soutenir moins d'artistes de manière à apporter une aide consistante et efficace à ceux que nous retenons.

Quels sont les critères qui déterminent ces soutiens ?

Comme il est difficile à partir de Paris de décider comme cela, on va essayer de s'entourer d'un comité d'experts, composé d'Africains et de personnes originaires d'autres continents, avec lesquels on va tenter de définir des stratégies et des politiques. Lesquelles nous permettrons de faire des choix sur un certain nombre de projets en tenant compte des individus, de leur démarche artistique, de ce qu'ils font, des pays dans lesquels ils se trouvent. Je pense qu'il est important de s'entourer de gens qui ont une maîtrise des choses et une connaissance les artistes. Ce sont des conseillers qui savent parfois mieux que nous ce qu'il faut faire.

Sur un pays comme le Cameroun, quelles pourraient être les orientations de Afrique en Créations à l'ère de votre direction ?

Liens Pertinents

Je ne saurais vous le dire pour le moment. Je ne connais pas le Cameroun en dehors des souvenirs de touriste qui datent de la période où j'étais en poste en Centrafrique. Et encore, je ne parlerai pas d'un pays en particulier. Par contre, sur un pays comme le Cameroun, nous travaillons avec les centres culturels français de Douala et de Yaoundé pour essayer, avec les services culturels de l'ambassade, de déterminer des axes, en parlant très souvent avec les artistes et les créateurs. Ce n'est pas nous, depuis Paris, qui allons décider de ce qui doit être fait au Cameroun. Nous sommes à l'écoute. Ce n'est pas à nous de décider. Pour revenir sur les priorités d'Afrique en Créations en terme d'action, je crois que nous avons deux axes importants qui se retrouvent avec les Rencontres internationales de la photographie africaine de Bamako et les Rencontres chorégraphiques d'Afrique et de l'Océan indien actuellement. Il s'agit de la danse contemporaine et de la photographie. Grâce à Bamako et à Tananarive, il y a un certain nombre de compagnies de danse contemporaine africaine et des photographes qui ont connu un développement de carrière important. La vie d'une compagnie comme Sallia ni Seydou (du Bénin, ndlr), lauréat des premières rencontres chorégraphiques, a complètement changé. Elle est mondialement connue aujourd'hui. Nous essayons de travailler pour développer les choses en arts visuels. On essaye de voir comment on pourrait accompagner le Dak'Art qui est une très belle biennale. On a envie d'aider le théâtre africain à se structurer. C'est un gros projet sur lequel nous réfléchissons. Pour le moment, nous ne savons pas encore comment s'y prendre.

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