L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Neuf chefs d'accusation rayés - Cehl Meeah : "Un autre combat commence"

Patrick ST PIERRE-Myette AHCHOON

11 Décembre 2003


Port Louis — Le leader du Hizbullah, quelques heures après sa sortie de prison, où il a passé trois ans en détention préventive, s'est rendu à Plaine-Verte en homme libre. Il s'est adressé à des centaines de partisans en liesse puis a retrouvé le calme de son environnement familial.

Quelque 200 personnes attendaient la sortie du leader du Hizbullah à la prison de Beau-Bassin, hier. Photo de droite, le père de Cehl Meeah est porté en triomphe par des partisans, à l'annonce de la libération de son fils.

"Mo pas pou laisse zotte zamais tomber. Mo pou la guerre, aster ki tout commencer", s'exclame le leader du Hizbullah dans son premier grand discours, deux heures après sa libération. Cehl Meeah retrouve ainsi sa verve et était au coeur de Plaine-Verte, hier. "Allahu Acbar", lui répond une foule de partisans excités après qu'il s'est engagé à ne pas laisser tomber la communauté musulmane.

Après que Cehl Meeah a passé trois ans en prison, le Directeur des poursuites publiques a donné, hier, des instructions pour que les neuf chefs d'accusation provisoire qui pesaient sur lui soient rayés (voir texte plus loin). A 17h15, Cehl Meeah rentre donc chez lui, libre, après une journée d'émotions intenses.

On serait tenté de croire que de nombreux parents, voisins, et amis l'y attendaient pour célébrer l'événement. Mais c'est dans le calme absolu qu'il regagne son domicile à la rue Hassen Sakir à la Plaine-Verte. Un contraste flagrant avec la foule bruyante lors de son départ de la prison de Beau-Bassin. Pas d'attroupement non plus dans les rues. En compagnie de sa soeur Maria et de son beau-frère Beelall, Cehl Meeah a l'air très fatigué mais est visiblement très heureux de retrouver sa famille.

Sa mère et Ismaël, un oncle paternel, l'accueillent alors que son père se repose. Sameera, l'épouse de Cehl Meeah, se trouve au chevet de son père qui est souffrant. "Nous sommes en période de jeûne et c'est pour cette raison que tout le monde est resté chez soi", explique la mère qui prépare le repas du soir.

Dans la matinée, explique-t-elle, quelques voisines sont venues partager leur joie avec elle mais elle n'avait pas de temps de leur parler. Pas bavarde non plus avec les journalistes, la mère se contente de dire qu'elle c'est bien contente qu'il soit libre". "Je mange mal depuis trois ans. Heureusement ce calvaire prend fin aujourd'hui."

Pas question non plus de prendre une photo d'elle. "C'est uniquement quand je partirai pour la Mecque que je me laisserai prendre en photo." L'oncle, assis dans la cour, à l'ombre d'un manguier, fait savoir que les familles viendront leur rendre visite après la période de jeûne. "Nous attendrons la fin du ramadan pour fêter", confie-t-il.

Mais devant la New Court House, la grande foule de partisans était, elle, en délire, hier. A la nouvelle de sa libération, tous criaient "Allahu Acbar" (Dieu est grand). Les banderoles reflètent leur état d'esprit : "La justice divine a triomphé sur la justice des hommes."

Drapeaux et t-shirts

Que ce soit à moto, en voiture, en mini-bus, en 4x4 ou en taxi, les sympathisants prennent la direction de la prison centrale de Beau-Bassin où était détenu Cehl Meeah. A 13 heures, la police renforce la sécurité devant la grille de la prison. L'hélicoptère de la police survole la région de Beau-Bassin tandis que la Divisional Support Unit contrôle l'entrée principale de la prison. Les policiers, discrets dans leur fonction, gardent leur calme malgré l'impatience de quelques esprits surchauffés.

Banderoles, drapeaux du Hizbullah, porte-voix ou t-shirts portant l'inscription "Justice divine", les partisans ne lésinent pas sur les moyens pour montrer leur soutien à Cehl Meeah. Quelque 200 personnes de tout âge et des enfants juchés sur les épaules de leurs parents se trouvent ainsi à Beau-Bassin pour manifester leur joie.

Dans la foule, une carte de Maurice avec la note "Justice divine. DPP a bien fait" ne passe pas inaperçue de même qu'un drapeau national flottant sur une fourgonnette. Présente, la mère de Cehl Meeah se montre, quant à elle, très réservée.

"Mo bien content. Ene innocent ine gagne so liberté", témoigne une jeune mère de famille avec un enfant dans les bras. Si la grande majorité des fidèles est issue de Plaine-Verte, quelques-uns viennent de New-Grove, à l'instar d'un groupe de femmes qui attend à l'ombre d'un arbre. Tous louent d'une seule voix, Allah.

Il est 14 heures. Cehl Meeah dit au revoir à quelques gardes-chiourme et franchit un premier portail. C'est la bousculade parmi les photographes de presse et la foule de partisans ne peut contenir son impatience plus longtemps. Malgré la présence de policiers, elle traverse la porte d'entrée principale, et encercle son leader. Tout un chacun veut le toucher, lui parler.

La soeur et le beau-frère de Cehl Meeah ainsi que Me Gulbul ont du mal à faire entrer le détenu libéré dans un 4x4. Les manifestants réclament quelques mots de leur leader. Me Gulbul leur donne rendez-vous à son bureau pour une conférence de presse et Cehl Meeah les invite à le rejoindre à la Plaine-Verte.

Dans un défilé de voitures et de motos, les partisans mettent le cap sur la capitale. A Beau-Bassin, la circulation routière est perturbée et il en sera de même jusqu'à la capitale. Pendant tout le trajet, des motards de la police s'évertuent à contrôler la circulation.

Devant le bureau de Me Gulbul, une foule importante a déjà envahi les lieux. La rue Sir Virgil Naz est fermée et une fourgonnette servant d'estrade est déjà sur place. Micro et haut-parleur sont déjà prévus, les partisans attendent maintenant le discours de leur leader qui arrive à 15 heures. Lors de son intervention, ce dernier parle de la bonté divine et récite le "kalina" (verset du Coran). A chaque appel, ses partisans lui répondent en choeur "Allahu Acbar".

Tout est prêt également à Plaine-Verte, à l'angle des rues Madras et Canal Bathurst où se trouve le siège du Hizbullah. En attendant l'arrivée du leader, chacun y va de son petit commentaire. "La libération de Cehl Meeah est comme la victoire de Liverpool sur Manchester United", dit un partisan.

Tout à coup, la circulation roule au ralenti. Les partisans arrivent de tous côtés. Quelques motocyclistes font fi des règlements et roulent sans casque, au nez et à la barbe des policiers.

Sur le toit de leur maison

Juché sur un 4x4, le leader fait enfin son apparition vers 16 heures. Son père Hassen et son beau-frère Beelall l'accompagnent. L'excitation est à son comble parmi les partisans qui le suivaient à pied depuis le bureau de Me Gulbul. Pendant tout le trajet jusqu'au centre du Hizbullah, Cehl Meeah récite des versets du Coran que diffuse un haut-parleur. "Allahu Acbar, Allahu Acbar", répondent en choeur ses sympathisants. Le défilé ressemble à une véritable procession religieuse.

Dans les ruelles avoisinant le centre du Hizbullah, se trouvent quelque 300 personnes. Certaines font d'ailleurs de bonnes affaires en vendant à Rs 50 des t-shirts imprimés spécialement pour l'événement. T-shirts portant l'inscription "Justice Divine", que les partisans n'hésitent pas à acheter. D'autres montent sur le toit de leur maison pour avoir une meilleure vue de Cehl Meeah lors de son discours. Quelques-uns immortalisent l'événement sur leur appareil photo et leur caméscope. "Laisse banne kalla passé", lancent quelques personnes. Respectueusement, la foule s'écarte pour laisser passer trois femmes âgées. L'une d'elles serre Cehl Meeah dans ses bras.

Le brouhaha cesse lorsqu'il prend la parole. "J'ai tant des choses à vous dire. Ce sont des choses que j'ai gardées pendant trois ans." Il remercie d'abord Allah et fait ensuite l'éloge de son avocat qu'il compare à "Rambo". "C'est Allah qui est allé le chercher. Sa famille et lui ont eu des menaces de mort mais il a toujours eu confiance dans le fait que je suis innocent."

Cehl Meeah lance également un appel à la jeunesse pour qu'il se laisse guider par Allah le Tout-Puissant. "Avec Allah, zamais nou pou perdi. Zamais nou pou dans défaite". C'est grâce à Allah, dit-il, qu'il a été libéré.

En présence de ses partisans à Plaine-Verte, Cehl Meeah a un ton beaucoup plus enflammé que celui de son discours dans le bureau de son avocat. "Allah ti capave faire largue moi avant mais line attane Missiè Bérenger vine au pouvoir après ler la li largue moi", poursuit Cehl Meeah, qui affirme également que le Hizbullah n'a jamais été un parti intégriste, ni fanatique, ni fondamentaliste. "Nou na pas banne terroristes."

Cehl Meeah a aussi fait part de la publication prochaine de deux livres dont il vient tout juste de terminer la rédaction : Grievous illusion qui paraîtra le jour de la fête Eid et Face à l'indifférence de notre société. Me Gulbul a, pour sa part, soutenu que la libération de son client n'a jamais été l'objet d'un "deal politique comme certains veulent faire croire. Une seule institution l'a trouvé innocent, c'est la cour."

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