Fraternité Matin (Abidjan)
Michele Pepe (propos Recueillis Par)
12 Décembre 2003
interview
Abidjan — Section protection des enfants à l'UNICEF
Quelle est aujourd'hui la situation au niveau des enfants soldats en Côte d'Ivoire?
Ce qui est sûr, c'est qu'il y a des enfants soldats dans cette crise. Nous n'avons pas voulu publier le nombre pour des raisons stratégiques. Ce n'est pas le moment d'effrayer les dirigeants de l'autre côté et qu'ils ne poursuivent pas le processus qui a commencé. Depuis cette semaine (semaine du 3 novembre) nous avons commencé avec la démobilisation des filles qui sont dans les camps au niveau de Bouaké. Elles passent donc dans les centres de transit et d'orientation (CTO). La semaine prochaine, ce sera le tour des enfants soldats garçons. Après être passés dans les centres de transit et d'orientation, soit ils retournent à l'école -c'est l'éducation formelle- soit ils vont en apprentissage. Après cela, nous allons passer à la phase d'installation de tous ceux qui auront fait l'apprentissage.
Peut-on dire que la situation est alarmante au niveau de ces enfants-là ?
Non, on ne peut pas le dire. A Bouaké, il existe différentes catégories d'enfants: Il y a des enfants qui ont été recrutés, entraînés, mais qui n'ont jamais combattu. On trouve ceux qui n'ont pas été recrutés mais qui de façon volontaire sont dans les camps tous les jours. Et des enfants qui par oisiveté se retrouvent dans les camps tous les jours. Voici à peu près les trois catégories; il y a des filles également. Mais ce n'est pas alarmant. Ce ne sont pas des enfants qui ont combattu. C'est pour cela que nous parlons plutôt d'enfants associés aux groupes armés, et non enfants soldats. C'est vrai que le concept d'enfants soldats est plus large. Il implique les enfants combattants et ceux qui exercent un métier, n'importe lequel, au sein d'un camp militaire. Mais là, nous préférons utiliser le concept d'enfants associés aux groupes armés; parce que la situation, n'est pas alarmante, mais elle n'est pas encore à un stade irréversible.
Quelle est la tranche d'âges de ces enfants?
Je ne m'aventurerai pas sur ces questions qui sont confidentielles. Les enquêtes ont été faites... Quand nous allons finir la démobilisation, sinon ça risque de bloquer le processus. C'est sûr que ces choses seront connues.
Vous avez parlé de scolarité, d'installation, mais vous n'avez pas parlé de l'aspect psychologique. Peut-on avoir une idée du programme de travail prévu pour la réinsertion de ces enfants?
Oui. Dans les centres de transit et d'orientation, il y a d'abord la prise en charge psychologique pour enlever l'enfant de sa situation de peur. Le suivi psychologique se fait avec des assistants sociaux, sur son lieu d'apprentissage ou à l'école, et à domicile. Nous avons mis en place, pour les enfants qui ont fait l'apprentissage, un réseau de maîtres-apprentis. L'aspect psychosocial n'a pas du tout été négligé. Au contraire, nous avons des psychologues sur place avec des assistants sociaux qui peuvent nous aider à faire le travail.
Ces enfants sont-ils faciles à réinsérer socialement?
Oui, pour l'instant. Je pense qu'on peut s'en réjouir, ils sont faciles à réinsérer. Puisqu'on a fait une enquête, la première approche laisse croire qu'ils seront faciles à réinsérer. Ils n'ont pas été militarisés à un niveau irréversible. Donc le travail n'est pas difficile, pour l'instant. Quand on aura attaqué la phase des garçons, peut-être qu'on aura des cas difficiles; mais pour le cas des filles, tout ce passe bien.
La situation n'est donc pas comparable à celles de la Sierra Leone et du Libéria?
Non, pas pour l'instant. Mais là, on est d'accord qu'on parle de Bouaké. La situation dans le grand ouest est encore inconnue. C'est maintenant que nous sommes en train d'installer une cellule DDR-enfants au niveau de Man, de discuter, de voir. Apparemment la situation dans l'Ouest est plus alarmante et pourrait ressembler à ce qui s'est passé en Sierra Leone et dans d'autres pays. Mais la situation de Bouaké est vraiment loin de celles de Sierra Leone et de RDC par exemple.
Qu'avez-vous prévu pour l'ouest?
En ce moment, nous avons une mission en cours, qui est en train de rencontrer les "autorités locales" dans le Grand Ouest et mettre en place une cellule DDR-enfants. Parce que la situation des enfants soldats ne doit pas attendre toute la machine DDR globale. C'est une question de droit. On ne peut pas attendre que le processus de paix avance. Sinon, effectivement, les enfants seraient difficiles à réinsérer. Donc déjà nous avons contacté les "autorités locales", elles sont d'accord pour le principe : une cellule DDR-enfants a été mise en place. Nous allons passer à la phase de l'enquête pour identifier les enfants dans les différents camps, ensuite nous allons faire le même schéma que Bouaké. Donc après enquête, sortir les enfants, les démobiliser et les réinsérer, jusqu'à l'installation.
Lorsqu'on parle d'enfants, on parle aussi de famille. Rien n'est prévu au niveau des parents ?
Si, mais ce n'est pas à proprement parler notre mandat. Ce que nous faisons au niveau des parents et des communautés, c'est la sensibilisation. Pour que les parents acceptent le retour des enfants. Sensibilisation pour que la communauté elle-même développe des stratégies de prise en charge des enfants qui seront démobilisés. Parce que les institutions internationales ne pourront pas toujours être là. Par contre il y a avec la Banque mondiale un programme qu'on appelle les 3R: Réinsertion-Réhabilitation-Reconstruction. C'est un programme qui concerne directement les parents et les communautés. Donc ces derniers vont bénéficier financièrement de quelque chose et de l'activité de la Banque mondiale.
Peut-on avoir le coût estimatif de ce programme?
Non, je ne peux pas vous donner le coût estimatif, parce que c'est difficile. Comme on est dans le processus, il y a des partenaires, si le coût est annoncé, peut-être que chaque chef rebelle ou chaque chef de camp voudrait en avoir et cela serait très compliqué.
A quelle date ce programme a-t-il commencé et quand s'achève-t-il?
Il a commencé depuis janvier 2003, lorsque nous avons eu accès, pour la première fois, à la zone. Pendant 6 mois, c'était des moments de plaidoyer pour nous entendre, pour faire comprendre à nos frères d'en face qu'il y avait nécessité de faire quelque chose pour les enfants. Et l'enquête pour l'identification des enfants a eu lieu en juillet 2003. A cette date, on avait quand même une photographie assez exacte du nombre d'enfants et du degré de militarisation de ces enfants-là. Entre juillet et maintenant nous avons surtout préparé la phase de réinsertion; parce qu'elle ne peut être enclenchée que si la réinsertion est prête. Puisque la démobilisation, est de courte durée. Maintenant que nous sommes prêts, nous avons enclenché la phase de démobilisation.
Quelles sont les structures qui interviennent dans la mise en œuvre de ce programme.
L'UNICEF est l'agence leader au plan technique et au plan financier pour le DDR-enfants. Nous avons un peu nos homologues, j'allais dire l'ONG "Save the children". Il y a aussi une structure locale sur place à Bouaké "La maison de l'enfance". Et aussi une structure à Korhogo qu'on appelle ARK - Animation rurale de Korhogo - et aussi le foyer Akwaba.
Les militaires ne sont pas associés à ce programme?
Ils sont associés. Sans eux nous n'aurions pas pu sortir les enfants. Les équipes d'enquêtes, celles qui ont fait l'identification, étaient composées de deux civils: Les travailleurs sociaux, un membre du Secrétariat général du MPCI et deux militaires. Les militaires étaient donc associés depuis le début. Mais dans la phase PDR, parce que nous préférons parler de prévention, démobilisation et réinsertion, en lieu et place de désarmement, démobilisation et réinsertion. Donc, les militaires ont été fortement associés; ils sont impliqués, ils sont là, mais dans la phase démobilisation on les éloigne. Sinon on ne pourra pas opérer la rupture entre l'enfant qui avait été recruté ou enrôlé et les militaires. Ils ont donc été impliqués jusqu'à la phase d'identification; démobilisation et réinsertion, ils sont informés de ce qu'on fait, mais ils ne sont plus impliqués en tant que tel.
Ils coopèrent facilement?
Très facilement. Ça, je pense qu'il faut leur tirer le chapeau. Ils ont été difficiles au départ, mais ils coopèrent très facilement.
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