Thiéry Gervais Gango
12 Décembre 2003
Ahmadou Kourouma est décédé hier à Lyon. En France. Là-bas. Loin de cette Afrique dont il racontait le martyr. Sur une terre d'adoption. Dans un pays qui pleure, plus que l'Afrique, ce "maître de la littérature" que Allah n'était pourtant pas obligé de rappeler, maintenant.
De le laisser partir sans qu'il ait eu le temps de donner tout le contenu de son génie éclatant. De cette plume croustillante qui subjugue. Qui se casse en promettant d'endeuiller la communauté littéraire en émoi. C'est, s'écrie le poète sénégalais Amadou Lamine Sall, président de la Maison africaine de la poésie internationale (Mapi), " une grosse perte pour toute l'Afrique. " C'était, poursuit-il, " le romancier le plus original et le plus créatif de son temps. Sa mort nous tétanise. Nous sommes effondrés parce que l'Afrique avait encore besoin de lui Il était un immense écrivain, qui avait su à sa manière réinventer une nouvelle langue française son héritage sera difficile à gérer, parce que la manière d'écrire de Kourouma est unique au monde. Il sera irremplaçable Ses romans ont aidé les Africains à prendre conscience d'eux-mêmes, à se regarder dans un miroir et, surtout, ses écrits ont permis aux hommes politiques africains de se remettre en cause", a ajouté M. Sall.
" En octobre 2002, Ahmadou Kourouma était venu à Dakar à l'invitation de la Mapi, dans le cadre du premier congrès mondial des poètes et écrivains de la paix. Il s'était alors incliné sur la tombe de Léopold Sédar Senghor ( ) et il nous avait dit : chacun de nous doit préparer sa tombe. Un an plus tard, c'est lui qui part. Etait-ce prémonitoire ? C'est douloureux! ", achève Amadou Lamine Sall. Prompt à réagir, le ministre français de la Culture, Jean-Jacques Aillagon rend hommage quant à lui à un " géant littéraire Avec la mort d'Ahmadou Kourouma, la Côte d'Ivoire, l'Afrique et toute la francophonie perdent un géant littéraire, enseigné, lu et aimé dans la plupart des écoles de l'Afrique francophone En quelques titres, cet artiste a su traduire toutes les douleurs et les conflits de son continent. Créateur de sens et inventeur de langue, Ahmadou Kourouma a donné leurs mots aux plus humbles de ses compatriotes Son oeuvre, reconnue dans le monde entier, s'impose à la fois comme leçon de lucidité et message d'espoir pour l'Afrique. " Œuvres consacrées par le monde littéraire.
Depuis la publication de son premier livre " Le Soleil des indépendances " en 1970 jusqu'à " Allah n'est pas obligé ", il a " marqué la maison et tous ses lecteurs par la richesse de sa personnalité, son courage et son exceptionnel talent ", souligne son éditeur (Seuil) qui n'a pas précisé les raisons de sa mort.
Exil
Né à Togobala en Côte d'Ivoire le 24 novembre 1927, ce Malinké avait été tirailleur en Indochine de 1950 à 1954, avant de connaître plusieurs périodes d'exil. En Algérie de 1964 à 1969, au Cameroun de 1974 à 1984 et au Togo de 1984 à 1994. Après des études de mathématiques à Paris et à Lyon, il écrit son premier roman, " Soleil des indépendances ", une satire politique qui sera publiée en France en 1976. Suivent " Monnè ", " Outrages et défis " (1990) et, surtout, " En attendant le vote des bêtes sauvages " (1998) qui décroche le Prix du Livre Inter un an plus tard, un ouvrage "entre humour grinçant et tableau politique " qui narre l'épopée d'un chasseur devenu dictateur lui vaudra la notoriété. " Allah n'est pas obligé ", qui conte les aventures tragi-comiques d'un enfant-soldat, va le consacrer. Le livre reçoit Renaudot 2000. Kourouma devient alors un dieu. Le dieu d'une littérature africaine à laquelle il apporte un air frais. Son écriture rompt avec les canons de la littérature classique. Il a ses mots. Le "mangeur d'âmes" renvoie chez lui à quelque chose que le Français est incapable de dire. La misère de l'Afrique nourrit sa plume où ruissellent créativité et liberté. Sa démarche ne plaît pas toujours. Mongo Beti ne l'aime pas du tout. C'est, pour le romancier camerounais, un " semi-illettré ". Pour d'autres, un auteur dont la façon de parler contraste avec une écriture éclatante.
L'Afrique est en deuil. Le monde de la littérature pleure. Celui des assureurs aussi. Parce Kourouma était avant tout un des leurs. Premier actuaire africain (Spécialiste de la statistique et du calcul des probabilités appliquées aux problèmes d'assurance, de prévoyance et d'amortissement). Deuxième directeur et premier Africain à la tête de l'Institut international d'assurances (Iia) en poste à Yaoundé (1974 à 1984) où il a lié quelques amitiés, notamment avec un autre Ahmadou, Ahidjo cette fois-là. L'actuel directeur de l'Iia, M. Zanouvi, parle d'un "homme qui avait une audience internationale". Gaspard Nouind, directeur général de la Cameroon insurance (Caminsur), ancien collaborateur du disparu, garde quant à lui le souvenir d'un "grand Africain. C'était un travailleur acharné et rigoureux. Un homme sociable et surtout très cultivé. Il est à la base de beaucoup d'innovations dans le secteur des assurances en Afrique. Un grand assureur". Assureur qui va prendre sa retraite alors qu'il était premier président de la Conférence internationale des marchés africains d'assurances (Cima).
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