Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Mamadou Ndoye, ancien ministre (LD-MPT) : "La gestion de l'alternance est catostrophique"

Propos recueillis par Malick Rokhy BA & Madior FALL

12 Décembre 2003


Mamadou Ndoye, ancien ministre de l'alphabétisation et des langues nationales sous le gouvernement du président Abdou Diouf est amer quand il parle de la gestion de l'alternance.

A Dakar depuis quelques jours pour des raisons familiales, celui qui est aujourd'hui le secrétaire exécutif de l'Association pour le développement de l'éducation en Afrique (Adea) dit garder sa marge de manoeuvre, celle d'un " citoyen qui s'exprime librement sur les problèmes de son pays ". Cet homme de taille moyenne, sobre dans son port, reconnaissable à sa chevelure blanchie, une des marques distinctives de la personnalité physique du philosophe engagé depuis des années pour la cause de l'éducation, n'a pas changé dans sa manière d'aborder les problèmes. Du moins, dans la force particulière qu'il met, grâce à une argumentation soutenue et une maîtrise sans faille du Français à capter son interlocuteur. Quand Mamadou Ndoye parle, c'est la capacité de persuasion d'un homme rompu aux méthodes de la dialectique et de la polémique qui se dresse. Le langage est dépouillé, alerte et dans une alliance de militantisme et d'expertise, il vous assène des vérités nourries à diverses influences, au gré d'un parcours que ses proches présentent comme brillant.

Membre de la direction de la Ligue démocratique /Mouvement pour le Parti du Travail (Ld-Mpt) où il milite depuis le début des années 80, cet ancien professeur à l'Ecole normale supérieure (Ens) de Dakar a également pendant longtemps marqué la vie syndicale. Les années de braise des premières années d'ajustement structurel et de la répression des enseignants contestataires ont particulièrement trempé la conscience de cet inspecteur de l'enseignement qui s'est distingué dans les luttes contre le pouvoir naissant de Abdou Diouf, avec le Syndicat unique et démocratique des enseignants du Sénégal (Sudes) dont il était le secrétaire général avant de connaître une autre destinée avec l'Union démocratique des enseignants du Sénégal (Uden) qu'il a contribué à mettre sur pied, dans un contexte conflictuel.

Après une expérience gouvernementale à la faveur du gouvernement de majorité présidentielle élargie en 1993, il a déposé son baluchon à la Banque mondiale pour piloter un programme d'éducation. Sa casquette de secrétaire exécutif de l'Adea ne lui ôte pas ses possibilités de dire tout haut ce qu'il pense de l'alternance et de sa gestion dans son pays, le Sénégal. Et quand il les évoque, il se dit déçu des audits, de la place faite aux transhumants, de la lutte contre la corruption, du peu de considération fait à des acteurs de l'alternance comme Aj /Pads, la Ld et le Parti de l'Indépendance et du Travail (Pit). En somme, des " catastrophes " qui ont tempéré, selon lui, les espoirs de changement qualitatif nourris par les Sénégalais.

A Pikine, dans le domicile familial où nous l'avons rencontré, " Mendoza ", comme l'appellent les intimes, parle de beaucoup de choses. Des questions d'éducation bien sûr mais aussi de Abdoulaye Wade et des forces de l'alternance, de la gauche et de son rôle qui devrait être le sien dans ce tournant de notre pays mais aussi de l'actualité récente.

Au détour de la discussion, il fait remarquer que " si les gens ont pu penser au retour de Diouf, la faute en revient principalement à celui qui l'a remplacé ".

En clair, Abdoulaye Wade doit changer de politique. A défaut, les forces de gauche doivent prendre leurs responsables pour sauver l'alternance.

Etes-vous aujourd'hui en marge de la politique dans votre pays quand on sait que vous occupiez avant de vous " expatrier " d'importantes fonctions au sein de la Ld/Mpt ?

Je ne suis pas du tout en marge de mon Parti puisque je garde mon statut de militant. J'ai maintenant quitté mes responsabilités de membre du Secrétariat et du Bureau politique. Par conséquent, je ne peux pas être le porte-parole du Parti. Aucun titre ne me le permet. Néanmoins, je reste un militant de la Ld/Mpt, surtout je suis un citoyen libre de s'exprimer sur des questions à chaque fois qu'il est interpellé.

Quel regard portez-vous sur la situation politique actuelle dans votre pays depuis l'avènement de l'alternance ?

C'est difficile d'avoir un regard homogène sur l'alternance puisque celle-ci a connu plusieurs moments. Au départ comme tout le monde, je suppose, j'étais enthousiaste. Parce que nous venions de connaître un grand moment, un moment de rupture politique où après 40 ans de pouvoir socialiste, on débloquait enfin, la situation politique, après avoir lutté pendant très longtemps pour y arriver. Puis, nous avons attendu avec nos aspirations. Chacun sait que les Sénégalais avaient fondé beaucoup d'espoirs sur cet événement. Espoirs d'abord au plan politique en se disant que nous allons avoir un autre régime plus démocratique. L'alternance promettait cela, même un régime parlementaire où le contrôle de l'Assemblée nationale, c'est-à-dire, les représentants du peuple sur le gouvernement, allait s'exercer et où la responsabilité du gouvernement devant ces représentants devrait être assumée. Et que l'on quitterait l'ère, j'allais dire des pouvoirs personnels, que d'autres certainement plus méchants qualifieraient de pouvoir autocratique. Nous avions également comme aspiration que du point de vue de la gestion de l'Etat, cette notion de bonne gouvernance que nous avions agitée pour amener les populations à vouloir le changement, c'est-à-dire une gestion saine des ressources publiques, la lutte contre la corruption, le fait que nous aurions beaucoup plus de transparence dans l'utilisation des ressources du pays et beaucoup d'imputabilité de la part des dirigeants du pays à l'égard des populations. Tout cela fondait de l'espoir y compris l'espoir d'une relance économique sur cette base, avec un environnement macro-économique sain où les investisseurs auraient confiance au Sénégal. Ils savent que non seulement c'est un pays stable mais également un pays où le droit s'exerce pleinement. Dans un pays où l'on ne viendra pas mettre son argent pour le perdre dès le lendemain parce que quelqu'un aura manipulé telle ou telle chose. Sur cette base, la croissance allait venir, l'emploi des jeunes idem etc. etc. donc le mieux être.

Et selon vous, qu'est ce qui s'est passé par la suite ?

Petit à petit, les Sénégalais ont commencé à se poser des questions en voyant les gestes du pouvoir. Au plan politique, on a commencé à ramener des barons. Ce qui a représenté une première source d'inquiétudes. Des barons qui reviennent au moment où les gens espéraient un changement qualitatif du personnel politique en se disant que des hommes nouveaux, rigoureux et travailleurs allaient maintenant prendre en main les destinées du pays. Les messages du pouvoir étaient autres. On a ramené les anciens pour se forger une base politique. Au lieu de s'occuper des critères essentiels de développement du pays, on s'est focalisé plutôt sur comment faire de la politique politicienne pour garder un pouvoir alors que l'on venait tout juste d'y accéder. Cela a été une catastrophe pour le pays. C'est une catastrophe quand des gens ont été élus et qu'ils arrivent avec autant d'espoirs placés en eux et que leurs premiers gestes n'étaient pas de voir comment poser les questions de développement et s'assurer des conditions les meilleures en l'espèce, mais plutôt comment conserver le pouvoir alors que l'on venait tout juste de commencer. C'était là, un message qui paraissait bizarre sur le plan politique. D'autres ont suivi comme la lutte contre la corruption. Les Sénégalais ont applaudi quand on a parlé des audits. Ils se disaient que résolument, le nouveau pouvoir allait en croisade contre ce fléau. Cela ne s'est pas passé ainsi, car on a utilisé aussi les audits de manière politicienne, comme moyen de chantage politique. L'exemple que l'on aurait dû donner dans ce domaine est celui de rigueur, de bonne gestion, de transparence pour que désormais on ait une dynamique nouvelle qui installe le pays dans un nouvel horizon. Qu'est-ce que l'on a constaté ? C'est que chacun a commencé à être sceptique sur la capacité du pouvoir à réellement installer quelque chose de nouveau par rapport à ce que l'on a vu avant. Ce sont ces messages qui ont commencé à se multiplier qui ont créé un sentiment de déception par rapport à l'alternance, faisant perdre au pouvoir qui avait mobilisé au-delà même des partis politiques, de larges secteurs du pays qui voulaient que cela change. On a commencé ainsi à perdre tous ces acquis. Nous sommes arrivés aujourd'hui à cette situation délétère que nous vivons. Où des gens commencent à s'interroger sur l'avenir en se posant des questions angoissantes et cela ouvre la porte à toutes les supputations telles que celle que nous sommes en train de voir.

Peut-on parler dans ce cadre de la faillite de toutes les forces ayant concouru à l'avènement de l'alternance, parce que votre parti siège au gouvernement ?

Nous sommes au pouvoir, nous n'avons pas le pouvoir. Il faut quand même distinguer les choses. C'est comme si du temps de Abdou Diouf, où nous avons été invité à participer à son gouvernement, mais nous n'étions pas au centre des décisions. Aujourd'hui, il est tout à fait clair et le Secrétaire général de la Ld/Mpt, Abdoulaye Bathily le dit dans toutes ses sorties, les gens ne sont pas consultés. Les décisions sont assumées par ceux qui les prennent. Et non pas par ceux qui sont au gouvernement et qui ne sont pas du tout informés.

La presse a relayé récemment une information faisant cas d'un probable retour de Diouf aux affaires. Qu'est-ce que cela vous inspire ?

Si aujourd'hui, les gens peuvent même penser au retour d'Abdou Diouf aux affaires, la faute en revient principalement à celui qui l'a remplacé. Avec tous les espoirs placés en lui, s'il a réussi à retourner l'opinion de façon à ce qu'elle accueille éventuellement le retour de Diouf, cela signifie que l'on a fait une gestion catastrophique des chances offertes de changer le pays. Maintenant, est-ce là une bonne chose de voir Diouf revenir aux affaires ? Je ne le pense pas, mais, je crois qu'il nous faut beaucoup réfléchir pour ne pas tomber dans une impasse où le choix sera entre continuer avec ce qui va mal actuellement ou bien d'assister simplement au retour de ceux qui étaient là. Cela est une alternative dramatique pour le Sénégal. Il nous faut donc ouvrir une autre voie. C'est là où j'interpelle la responsabilité des gens qui ont oeuvré, pour qu'Abdoulaye Wade soit là.

Pouvez-vous préciser votre pensée ?

Ce sont la Ld/Mpt, And Jëf/Pads et le Pit qui, à l'approche de l'élection présidentielle de 2000, ont appelé les Sénégalais à se regrouper autour de Wade et appeler d'autres forces politiques à en faire de même ainsi qu'à créer les conditions d'une dynamique unitaire qui a conduit aux résultats que nous savons tous. Ils ont cette responsabilité devant les Sénégalais et doivent l'assumer. La meilleure manière n'est pas de dire, on va continuer ou laisser faire, car ni l'un, ni l'autre des termes de l'alternative n'est acceptable. La véritable responsabilité, c'est de dire que nous devons sauver l'alternance parce que nous nous sommes battus pour l'alternance.

Quelle voie préconisez-vous pour sauver l'alternance selon vos termes?

Pour sauver l'alternance, il faut que nous nous retrouvions.

Aucun Parti, seul, parmi eux (Ld, Aj et Pit, Ndlr) n'a suffisamment de forces pour conduire une nouvelle dynamique dans ce sens. Mais regroupés avec tous ceux qui veulent sauver l'alternance, ils sont capables d'élaborer un programme et le dire clairement à Wade. Et voilà les conditions pour le réaliser et si celui-ci n'accepte pas cela, le réaliser sans lui et éventuellement contre lui. Très clairement. Quitte à créer un troisième pôle dans ce pays. Et ne parlez pas des questions de leadership, elles ne sont pas d'actualité parce qu'il ne faut pas se tromper d'échéance. La prochaine n'est pas la présidentielle de 2007, mais plutôt 2006 pour les législatives. Il faut qu'à cette date, les Sénégalais se dotent d'un régime parlementaire avec l'aval de Wade ou non, quitte à modifier la Constitution. Donc, si nous devons avoir un programme pour sauver l'alternance, il doit avoir pour échéance, 2006 et non pas 2007 à la présidentielle.

Que fait au juste, Mamadou Ndoye, depuis qu'il a quitté le gouvernement ?

L'essentiel de ce qui me motive se trouve dans le développement de l'Education en Afrique. D'abord au sein de la Banque mondiale, je coordonnais ce que l'on a appelé l'initiative spéciale des Nations Unies pour l'Afrique . Cette initiative qui était celle du Secrétaire général de l'Onu, destinée à donner une nouvelle impulsion au développement en Afrique. Et en ce qui concerne le volet de l'Education, la Banque mondiale et l'Unesco s'étaient engagés à mobiliser leurs potentiels en faveur du secteur de l'Education en Afrique. J'ai été donc pendant près de quatre ans, responsable de ce volet à la Banque mondiale de l'appui à l'Afrique. Nous avons essayé de repérer un peu les pays qui avaient le plus besoin de soutien. Nous avions quelque seize pays dont le taux brut de scolarisation se situait au-dessus de 60 %. Ce sont avec ces pays que nous avons essayés de travailler pour refaire remonter l'accès à l'éducation, mais également pour renforcer l'équité, notamment entre garçons et filles. De ce point de vue, nous avons surtout travaillé au niveau du dialogue politique pour que les régimes africains adhèrent aux idées de réforme qui sont absolument nécessaires à la fois pour surmonter les obstacles liés à la demande des communautés. Certains pays ont enregistré dans ce domaine, des progrès relativement importants et assez rapidement. Je pense à un pays comme l'Ouganda qui est allé très vite. Un pays comme le Rwanda qui a fait des progrès substantiels dans ce secteur aussi. Un pays comme la Mauritanie qui a presque doublé ses effectifs sur une période très courte. Il y a donc des pays qui ont opéré des performances énormes dans le cadre de cette initiative.

Vous n'avez pas cité le Sénégal parmi ces pays

Le Sénégal a enregistré certainement des progrès. Nous avons connu deux périodes au Sénégal. Une première que l'on pourrait situer entre la fin des années 1980 et le milieu des années 1990 où le Sénégal a connu des difficultés, par conséquent a décliné sur le plan de la scolarisation. Puisque nous sommes passés à peu prés d'un taux qui voisinait 59% de scolarisation pour tomber à un taux de 54%. Ce qui est une perte énorme au regard des réalités de l'éducation puisque, on ne trouve ce genre de chute généralement que dans les pays en crise. Où il y a une guerre civile ou une catastrophe similaire. Cette période était donc catastrophique pour le Sénégal. Mais à partir de 1995, il a commencé à remonter régulièrement gagnant à peu près entre deux à trois points par an. Ce qui fait que l'on peut aussi considérer que dans cette période, il a enregistré des progrès.

Quelle est la situation de l'éducation en Afrique et dans les pays du tiers-monde ?

Lorsqu'on regarde ces questions avec certains indicateurs, on peut dire que l'Afrique avance dans ce domaine. Pour ces indicateurs, il y a le taux d'admission. De plus en plus d'enfants entrent à l'école. Non seulement en termes absolus, mais aussi en termes relatifs. Les taux d'inscription ont grimpé avec la mobilisation autour de l'éducation pour tous dans les pays. La question de l'accès à l'éducation est ainsi aujourd'hui, j'allais dire quelque chose qui est pris en main par les gouvernements avec le soutien de la société civile, des Ong des communautés concernées. Ce qui fait que des progrès sont ainsi enregistrés dans ce domaine. Je voudrais d'ailleurs ajouter à ces indicateurs, l'équité. Lorsqu'on regarde l'équité filles-garçons, il est vrai qu'on n'est pas encore parvenu à la parité en Afrique, mais il y a eu véritablement des avancées à ce niveau. Des écarts énormes ont été comblés par le progrès. Aujourd'hui, si l'on prend l'indice de parité, l'Afrique est en train de se rapprocher du chiffre un, qui est l'indice de parité. Beaucoup de pays se situent entre 0,70 à 0,90, ce qui représente un progrès notable par rapport à une période passée. Et peut être, par rapport à d'autres régions du monde qui se sont moins mobilisées pour l'éducation.

En revanche, si l'on prend d'autres indicateurs, par exemple : le taux d'achèvement de la scolarité ou bien le résultat des apprentissages, il y a lieu de s'inquiéter. On se rend compte en effet, que la plupart des enfants qui rentrent à l'école ne restent pas à l'école avant d'avoir appris l'essentiel. Autrement dit, c'est comme s'ils étaient passés à l'école inutilement. Quelqu'un qui passe à l'école et qui n'a pas le minimum, à-savoir lire et écrire, représente assurément un gâchis. On est en droit de se poser la question de savoir pourquoi, on a investi autant du point de vue de l'Etat comme de sa famille, pour qu'il soit à l'école. Or, aujourd'hui, on estime que le minimum devrait être entre cinq et six ans de scolarité pour pouvoir prétendre à avoir une alphabétisation irréversible au niveau de l'enfant. Je ne parle même pas des autres dimensions de l'éducation, mais seulement de son volet alphabétisation. Il se trouve que la plupart des enfants africains n'arrivent pas à ce minimum, ils abandonnent avant. C'est-là un énorme gâchis pour l'éducation africaine parce que les familles, les Etats auront investi leurs énergies, leurs ressources pour l'éducation des enfants qui n'aura pas abouti. Cela est un sujet d'énormes préoccupations quand on considère qu'il y a à peu près 130 millions d'enfants à travers le monde qui ne vont pas à l'école, mais on estime à plus de 160 millions les enfants qui sont entrés à l'école et qui n'ont pas pu terminer leur scolarité. Il y a donc un énorme gâchis dans ce domaine. Dans ces proportions, l'Afrique occupe la plus grande part, mais encore, plus significatif, ces chiffres sont en train d'y augmenter alors qu'ils diminuent dans les autres continents. Donc, cela nous renvoie à un problème majeur, c'est-à-dire quelle est la qualité de notre éducation ? Pourquoi nos systèmes éducatifs ne sont pas capables de rétention pour les enfants qui arrivent et pourquoi ils ne sont pas capables d'assurer la réussite des apprentissages pour les enfants qui entrent à l'école ? Ces grandes questions aujourd'hui sont d'autant plus posées, que nous cherchons à tendre vers l'éducation pour tous, tous les Etats se mobilisent pour que tous les enfants aillent à l'école. Car cela ne servira à rien si les enfants n'y apprennent rien du tout. C'est une préoccupation de l'heure et qui est encore plus manifeste quand on aborde le problème des apprentissages. Il y a des pays où parmi les enfants qui entrent à l'école, même pas 40 % atteignent ce que l'on appelle le seuil d'apprentissage.

Pour en revenir au cas du Sénégal, des sommes relativement importantes sont déboursées sans pour autant arriver à des résultats probants. Le budget 2004 de l'Education nationale se chiffre à environ 165 milliards de Fcfa mais on a l'impression d'avoir affaire à un tonneaux des danaïdes. A quoi attribuez-vous cette situation ?

Je crois qu'il y a un débat politique au Sénégal sur l'éducation que nous n'arrivons pas encore à mener de manière sereine. Les gens interviennent dans le débat à partir de leurs émotions, quelques fois à partir d'impressions ou d'évidences qui sont loin d'être évidentes . C'est pourquoi, il est difficile au Sénégal de mener un débat politique dans ce domaine de l'éducation. Je vous donne un exemple : si vous prenez le budget d'éducation des pays africains, on remarque des Etats qui s'engagent entre 8% du budget national consacré à l'éducation et d'autres à 36% à peu près. Ce sont là, les extrêmes. Mais il y a une grande variation entre les deux. Entre 8% et 36%. Le Sénégal fait partie de ceux qui donnent le plus au niveau éducatif, alors que d'autres pays donnent 8% seulement. Mais pour ces pays qui donnent seulement 8%, ce qui veut dire qu'apparemment, ils ne donnent pas assez à l'éducation, lorsqu'on compare les performances des systèmes éducatifs, on peut se poser la question de savoir pourquoi, nous avons des résultats presque similaires alors que les gens mettent beaucoup moins d'argents que nous ? Ce genre de questions induit forcément l'autre question, à-savoir : comment nous utilisons l'argent ? Cela veut dire que la grande question n'est pas simplement de mobiliser des ressources, elle est comment de manière efficace, je peux utiliser mes ressources ? Là aussi, il y a beaucoup de leçons apprises en Afrique. Il y a des pays où le coût d'un enseignant est égal à peu près à une fois ou une fois et demi le montant du Pnb par tête d'habitant. Dans d'autres où le salaire moyen de l'enseignant est équivalent à huit fois le montant du Pnb par tête d'habitant. Or chaque pays adopte ses coûts à ses ressources.

Dans quelle catégorie rangez-vous le Sénégal dans ce domaine ?

Le Sénégal a été à huit fois, mais depuis que les volontaires de l'éducation ont été investis dans le système, cela a progressivement baissé. Actuellement, selon les dernières estimations, nous serions autour de 5%. Donc cela a un effet considérable. Là avec 5% ; il existe la possibilité d'avoir des changements. Par exemple si on prend les volontaires avec le coût de 500 enseignants, on pouvait recruter 1500 volontaires. Evidemment, les contraintes ne sont pas les mêmes.

En parlant de volontaire, que répondez-vous aux critiques faites à leur endroit, quant au rabais de l'enseignement dont ils seraient responsables ?

Je parlais tout à l'heure des évidences qui n'avaient aucune base. C'est-à-dire dans le secteur de l'éducation comme dans d'autres , il y a des évaluations et des indicateurs qui permettent de suivre l'évolution. Alors, prenons quelques indicateurs très simples que chacun peut vérifier. Si vous prenez le taux de redoublement des élèves. Est-ce que le système produit plus de redoublements ou pas. Si on suit l'évolution depuis 1995 période pendant laquelle, on a introduit le système du volontariat, on constate que ce taux a tendance beaucoup plus à baisser qu'à monter, puisque nous étions autour de 12, 13% comme taux moyen de redoublement au Sénégal, et si vous regardez ce taux, il tend depuis vers 11, 10 %. De ce point de vue, ce que l'on pourrait à la limite déclarer, c'est que c'est stable. Deux, en regardant les taux d'abandon, on assiste plus à une tendance à la baisse ou tout au moins à une stabilité autour de 6 %. Par conséquent, on ne peut pas dire qu'il y a une détérioration de la qualité sur cela. Prenez aussi les admissions en fin d'année primaire. Il y a quand même des examens qui contrôlent le niveau des élèves. Nous avions à ce sujet des taux qui tournaient autour de 35, 36 % avant 1995, nous avons depuis l'introduction des volontaires, on a commencé à monter autour de 42, 43 %. A partir de ce moment, je ne sais pas sur quoi les gens se fondent pour dire qu'il y a baisse du niveau de l'éducation ou détérioration de la qualité à cause des volontaires. Parce que les indicateurs que chacun peut vérifier disent tout à fait le contraire.

Mais, revenons un peu si vous le voulez bien sur ce que vous considérez comme les maux du système éducatif sénégalais que vous étiez en train de développer auparavant

Je parlais de l'utilisation plutôt des ressources. On a d'abord à ce niveau un premier problème. Les systèmes éducatifs africains, y compris celui du Sénégal, gaspillaient à peu près 20 % de leurs ressources dans les redoublements et les abandons. Il y a là, une source énorme de gaspillage des ressources, que d'autres pays ont résolus en ayant 2 à 3 % seulement d'abandons. Parce que 15 à 20 % des ressources gaspillés par les redoublements et les abandons, c'est énorme. Cela ne veut pas dire que le Sénégal gaspille le plus, il y a d'autres, mais l'on note qu'ils sont essentiellement francophones. Les anglophones gaspillent moins dans ce domaine-là. Deuxième élément d'analyse : il y a les coûts autres que les coûts des enseignants, par exemple les coûts des classes. Pourquoi une option ? Quand les enfants habitent quelque part, tu regardes l'habitat local tel qu'il est et le matériau qu'on utilise pour faire des ouvrages, on laisse tout çà de côté, on importe le modèle qui n'a absolument rien à voir avec les possibilités locales, et on vous fait une classe de 12 millions de Fcfa. Une somme qui aurait servi à construire aujourd'hui presque une grande maison. Comment peut-on s'engager dans un tel investissement alors qu'on est un pays pauvre. En Asie, en Inde, au Bengladesh et au Pakistan, les modèles n'ont d'ailleurs rien à voir avec ce que nous construisons. L'essentiel n'étant pas là pour eux. La présence d'une case en banco ne peut aucunement détériorer la qualité d'un enseignement. Donc, l'argent que j'ai là-bas, au lieu de l'utiliser pour mettre de beaux bâtiments qui ne pourront pas être entretenus, je préfère l'utiliser pour acheter des livres. Et, il est prouvé que l'enfant qui a un livre est beaucoup plus efficace pour son apprentissage que d'avoir une belle salle de classe. Nous ne faisons pas d'options alors que pourtant il y a études qui démontrent que vous pouvez investir dans telles actions qui coûteront tant de francs pour des résultats que vous pourrez vous-même apprécier. Nous n'avons aujourd'hui, du point de vue du pilotage du système un tel dialogue politique qui nous permet de voir quelles sont les bonnes options les plus productives et les plus les plus économiques qui nous permettent de faire de bons résultats. Autrement dit, on a la question fondamentale que nous ne voulons pas aborder ; à savoir comment transférer le plus efficacement les ressources en résultats scolaires.

Qu'est-ce qui s'oppose à ce que cet argent serve à construire des classes. Est-ce que c'est la source de financement qui est en cause ?

Je crois que la source de financement ne peut pas imposer le modèle que l'on veut introduire dans son pays. Lorsqu'on veut le faire dans son pays, l'on doit s'efforcer d'avoir un modèle durable. C'est-à-dire quand l'aide internationale se termine que je sois en mesure, moi en tant que pays de poursuivre. Si vous ne le faites pas vous êtes totalement responsables. Parce que vous allez introduire des modèles qui vont renforcer votre dépendance vis-à-vis de l'extérieur. A partir de ce moment, vous perdez la conduite de votre politique. Ce sont les autres qui décident de votre politique puisque vous êtes complètement dépendants.

Tout au début vous êtiez en train de dire ce que vous avez fait depuis que vous avez quitté le Sénégal. Vous n'avez pas parlé de l'Adea dont vous le secrétaire exécutif.

Oui. J'ai quitté la banque, il y a deux ans pour aller à l'Adea. Et comme vous le savez l'Association pour le développement de l'éducation en Afrique (Adea) est un forum qui regroupe les bailleurs de fond.

Nous avons 22 agences de développement qui sont membres de l'Adea, ainsi que tous les ministres africains. L'objectif est de mettre en interaction les bailleurs de fonds et les ministres africains de l'éducation puisqu'ils veulent oeuvrer pour le développement de l'éducation en Afrique, ils doivent partager une compréhension des enjeux, une compréhension des stratégies à mettre en oeuvre, pour qu'ensemble, ils puissent joindre leurs efforts et développer de nouveaux partenariats qui soient plus efficaces. Dans ce cadre, je suis le Secrétaire exécutif de l'organisation. Nous venons de tenir un forum à l'Ile Maurice dont le thème était l'amélioration de la qualité de l'éducation par rapport à tout ce que je viens de développer avec vous là-dessus. Nous savons que c'est là, un défi majeur pour l'Afrique. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut freiner ou ralentir les efforts qui sont faits pour élargir l'accès, mais plutôt qu'il faut combiner les efforts pour l'accès à la qualité. Nous avons ainsi essayé de voir qu'il y avait certaines expériences africaines qui étaient intéressantes en la matière et de voir comment amener les uns et les autres à enrichir leur vision, renforcer leurs stratégies de développement de l'éducation.

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Le Sénégal a perdu récemment un de vos anciens camarades syndicalistes, Iba Ndiaye Diadji. Quel commentaire vous inspire t-il ?

Iba était un militant très rigoureux à l'égard de lui-même comme des autres. Il a donné sa vie au mouvement syndical et notamment au mouvement syndical enseignant. Depuis le départ, où nous partagions ensemble le Sudes, de sa section de Saint-Louis d'abord jusqu'au moment où il est venu au niveau national, il a toujours fait montre d'un grand engagement, d'un sens du sacrifice pour la cause syndicale et des travailleurs. Egalement d'une rigueur aussi bien dans l'analyse que dans les comportements. Sa disparition est une grande perte. Quelqu'un a dit que le mouvement syndical lui doit beaucoup, je crois pour ma part, que c'est tout le Sénégal et les travailleurs qui lui doivent beaucoup. Que la terre lui soit légère.

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