Wal Fadjri (Dakar)

Côte d'Ivoire: Disparition de Ahmadou Kourouma : une victime des déchirures identitaires en Côte d'Ivoire

12 Décembre 2003


L'écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma est mort hier en France. Ainsi disparaît un maître de la littérature du continent noir qui a tracé dans son oeuvre une histoire sans complaisance de l'Afrique à travers ses pires errements. Un romancier caustique dans son style qui n'en était pas moins pleine de cette originalité auquel d'ailleurs le critique sénégalais Makhily Gassama consacra un essai qui est une clé pour qui veut comprendre Kourouma.

L'écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, décédé jeudi à Lyon (centre-est de la France) à l'âge de 76 ans, s'était résolument engagé dans la tourmente ivoirienne. En mars il avait commencé un roman sur le drame de son pays. Victime lui aussi des déchirures identitaires qui depuis le 19 septembre 2002 ont tailladé la Côte d'Ivoire, Kourouma a été conduit à s'exiler pour avoir osé dénoncer ce qu'il considérait comme des dérives graves du pouvoir en place. Et pourtant, il n'y a pas si longtemps le pouvoir encensait encore l'auteur de Le soleil des indépendances (son premier roman paru en 1970). Au point que le président Laurent Gbagbo l'avait choisi pour animer le Forum de réconciliation nationale à l'automne 2001, censé mettre un terme aux violences politiques récurrentes depuis le coup d'Etat militaire de décembre 1999. Laurent Gbagbo avait finalement renoncé à confier la barre à l'écrivain qui avait dénoncé les ravages de l'"ivoirité", un concept d'exclusion politique sur une base ethnique, et pris parti pour l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, musulman du nord comme lui et honni par le régime.

"Il est mort carrément en exil", a d'ailleurs déclaré ce dernier à l'Afp à l'annonce du décès de l'écrivain. En mars dernier, Ahmadou Kourouma avait été l'objet d'un lynchage médiatique en règle dans des médias favorables au pouvoir. Pendant une semaine, il avait été accusé de soutenir les militaires qui s'étaient soulevés le 19 septembre, ou encore de ne pas être Ivoirien.

Le ministre de la Communication de l'époque, M. Séry Bailly, lui avait consacré une double page dans le quotidien Fraternité Matin, estimant en substance que l'écrivain était prisonnier de ses origines malinké (groupe linguistique du nord du pays, majoritairement musulman). "En cette période d'exaltation ethnique, nous voyons que l'auteur adopte toujours une distance critique par rapport à sa culture. Nous notons cependant un changement qui le conduit d'une posture critique à une position défensive", écrivait M. Séry Bailly.

"Pourquoi Ahmadou Kourouma soutient-il la rébellion ?", titrait un autre quotidien, L'Inter. Réponse du journal : "la colère de l'éveilleur des consciences Kourouma découle de la nouvelle politique d'identification des Ivoiriens en cours. Celle-ci pourrait conduire à mettre en cause sa nationalité ivoirienne voire à faire de lui un apatride". "Comble du ridicule, notre écrivain n'est pas en mesure de dire s'il a obtenu la nationalité ivoirienne par adoption ou par naturalisation", poursuivait L'Inter, avant de souligner que "Kourouma dissimule publiquement depuis un certain temps la nationalité guinéenne de ses parents comme s'il en avait honte". Depuis le déclenchement de la crise actuelle qui a coupé le pays en deux et a de forts accents de conflit entre nord musulman et sud chrétien, Kourouma ne s'est pas tu et a pourfendu le régime avec autant de vigueur qu'il avait pu dénoncer dans ses ouvrages, notamment dans En attendant le vote des bêtes sauvages, les dictatures militaires africaines. Lors d'un entretien avec l'Afp en mars 2003, il évoquait d'ailleurs avec émotion et révolte les "charniers", le "massacre incroyable" de son peuple, la "terreur" dans laquelle vivent ses proches et les intellectuels ivoiriens qui "se cachent ou s'enfuient par peur des escadrons de la mort".

"Je dis les choses crûment. "Depuis que j'ai dit que (le président Laurent) Gbagbo est entouré de tueurs, on m'en veut", reconnaissait l'auteur du prix Renaudot 2000, contraint à l'exil par peur de représailles.

Il voulait que le pouvoir lise le roman sur la crise ivoirienne qu'il avait commencé dans son exil français. "Mes enfants me l'ont demandé", confiait l'écrivain aux 18 prix littéraires. Comme la crise, il reste inachevé. Dans ce nouveau texte, avait expliqué Ahmadou Kourouma, "mon héros arrive en Côte d'Ivoire mais il n'a pas de chance, les événements éclatent. Il poursuit son aventure avec les escadrons de la mort, la situation politique, les charniers (...). Je voudrais que le pouvoir le lise. Cela pourrait permettre de réfléchir, de prendre du recul sur la situation, de voir les responsabilités de chacun et ce qui a conduit à tout cela. Je n'écris pas rapidement. J'espère que la situation sera améliorée avant que le livre ne soit terminé". En septembre dernier, Ahmadou Kourouma avait signé son entrée dans la Coalition pour la Patrie" (Cpatri), association ivoirienne d'hommes de culture, hommes politiques, juristes, qui entend proposer des solutions pour ramener la paix en Côte d'Ivoire, plongée dans une crise militaro-politique depuis plus de quinze mois. "Nous ne suivrons pas les pessimistes qui croient (...) à la quasi impossibilité du retour de la paix en Côte d'Ivoire, (le pays) deviendra ce qu'(il) a toujours été, la patrie des hommes de toutes religions, de toutes origines (...)", avait-il alors déclaré, selon le site internet de la Coalition pour la Patrie (www.cpatri.org).

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