Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Ahmadou Kourouma : un observateur attentif de l'Afrique indépendante

Djib Diédhiou

12 Décembre 2003


Une grande perte pour l'Afrique, que cette mort de l'écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma ? Pour la littérature africaine, sans aucun doute. Ainsi avait-on accueilli la nouvelle de la disparition du Congolais Sony Labou Tansi, en 1998.

Un romancier, poète, dramaturge, metteur en scène (au sein de sa troupe, le Rocado Zoulou Théâtre) et, surtout, un maître de la langue française, un prosateur, un conteur surprenant. On regrettera donc également Kourouma. Pour son incursion dans les méandres de la langue française pour lui voler, tel Prométhée, le feu qui l'anime, détourner des expressions et les couler dans le moule malinké. Cela ne laisse aucun lecteur indifférent. On se délecte de la truculence des textes, de la saveur des tournures, du langage assez vert des personnages qui lâchent des bordées d'injures, tout comme d'aucuns profèreraient des jurons blasphématoires. Les liseurs de cet écrivain malinké apprécient également sa façon de mener ses récits, et qui a bien évolué, du " Soleil des Indépendances ", à Allah n'est pas obligé ! Et la trame de " Monné, Outrages et Défis ", " En attendant le vote des bêtes sauvages ", " Yacouba le chasseur " se caractérise aussi par la même inventivité. Kourouma a cependant ses contempteurs. Il s'agit, par exemple, des puristes. Ceux qui n'aiment pas le voir tordre le cou à la syntaxe. Ils l'accusent de ne pas maîtriser le Français et de se réfugier derrière le prétexte de penser en malinké tout en écrivant français. D'attacher Molière ou Hugo sur le lit de Procuste du maître de la parole malinké.

En somme, de soumettre cette belle langue française à d'horribles tortures. Faut-il, dès lors, à défaut d'organiser un autodafé solennel, mettre à l'index les livres de cet auteur ? Déchirer, dans les manuels scolaires, les pages consacrées à des extraits de ses écrits, partout où il est pris en flagrant délit de faute grammaticale. Ou encore - solution radicale - faut-il mettre ses livres à l'index et les ôter des rayons des bibliothèques scolaires ou même publiques ? Gageons, toutefois, que nombreux seront ceux qui, parmi les douaniers de la langue, lui accorderaient des circonstances atténuantes et qui trouveraient qu'en définitive tout cela apparaît comme peccadille à côté de l'immense travail qu'il a abattu en matière de création littéraire. Du reste, les Anglophones n'avaient-ils pas émis pareilles réserves à l'égard du Nigérian Amos Tutuola (" The Palmwine drunkard " - l'Ivrogne dans la brousse) ? Les dictateurs de l'Afrique des soleils des indépendances et ceux d'aujourd'hui, les cadres affairistes, opportunistes et flagorneurs les seigneurs (saigneurs ?) de la guerre qui utilisent des enfants soldats dans des guerres absurdes auxquelles ces derniers ne comprennent que dalle se reconnaissent bien à travers les personnages d'"

En attendant le vote des bêtes sauvages " et d'" Allah n'est pas obligé ". On ne saurait pourtant penser qu'ils se sentiront à présent soulagés de n'avoir plus à supporter les piques et persiflages d'un écrivain qui promène son miroir sur le long chemin de leurs turpitudes, qui projette les rayons du soleil sur toutes les abominations. Témoin de son temps, dénonçant sans complaisance les travers et les horreurs des pouvoirs africains, Ahmadou Kourouma, un ancien d'Indochine - les atrocités de la guerre, il savait donc bien ce que c'était - exécrait l'ethnicisme. Il avait condamné le génocide rwandais. Il abhorrait ce qui se passe en ce moment dans son propre pays, la Côte d'Ivoire. Sans doute aurait-il troussé une bonne histoire sur un tel sujet. Et l'on ignore, pour l'instant, s'il a pu, avant son dernier souffle écrire sur deux thèmes qui lui tenaient à coeur : les conférences nationales en Afrique qui ont souvent débouché sur un recul de la démocratie, et Samory Touré. Pourquoi sur Samory ? Parce que, disait-il en 2001, dans une interview, " il a donné ma grand-mère à son chef de guerre ; alors pour la venger, la pauvre ! il faudrait que je parle de cela ". Sacré Kourouma ! Mais peut-être que le grand résistant africain a échappé à sa plume vengeresse.

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