Le Patriote (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Introduction des poissons étrangers dans les eaux ivoiriennes : voici pourquoi les experts sont inquiets

Djama Stanislas

13 Décembre 2003


Les experts et chercheurs réunis au sein de l'Association ivoirienne des sciences agronomiques (AISA) ont remis, récemment, aux autorités compétentes, les conclusions d'un séminaire sur «la biodiversité et

Les experts et chercheurs réunis au sein de l'Association ivoirienne des sciences agronomiques (AISA) ont remis, récemment, aux autorités compétentes, les conclusions d'un séminaire sur «la biodiversité et l'introduction de poissons en Côte d'Ivoire : enjeux économiques et écologiques», qui s'est ténu en 2001. Les ministères de l'Environnement, de la Recherche scientifique, de la production animale et des Ressources halieutiques, des Eaux et forêts et de l'Agriculture ont chacun reçu copie de ce «document d'aide à la décision», dans lequel les experts tirent la sonnette d'alarme sur les dangers que court la Côte d'Ivoire face à l'introduction anarchique des poissons dans les plans d'eau locaux. Ils ont fait remarquer qu'en la matière, il règne un flou, un vide juridique. Les décrets d'application du Code de l'environnement qui, en son titre III, aux articles 33, 34, 35 stipule une «approche de précaution» face à toute forme d'introduction de poissons dans nos eaux, sont inexistants.

Les fondements de la menace

Les experts sont formels, au bout de deux à trois ans, après son introduction dans un nouveau plan d'eau, une espèce étrangère de poisson peut provoquer des perturbations écologiques du milieu en brisant l'équilibre biologique dans le fleuve, la rivière ou le barrage qui l'a accueilli. Ces effets sont pour la plupart des cas irréversibles.

Nous avons rencontré le Docteur Da Costa Kouassi Ichtyologiste-pisculteur chercheur au Centre national de recherche agronomique (CNRA) Secrétaire à l'information du Bureau exécutif de l'Association ivoirienne des sciences agronomiques (AISA) et enfin membre rédacteur des actes du séminaire sur la biodiversité et l'introduction des poissons en Côte d'Ivoire. Selon lui, la biodiversité stipule l'existence de plusieurs espèces ou créatures dans un même milieu ou il règne naturellement un équilibre.

Les individus ou les structures du milieu vivent dans une interdépendance qui est régulée de manière à maintenir cet équilibre et garantir la survie des espèces. En Côte d'Ivoire, dans les bassins hydrographiques d'eaux douces et saumâtres, vivent 173 espèces de poissons. Ce sont des espèces colonisées depuis des centaines d'années. Elles entretiennent un rapport équilibré avec leur environnement biologique immédiat en termes d'exploitation des ressources alimentaires, l'habitat (chacun son territoire), la zone de reproduction, le climat etc. Le Docteur Da Costa Kouassi a fait remarquer que lorsqu'une personne morale ou physique fait introduire une nouvelle espèce de poisson dans un plan d'eau, en général elle vise des objectifs de promotion de la pêche, de l'aquaculture ou de l'accroissement de la production des poissons dans un point d'élevage donné. «A l'analyse des chiffres publiés par la FAO, récemment, on se rend compte que l'on atteint un succès limité», a-t-il révélé. Comment le poisson introduit devient une menace ? Le chercheur du CNRA nous l'a expliqué en prenant des cas vécus. En 1994, une introduction de poisson a suscité de très vives réactions chez les chercheurs ivoiriens qui n'ont pas été écoutés. Il s'agissait de la carpe chinoise encore appelée carpe herbivore «une ONG a importé ce poisson classé au plan mondial comme l'une des espèces les plus dangereuses. Elle a été introduite dans certains de nos plan d'eau sous le couvert de la Direction des pêches», a-t-il indiqué.

La carpe chinoise est dangereuse parce qu'elle a un régime alimentaire plastic. C'est-à-dire qu'elle s'adapte à tout environnement et mange presque toutes les plantes qui se présentent. C'est un herbivore. Et l'ONG qui l'a fait entrer voulait débarrasser les populations des mauvaises végétations situées aux abords des étangs. Echec. La carpe herbivore a plutôt oppressé les poissons autochtones en se multipliant en masse et en occupant l'espace. Elle a démontré ses talents de pollueuse. Car, elle consomme l'herbe et la rejette dans l'eau sans la digérer totalement .«Consommatrice des mêmes aliments que les espèces autochtones, le poisson allochtone engage la compétition. Si elle est plus forte en termes de capacité adaptatrice, elle capte tous les stocks d'aliments. C'est l'instinction des espèces locales», explique le Docteur Da Costa. Le poisson étranger peut également engager la compétition pour le territoire lorsqu'elle parvient à s'adapter aux caractéristiques physico-chimiques du plan d'eau qui l'a accueilli. C'est-à-dire la température, l'oxygène, la nourriture, le confort etc. Enfin, l'espèce allochtone peut s'accoupler avec les espèces hôtes pour procréer des hybrides. A la longue, cela provoque la disparition des paramètres génétiques chez plusieurs espèces autochtones. Un autre cas d'échec d'introduction de poisson a fait école en Afrique parmi les quelques 430 cas qui, ont été constatés. Cette introduction s'est opérée dans le Lac Victoria au Kenya. Il s'agissait du capitaine d'eau douce de son nom scientifique Latès Niloticus. Du fait de sa présence en masse, de son comportement alimentaire et de sa force d'adaptation, le capitaine d'eau douce a provoqué la disparition de toutes les espèces qui existaient avant lui.

«Dans les captures, les pêcheurs ne prenaient désormais plus que du capitaine. Ce poisson a une grande valeur économique. C'est un cas d'introduction qui a été profitable au plan économique mais désastreuse au plan biologique», a fait remarquer le chercheur du CNRA. Pour lui, la Côte d'Ivoire à l'image de la Malawi n'a pas une position «extrémiste» en imposant des restrictions à l'introduction des poissons dans ses eaux. «Les experts ivoiriens estiment simplement qu'après les entrées anarchiques, il est temps de déblayer le terrain», a-t-il lancé. Avant de signaler que toutes les introductions n'ont pas été des échecs en Côte d'Ivoire.

Les introductions à succès

Des introductions de poissons ont fort réussi en Côte d'Ivoire. Les experts ont dénombré plus d'une dizaine. La première est celle du Tilapia du Nil appelée Oréochromis Niloticus. Ses parents sont venus du bassin de la Haute Volta et de l'Ouganda. Ils ont été croisés à Bouaké (Centre du pays) pour la première fois. Ce qui a donné le nom de «Souche Bouaké», avant d'être introduite dans différents barrages d'eau du pays Ce poisson n'a pas nuit à son environnement. En plus, elle a contribué à la croissance des prises des pêcheurs selon les chercheurs. Le second cas, d'introduction à succès est celui du poisson Cameroun encore appelé Ahoussou Koffi.

Importé dans le cadre du projet baptisé «AVB», ce poisson, de son nom scientifique Heterotis Niloticus s'est aussi bien comporté que le Tilapia du nil.

Au barrage d'Ayamé s'est déroulée l'introduction d'une espèce de carpe appelée Siprinis carpio dans les années 70-74. Elle a été l'une des plus importantes capture durant cette période. Avant d'être fortement bousculée par le Tilapia d'eau lagunaire ou Sarotherodon Melanotheron Melanotheron que quelqu'un avait introduit en toute clandestinité.

Ce que proposent les experts

Le séminaire de l'Association ivoirienne des sciences agronomiques (AISA) a débouché sur une série de résolutions qui visent la protection du milieu aquatique ivoirien. Les experts demandent le renforcement du Code de l'eau et de l'environnement. Ils souhaitent que soit élaborée une réglementation claire à travers des décrets et des arrêtés. Face aux risques sanitaires que présentent les poissons candidats à l'introduction et pour éviter l'instinction des espèces autochtones à cause des pathologies dont souffrent les nouvelles venues, le séminaire recommande que chaque demandeur obtienne d'abord une autorisation du ministère de tutelle et un certificat sanitaire. Il doit, en outre, faire observer une période de quarantaine aux poissons qu'il souhaite introduire dans le plan d'eau local. Ce délai d'observation permet de s'assurer de la stabilité de leur état de santé.

Enfin, le séminaire a demandé et obtenu la mise en place d'un Comité interministériel composé de l'ensemble des ministères concernés par le dossier.

C'est cet organe que doit saisir tout candidat à l'introduction du poisson dans les eaux ivoiriennes. Le Comité tranche en dernier ressort après s'être assuré des avantages et dangers que représente l'espèce qui doit être introduite.

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