Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Collé Sow Ardo : « Sira Vision, c'est un nouveau départ »

Fara Sambe

13 Décembre 2003


La styliste Collé Sow Ardo veut faire de Dakar la plaque tournante de la mode africaine. Pour cela, elle lance " Sira Vision ", un programme ambitieux d'ateliers de création visant, à terme, à " lutter contre l'exode, la mendicité et la délinquance des jeunes ". Elle revient ici sur cet événement, à la veille de la tournée nationale et de la soirée de gala prévue ce soir, en présence du chef de l'Etat, Me Abdoulaye Wade, et de grands créateurs venant de presque toute l'Afrique.

On dit des artistes qu'ils traversent des périodes, comme Picasso a eu ses périodes rose ou bleue ou africaine. À quelle période de votre carrière correspond " Sira Vision " ? -Je dois dire plutôt que " Sira Vision ", c'est aussi un commencement. C'est-à-dire qu'il y a eu Collé Ardo, pendant longtemps, et je veux démarrer autre chose. Collé Sow Ardo a accumulé de l'expérience pendant vingt ans. Je crois que c'est plus facile de démarrer quand on a vécu beaucoup de choses et qu'on a déjà dépassé certaines difficultés. Alors, on se dit que, dans la vie, rien n'est facile, mais qu'il faut continuer à se battre. On ne réalise jamais à 100 % ses objectifs. Pour moi, j'ai traversé beaucoup d'expériences et je crois que ce sera plus facile maintenant que je suis (hésitante) un peu connue. Quand ils entendront " Sira Vision " de Collé Sow Ardo, les gens seront peut-être plus attentifs. Ce sera plus facile pour eux de comprendre ce que je veux faire.

Au plan de la créativité, qu'est-ce qui change dans la démarche de Collé Ardo Sow ? -Ce qui change, c'est que " Sira Vision ", ce n'est pas seulement la création. C'est aussi une école, ce sont des aides aux jeunes, c'est un atelier de confection ouvert à tout le monde. Ce n'est pas réservé à Collé Ardo. " Sira vision " s'adresse à tous les créateurs, Sénégalais et Africains, qui veulent faire quelque chose dans la mode. Collé Ardo reste une marque de vêtements. Et " Sira Vision " nous permettra aussi de souffler un peu. Parce que quand le créateur doit gérer, en plus, un atelier, c'est plus difficile. Par contre, " Sira vision " sera là avec des personnes qualifiées dans ce métier, alors que Collé fera ses prototypes et commandera à " Sira Vision " les collections qu'elle a dessinées.

Par rapport à l'authenticité et au modernisme qui sont les chevilles de votre art, qu'est-ce qui va changer ? -Je vais toujours garder l'authenticité. Parce que moi, je travaille avec les tissus locaux, notamment le pagne tissé qui est authentique. Ce sont des choses auxquelles je tiens beaucoup. Je veux qu'on garde le pagne tel qu'il est, ne pas le changer pour le mettre à l'industriel, afin que nos ouvriers, nos tisserands puissent continuer à travailler. Parce que l'originalité, c'est le pagne tissé lui-même. D'ailleurs, je voudrais bien demander aux Sénégalais et aux Sénégalaises d'être plus africains, de s'habiller - je ne dis pas seulement Sénégalais -, mais africain, comme on le voit chez les Ivoiriens ou les Congolais et les Burkinabés. Dans les autres pays africains, quand ils parlent de pagne, c'est le wax, le " Lagos " ou le " thioub " (NDLR : batik). Il faut qu'on garde cette originalité. Ça n'empêche, pour ce qui est de la couture haut de gamme, je commence à travailler avec d'autres tissus comme le lin, la soie et autres cotons, mais toujours dans un mélange. Il y aura toujours le pagne tissé avec Collé Ardo.

Vous inspirez-vous parfois de l'Egypte ancienne ou de l'ethnie peule à laquelle vous appartenez ? -(Rires) Je suis peule, mais je ne fais pas de création en m'inspirant de mon ethnie. Non. J'utilise le pagne que j'ai toujours vu avec ma grand-mère. Chaque année elle faisait venir des tisserands peuls du Fouta lui faire ses pagnes pour les baptêmes et les mariages. Elle avait des malles de tissus pour ses petits-enfants, pour sa famille. C'est l'usage chez les grands-mères. Sinon, le pagne n'est pas vraiment lié à mon origine peule.

Revenons à " Sira Vision ". Comment s'articule cet événement par rapport à d'autres manifestations comme le Simod ? - Ça se complète, je dois dire. Parce que " Sira Vision ", c'est aussi la première édition d'un salon au Sénégal. Parce que je dois dire qu'il y a un côté artistique dans tout ce que nous faisons. Regardez les peintres, la couture, dans la rue ce que font nos menuisiers. Tout est artistique. Sénégalais, on naît artiste. Pourquoi ne pas aider les gens à exporter ce qu'ils savent faire le mieux, vendre le Sénégal à travers ce qu'on fait. J'ai voulu inviter des Européens, des gens de la Foire de Paris, du Salon du prêt-à-porter, pour qu'ils viennent voir ce qu'on sait faire au Sénégal. Contrairement à ce qu'on croit, il y a beaucoup de gens qui pensent que le Sénégal, c'est vingt heures d'avions. Il y en a qui ont peur ; il y en a qui pensent qu'on se promène nu dans les rues. Il faut sortir ça de la tête des gens. Montrer qu'avec les moyens qu'on a, nous créons du plus beau, du plus recherché qu'eux. Je pense même que c'est ça qui est extraordinaire.

Comment expliquez-vous que cette démarche vous conduise à l'intérieur du pays au lieu d'aller vers l'Europe, comme cela se fait d'habitude ? -Oui, en allant à l'intérieur du pays, je veux déjà montrer aux jeunes que c'est possible. Que si moi j'y suis arrivée, eux aussi peuvent le faire. Il y a beaucoup de jeunes filles qui veulent entrer dans la mode, en tant que mannequins, couturières, stylistes. Il faudra leur expliquer comment y arriver, leur faciliter les choses, les aider même à réaliser leurs rêves. Il y a aussi que tout se fait à Dakar ; tout le monde est à Dakar. Il faut qu'on sache que partout où l'on est, on peut travailler et aller exposer ailleurs, même en France. Moi, je suis de Diourbel, parce que je me suis mariée à Dakar et je m'y suis installée. Mais pourquoi ne pas aller s'installer à Diourbel ? Là-bas, c'est moins stressant ; on a moins de problèmes de transport, et tout. Je vais dans les régions pour dire aux gens qu'ils peuvent rester chez eux pour faire la même chose que moi.

Quel est donc le programme ? -" Sira Vision " s'ouvre au Méridien Président le 12 décembre (hier). La soirée de gala est prévue le 13 sous la présidence effective du Président Wade. On reste à Dakar les 13 et 14 décembre, avec un défilé de mode, une soirée sénégalaise et des excursions, avant d'embarquer pour Thiès le 19, Diourbel le 20, Kaolack le 21, et Saint-Louis le 27. Des spectacles, défilés et d'autres activités de sensibilisation et de formation sont au menu des régions.

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