Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Ticket électoral Diouf-Niasse : tuons la mère des rumeurs

Par : Adama GAYE adamagaye@hotmail.com

13 Décembre 2003


opinion

Il y a quelque chose de franchement dangereux voire «crazy» dans cette rumeur - une de plus - qui parcourt le pays : l'éventualité d'un ticket électoral Diouf-Niasse, pour «sauver» le Sénégal et, ce, avec la bénédiction de Jacques Chirac lui-même, s'il faut en croire certaines gazettes

Cette mère des rumeurs mérite un seul sort: elle doit être tuée, sans tarder. Car peu importe celui, celle ou tous ceux qui auraient intérêt à la laisser enfler, il s'agit là d'une affaire qui nous ramène en arrière et n'est bon ni pour le Sénégal, ni pour l'Afrique, ni pour tous ceux dont les noms semblent être directement ou non associés à ce qui, je l'espère, n'est qu'un fantasme de gens trop portés à fixer le regard sur le rétroviseur au lieu de voir la route qui est là, au devant, chargée de défis à relever.

Je refuse, pour ma part, de prendre cette affaire à la légère. C'est la raison pour laquelle je me décide à briser un silence que je voulais long dans la mesure où nous sommes face à une affaire suffisamment grave imposant un débat sans détour, et tout de suite. Car elle est d'abord une insulte pour le Sénégal. Comment, en effet, peut-on s'imaginer, plus de quarante ans après l'indépendance de ce pays, qu'un ticket électoral pour prendre en charge ses destinées puisse, comme rapporté, être établi ou imaginé à partir de Paris par Jacques Chirac, le président français. Tant qu'à faire, il faudrait alors simplement renier notre indépendance nationale et remettre les sceaux de la République aux responsables de l'ancienne colonie. Mais je pense, pour l'avoir rencontré une fois au cours d'une interview exclusive qu'il m'avait accordée il y a plus de quinze ans à Antibes, et pour avoir suivi avec intérêt son parcours politique et son attachement - réel - pour l'Afrique, que ce n'est pas au soir d'une carrière aussi importante que l'actuel président français commettrait l'erreur de jouer aux néo-coloniaux en tentant d'imposer aux Sénégalais ce qui serait son propre choix, surtout si celui-ci n'est fondé que sur des critères sentimentaux. Un homme qui a combattu avec autant de dignité et de clairvoyance l'injustifiable opération de changement de régime mené par l'Administration Bush en Irak, cette année, ne peut se permettre, sauf à vouloir être pris en flagrant délit de contradiction, de jouer aux faiseurs de roi dans un pays aussi fier de ses libertés que l'est le Sénégal.

Certes, monsieur Chirac a souvent paru être trop proche de certains de ses amis chefs d'Etat africains (actuels et anciens) et s'est rendu célèbre par ses doutes sur l'acclimatation de la démocratie en Afrique, mais il est tout sauf inintelligent. Il sait que les temps ont changé. Il n'a pas besoin d'une carte géopolitique et sociétale de l'Afrique d'aujourd'hui pour comprendre que sur ce continent, et surtout dans ce Sénégal où la liberté intellectuelle a pris racine de longue date, on ne peut plus accepter quelque solution politique qui rappellerait celle mise en oeuvre il y une vingtaine d'années en République centrafricaine, quand David Dacko fut installé au pouvoir par la soldatesque française. Cette ère est finie. Même en passant par des voies politiques, par la voie des urnes, une quelconque immixtion dans les affaires intérieures des pays africains, en ce qui concerne le choix des dirigeants, serait contreproductive et entraînerait ipso facto un phénomène de rejet de la France là où des liens sentimentaux avec les populations africaines et surtout les élites devraient être la règle.

Exit donc un Chirac «magouillant» pour ramener au pouvoir son «ami». Qu'ils se ravisent ceux qui pensent à une telle hypothèse, en faisant valoir les exemples du Bénin et du Congo-Brazzaville où Mathieu Kérékou et Denis Sassou Nguesso sont respectivement revenus au pouvoir après l'avoir perdu. Cette solution n'est pas bonne pour le Sénégal. Que le régime issu de l'alternance politique et dirigé par Me Wade ait des difficultés ne saurait justifier qu'on se laisse aller à vouloir faire du neuf avec du vieux. Il est temps que les politiciens africains comprennent qu'être à la tête d'un pays n'est pas un droit divin, et il ne sert à rien de vouloir jouer avec la volonté de peuples qui aspirent à devenir des citoyens libres de leur choix. Comme me l'expliquait Lord Robin Butler, un lord britannique qui a eu à diriger pendant longtemps la fonction publique de son pays ainsi qu'à être le plus proche collaborateur de plusieurs chefs de gouvernement (Edward Heath, Margaret Thatcher, John Major et Tony Blair), il faut laisser ceux qui sont élus aller jusqu'au terme de leur mandat, quitte à les sanctionner, positivement ou négativement, par le bulletin de vote. Au nom de ce sentiment partagé par tous les Sénégalais de voir leur pays renforcer sa culture et ses acquis démocratiques.

Dans le cas plus spécifique d'Abdou Diouf, il ne faut pas jouer avec les mots. Il a déjà servi. Il lui reste à faire ses preuves à l'Organisation internationale de la Francophonie. Après cela, à moins d'être un «pouvoiriste» invétéré, la seule chose à laquelle il doit songer est de profiter d'un repos largement mérité en se consacrant à ses petits-enfants et aux hobbies qu'il n'a pas pu satisfaire au cours d'une longue carrière publique au sommet de l'Etat.

Au nom d'une autre logique, il faudrait balayer d'un revers de main l'argument selon lequel Moustapha Niasse pourrait se rallier aujourd'hui à la thèse d'un ticket avec Diouf. Si tel était le cas, ce serait de la part du patron de l'Alliance des forces de progrès (Afp) un extraordinaire recul. Il accepterait ce qu'en l'an 2000 il avait vertement refusé malgré les offensives de charme venues de pays africains, arabes et aussi de la France pour qu'il scelle des retrouvailles avec celui qui briguait alors un autre mandat. Il est heureux que les membres de son parti, sans doute sous son impulsion personnelle, aient rejeté l'idée d'un duo avec Diouf. Dans toute cette histoire, le plus grand perdant s'appellerait Abdou Diouf. Quand on a été au pouvoir pendant de nombreuses années, la sagesse recommande de faire comme Senghor: avoir la force de caractère d'ignorer les laudateurs qui vous laissent croire que le pays n'attends que vous, c'est surtout refuser de se retourner, une fois qu'on a quitté son poste. Diouf a publiquement exprimé cette volonté. Il est de son intérêt de s'y tenir. Car tous ceux qui lui font croire qu'il est le messie que les Sénégalais attendent pour les sauver lui rendent le pire des services: ils lui mentent. Comme ils lui ont menti pendant qu'il était aux affaires en lui faisant imaginer que les Sénégalais le rééliraient en 2000. Ils lui font aussi perdre de vue cette réalité importante: nul n'est irremplaçable, et les cimetières sont remplis de gens qui croyaient l'être. Quelles que soient les difficultés liées à la marche de l'alternance, la plus grande honte serait que les Sénégalais, un peuple qui compte plus de 11 millions d'habitants, en soient réduits à aller chercher un ancien président pour les tirer d'affaire. Comme si ce peuple n'est pas capable de générer des dirigeants dignes d'être à sa tête. Comme si certains étaient nés pour gouverner toute leur vie. Non, ce serait une catastrophe. L'ancien président ferait mieux pour son pays en soutenant ses dirigeants actuels et à venir, y compris par une critique constructive, afin de leur passer son expertise et de partager avec eux son expérience négative et positive de la gestion des hommes. Comme le fait avec brio deux hommes d'Etat qui sont entrés vivants dans la légende, l'ancien Premier ministre de Singapour, Lee Kuan Yew, et le premier président sud-africain de l'ère post-apartheid, Nelson Mandela.

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Qu'on ne vienne surtout pas dire que l'on tente de trahir Abdou Diouf. Pendant longtemps, cette approche a été utilisée pour empêcher toute expression indépendante à l'endroit d'un homme aussi public que lui. Un tel sentimentalisme a fait les dégâts que l'on sait. L'auteur de ces lignes, qui avait indiqué en octobre 1999, par voie officieuse, sa certitude que sa candidature, celle de trop, du président Diouf, se solderait par une défaite, se refuse désormais de faire partie de ceux qui préfèrent taire leurs convictions. D'où ce devoir de rendre publique sa position sur tous les débats concernant l'ancien président, et son opposition à la rumeur portant sur son intérêt pour reprendre la direction du pays. Il importe de prendre date. Publiquement. J'ose simplement croire que le président Diouf clarifiera les choses assez rapidement, car dans ce Sénégal qui se forme à l'exercice démocratique, les ruses, les attentismes et certaines rumeurs font perdre du temps, et, par ailleurs, ne rendent nullement service à ceux qui ont repris le flambeau du combat socialiste depuis que leur chef est parti. Alors, il est urgent que les choses soient mises au net: Président Diouf, la parole est à vous. Dites-nous, rassurez-nous, que vous ne mangez pas de cette rumeur-là. Sauf à souhaiter un malheur au Sénégal, les histoires d'hommes en réserve de la République, de recours, sont vraiment de mauvais augures. De grâce, que cette rumeur cesse pour de bon. C'est une distraction de mauvais goût!

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